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22/03/2010

UN MONDE SI NET (Chapitre 8)


-8-


Une semaine après...

Les cours du Cycle d'Etudes Générales ont repris et je m'y rends avec un enthousiasme encore moindre que d'habitude. Il me tarde vraiment d'en avoir fini avec ces bêtises. Bientôt je pourrai passer mon examen d'entrée au Musée des Vieux Papiers, bientôt j'aurai un semblant de dérivatif à ma solitude et mon amertume.

La Session d'Approfondissement consacrée à la Diction est déjà commencée. L'Instructrice enregistre ma connexion tardive.

- Gaffe next time, fille ingrate. Ta mother pourrait mistaken !

Je m'en moque tellement. Elle ne peut pas avoir idée. A-t-elle eu au moins une fois une idée dans sa vie ? J'en doute...

Je m'apprête à m'ennuyer ferme. C'est égal, cela m'évitera de penser pendant quelques heures.

- Ainsi So on... délicates filles, un little exam now‑!

Je sens qu'elle va m'interroger ne serait-ce que pour me prendre en défaut et montrer à quel point ma conduite est désastreuse. Allez ! je sens qu'elle va risquer une vacherie.

Pour l'instant, c'est Charlottine qui s'y colle. Pas de risque, elle est première en tout et de surcroît la préférée de l'instructrice qui bave sur elle depuis longtemps.

- Charlottine, petit Sweetheart, compose un p'tit truc pour exprimer le love en toi.

Question courante. C'est la partie la plus importante de l'enseignement de la Diction. Il s'agit d'apprendre encore et encore tous les mots, tous les discours de la séduction. Etant donné qu'il s'agit d'une activité importante et fondamentale pour la plupart d'entre nous, étant donné que cela doit être le moins monotone possible, une grande partie de nos études est consacré au verbiage amoureux.

Charlottine soupire d'aise. Elle adore se lancer dans ce genre d'improvisation. D'une voix rauque et roucoulante, propre à inspirer le désir le plus intense, elle entonne sa rengaine.

- Plaisant oui que te vois là ! J'en gargouille et suffocate. More and more et bien que bien. Plus de wait tu me partiens.

- Délicate chose ! Très free la forme, du style et plus. Ecoutez mieux, other girls. C'est la plus better jamais seen.

Les autres filles sifflent et applaudissent pour marquer leur admiration. Nous ne sommes que deux à faire grise mine. Moi, c'est naturel. Quel que soit l'exercice, je trouve cela stupide. Par contre, l'attitude de Pulchérie est de plus en plus étonnante. On dirait vraiment qu'elle est brouillée à mort avec son ancienne amie. Je la vois faire mine de bâiller et jeter des regards mauvais en direction de Charlottine. L'Instructrice la remarque également.

- So quoi, grasse Pulchérie. Tu really think à mieux. Vas-y expressely !

Une sorte de lueur sournoise éclaire les pupilles de Pulchérie. En se tournant délibérément vers Charlottine, elle se met à déclamer quelque chose de totalement inédit, mais qui moi, ne me surprend qu'à moitié.

- One day, il berkera sur ta beauté. Il turn son oeil ailleurs vers qui ? Tu ne sais mais real de real. Sa girl à lui...

Un cri affreux jaillit à côté d'elle. Charlottine est arc-boutée sur son siège, les yeux hors des orbites. A cet instant, elle a tout l'air d'une tête de Méduse, il est vrai que sa perruque Mille-Nattes y est pour quelque chose.

- Shut ton goitre, bête éponge à filles ! T'en baves, hein ? L'homme est à moi fait for ever. Tiens le dans ta mind et go !

- Peace ! Je parle moi et dis Peace à toutes. Toi, ma Charlottine darling, reste quiet et wait. Toi, Pulchérie, déconnecte. Je vais me reporter à ton Daddinou, il conviendra que faire...

On entend un murmure parmi les jeunes filles assemblées là. Je crois entendre évoquer l'Hôpital Virtuel. C'est vrai que c'est ce qui attend cette pauvre Pulchérie. Montrer de la jalousie est bien la pire des choses qu'on puisse faire de nos jours.

Vraiment étrange. Toutes les crises mentales auxquelles j'ai assisté ces derniers temps ont un lien avec Theos Milgraft. Je comprends en partie pourquoi. C'est un homme, par certains aspects, plus que redoutable. Parce que justement irrésistible. Et s'il se lassait de Charlottine ? Quelle réaction aurait-elle ? Je doute qu'elle le prendrait avec détachement.

Je la regarde. La colère à peine éteinte lui donne un air plus majestueux que jamais. Cependant, il faudrait être bien aveugle pour ne pas remarquer ce sourire méprisant et vaniteux, cette lueur terne et satisfaite dans le regard. Qui pourrait la supporter bien longtemps ? C'est peut-être en fait ma propre jalousie qui me fait la voir ainsi.

En tous cas, ma propre jalousie ne m'aveugle pas totalement. Je me fais la réflexion que Charlottine a manifesté un sentiment de colère, ce qui aurait dû lui valoir l'Hôpital Virtuel, également. D'ailleurs, elle n'est pas si stable de sentiment. Je l'ai souvent vue sortir de ses gonds, et pour pas grand chose. Cette fille est vraiment protégée, et pas que par Theos Milgraft. Pour la première fois, j'ai vraiment peur d'elle. Néanmoins, j'étouffe cette peur tout au fond de moi. Si elle la sent, je suis perdue.

...


Le cours de Bienséance commence dans un calme parfait. Cela est dû sans doute à l'esclandre précédent. J'écoute avec une attention peu coutumière le rabâchage de l'Instructrice. J'attends de pouvoir poser une question qui me tarabuste.

Ce cours est en fait une nième resucée de ce qu'on doit savoir sur la Haute et Lisse Société, sur ses moeurs et coutumes. Plus je l'entends, plus notre organisation me paraît absurde et sans fondement réel. Mais il semble que je sois la seule à ne pas m'y faire ; tout le monde semble s'accommoder de cet état de fait et je n'ai jamais entendu quiconque protester contre le système en place...

Ocarino Pampaz, le Conférencier Plénipotentiaire de l'Ultima est une fois de plus parmi nous. Et il ressasse à l'infini la même suite de phrases élogieuses et fleuries, censées nous faire apprécier les vertus de notre civilisation.

- Not' World se date after mille years. Mille years de peace and amour overall. Nous n'le verrons pas éteint for sure car il s'paraît perfect. Votre exam se fait urger alors je narre anew ce que vous avez ouï many times.

«First, la Haute et Lisse Société. Elle agglomère trois sorts of people.

«En first class, l'Ultima, less seen mais belle. (Il se rengorge car il en fait partie). Elle manage nos words et nos knowhows plus que plus. Elle taste le pleasure moins que vous mais se le laisse sometimes. Elle se mix peu à vous mais pas d'orgueil. Too much time l'occupe à penser.

«En second class, l'Elite, dont vous partenez en plein. Les kings and queens de la joie et des pleasure parties. C'est vous les keys de la Fashion, de la Love et des Publiques Relations. Vous êtes les dreams de nos dreams. (Je sens l'auditoire se rengorger à son tour, sauf moi bien sûr).

«En third class, le Sous-Gratin. (Un murmure de dédain monte sur presque toutes les lèvres). On les love quand même mais ils work trop de trop. Ils sont nos interfaces sur le Net mais useful ils sont pour nous tous. No mépris for ils sont nos brothers and sisters.

«Un break maintenant. Méditons la triple sentence mémorable :

«Happiness pour tous,

«Pleasure quand s'en faut,

«Love est open partout !»

Un grand silence ravi suit la première partie de son allocution.

- Un mug de greenmilk, sugar conférencier ?

L'Instructrice se dandine jusqu'à lui dans un froissement de dentelles bleu lavande. Je la sens prête à suffoquer de plaisir. Il faut dire que l'Ocarino en question à cet air bellâtre et suffisant qui enivre la femelle moyenne. Va-t-on assister à un cours de sexologie appliquée ? Que nenni, Ocarino bigle son écran et n'a d'yeux que pour l'opulence charnelle de Charlottine. Il se frotte le crâne histoire d'évacuer quelque pensée perturbante pour la suite de son allocution.

- Mmm... on take over la suite du cours. Un little panel de bienséance now !

Et c'est reparti pour une forte dose de vaines mondanités...

- Votre graduation se close de vous. After... Pfft ! Le loisir et les meetings seront votre day-to-day. Comment on manage une pleasure-partie par exemple... On considère la list des potentiels guests. L'Interface Persona Grata vous select le tri ultime. So quels critères ? Trois sont évidents : first, la partenance à la Haute et Lisse Société, second, la joy prouvée de tout, three un grade sexuel top-of-class...

Une question me traverse l'esprit et je sais qu'il m'en cuira si je la pose...

- Señor Ocarino, pourquoi notre société a-t-elle subi un tel changement par rapport aux siècles passés. C'est vrai ça, l'avancée technologique n'excuse pas la bêtise des rapports humains...

Un silence assourdissant s'abat sur l'assemblée. Ocarino reste un instant suspendu à sa phrase interrompue, sa bouche formant un O du plus bel effet, ses yeux deux petits zéros pointés sur moi.

- Halte là, sotte girl.

Il se tourne vers l'Instructrice qui arbore un air contrit de circonstance et semble lui indiquer qu'elle est en partie responsable de ce gâchis.

Celle-ci prend la parole, chevrotante en diable.

- Mes girls chéries, on va interrupt quelques times la connexion. Emeraude, hold on, on va talk un peu.

Après quelques secondes, Ocarino se tourne vers moi, l'air de celui qui va régler un compte sans solde.

- So, que se produit dans cette mind ?

- Rien que de la simple curiosité, señor.

- Notre world est bon, très bon, il n'est not seyant de deny it !

- Il me semble pourtant...

- Il n'y a nothing to do, Emeraude, tu know le price de qui doute...

Une séance d'Hôpital Virtuel, voilà ce à quoi je vais avoir droit : béate léthargie, et le problème semblera être réglé.

On se présente à ma porte. Un jeune homme, vêtu de latex blanc luisant, me scrute, un grand sourire factice aux lèvres.

- Sad oh jolie girl. La cure sera sweet au coeur qui se dry.

Et c'est parti pour la pilule rose bonbon au goût de cerise synthétique, pour la séance de branchement à l'arrière de la nuque. Adieu, au revoir, à bientôt.


15/02/2010

PREMIERE PARTIE


J'ai toujours su, sans m'en rendre vraiment compte qu'un jour la fiction ne me serait plus d'aucune utilité...


Et c'est ainsi que, dans une soirée mortelle et glauque, où j'avais bu plus qu'immodérément, ennuyé par le bavardage incessant des coqs et poulettes de la basse-cour intellectuelle du moment, j'ai fait la connaissance d'Antonio di Costanza, un splendide spécimen d'inhumanité, un tigre de papier glacé. Cela ne fut pas vraiment  une rencontre, il aurait fallu pour cela un élan commun. Il est plutôt venu vers moi, lèvres écarlates retroussées sur ses dents trop blanches, en parodie de sourire, prêt à mordre au plus profond de ma chair.

Jusque-là, j'étais un écrivain plutôt tranquille, vivant gentiment de mes ro­mans à l'eau d'épines de rose, aussi sombres que ma vie était claire et sans tâche. Je n'avais pas inventé la poudre à laver les cervelles, je reprenais juste quelques concepts macabres, illustrés de façon plus brillante par d'autres Stephen King ou Graham Masterton, une sorte de version française édulcorée du grand-guignol anglo-saxon.

Une analyse succincte de mes oeuvres de sous-fifre révélait une totale obsession de la mort - en tant qu'abstraction insaisissable - et des innombrables fa­çons de la donner. Souvent, pour les exégètes en mal d'inspiration, faire son beurre noir sur le dos de la Grande Dame, signifie forcément vivre en permanence avec des idées morbides dans la tête ! Je suis au regret de vous dire que pour la majorité des écrivains qui vous en parlent à longueur de pages, cette relation de cause à effet est totalement erronée. Dans mon cas, malheureusement, c'était vrai.


Et cela, Costanza a du le sentir au premier regard posé sur moi...


Je suis littéralement rongé par des idées de sang et de pourriture. Mon cerveau se nourrit d'impressions morbides, mais mes mains, jusqu'à présent, sont aussi blanches qu'au premier jour, maudit entre tous, où j'ai traversé le ventre suant de ma mère, sous la pression du scalpel, dans une orgie de plasma et d'ombilic baveux. Depuis, je vis dans le carcan perpétuel de mes obsessions cadavériques.

Il me semble bien que, dès l'enfance, je n'ai eu pour unique compagne que la trilogie maudite : horreur, déchéance et souffrance. Tant que j'ai vécu dans la grande mai­son de mes parents, à Puyricard, j'ai plus d'une fois plongé mon nez dans les revues spécialisées que recevait mon père, un chirurgien renommé dans toute la région Aixoise. Dans ses monstrueuses encyclopédies où la purulence se mêlait à la décomposition, j'ai fait mes classes de spéculateur es-mortem.

J'eus ma première lecture sérieuse vers l'âge de dix ans. J'avais déniché dans l'Enfer de la bibliothèque paternelle une version ancienne des "Cent Jours de Sodome et Gomorrhe" que je m'empressai d'emporter dans ma chambre. En dévorant littéra­lement cet ouvrage - l'un des dix grands, à mon avis, de la littérature mondiale - j'ai ressenti toute la palette des émotions humaines, mais du dégoût certainement pas. A tel point que j'ai du relire ce chef-d'oeuvre au moins une dizaine de fois avant de m'en lasser pour quelques temps. Le Divin Marquis venait de provoquer dans mon cerveau d'enfant le déclic définitif, signe de ma perdition à venir...

Après cette première expérience littéraire réussie, et à la grande stupéfaction de mes parents, scientifiques fermement attachés à une considération froide et détachée de la mort, j'ai plongé mes yeux juvéniles dans les océans verbeux les plus mons­trueux : ceux de Machen, Lovecraft et autres Walter de la Mare...


J'aimais à l'infini le goût de la pourriture...


A l'Université d'Aix en Provence, je fis de brillantes études. Ma thèse de littéra­ture comparée sur les manifestations du morbide dans le roman anglo-saxon d'une part et le réalisme macabre du roman français fit sensation bien que je me rendisse compte, durant ma longue exposition, que des frissons de dégoût traversaient l'échine des éminents membres du jury. Je fus reçu haut la main (et haut le coeur)...docteur, docteur es-mortem...

Je commençai à publier des romans sanguinolents qui me portèrent très vite à cette consécration suprême que sont les kiosques de gare et les têtes de gondole des su­permarchés. Une émission littéraire me fut entièrement consacrée : "Jean Dessany, grand alchimiste de la mort".

Extérieurement, et pour parer toutes les émanations fétides de mon être pro­fond, j'arborais la façade rassurante d'un bon vivant, humoriste préféré des soirées mondaines, saoul caustique et inconstant, un masque insecticide pour cacher l'inva­sion de cafards qui me rongeaient les viscères...

J'ai fréquenté toutes les coteries à la mode, croisé des centaines de gens, et sous le sourire affable que je leur adressais, dans mes mains tendues vers eux, dans le chaud baiser que je déposais sur leurs joues ou sur leurs lèvres, dans les phrases ai­mables et banales que je leur destinais, toujours la même et lancinante envie qui me tenaillait : faire passer un dernier souffle dans leur regard, à l'heure où je déferais le noeud gordien qui les reliait à la vie.

Et pourtant, jusque-là, jusqu'à ma fatale rencontre avec Antonio di Costanza, je n'avais jamais vu mourir personne ! Je m'y suis re­fusé, j'ai détourné mon regard à chaque fois que j'étais confronté à une agonie, j'ai fermé les yeux sur les macchabées qui encombraient ma route. Parce que j'avais peur de moi-même, peur des mécanismes irréversibles que ces visions déclencheraient en moi.

A ce jour, la Mort n'était pour moi qu'une image d'épinalle fiction, une épreuve imaginaire, qui bien que réelle, ne me parvenait que par des paroles rapportées : des ouï-dire, des soi-disant...


Des il-paraît...

Et puis, j'ai connu Paulette, Paulette Duval. Une jolie fille, fort peu bavarde, pas très intelligente, tout juste capable d'articuler de timides et banales phrases, quelques réflexions inconsistantes sur le temps qui passe et qu'il fait... Un contrepoi­son efficace, un petit grillon du foyer, lumière du pantin macabre qui s'agitait en moi. Elle est devenue ma femme.

J'aurais très bien pu ne pas la rencontrer, car il y avait deux mondes entre nous, au départ. Tout d'abord, les barrières sociales : je suis un enfant de la bonne bour­geoisie Aixoise, elle appartient à cette classe médiocre des rejetons de petits fonction­naires marseillais. Ensuite, les barrières intellectuelles : je fréquente assidûment l'intelligentsia du moment, elle, s'est fait des relations dans les réunions Tupperware que tenait sa mère...


Mais il a fallu qu'un peintre marseillais (petit faiseur au demeurant) s'amou­rache d'elle pour que je puisse la rencontrer au cours d'un vernissage organisé par celui-ci. Cette créature minuscule et fragile m'est apparue, levant timidement ses yeux de poisson japonais au-dessus du verre à demi plein où elle tenait collées - plutôt qu'elle ne  les trempait  - ses lèvres de petite fille. A l'époque, mon ordinaire se com­posait d'intellectuelles frustrées, aux hanches plates et aux genoux tremblotant de co­caïne, qui ne m'inspiraient qu'un vague désir et surtout l'envie de les broyer entre mes mains. Je crois bien que ce fut la seule fois que j'envisageai un corps de femme sous l'angle de la chair et non sous celui de la charogne...

Je n'eus pas de mal à sortir Paulette des ongles sales de son barbu de barbon, et c'est vierge que je la possédai (ce brave peintre, grâce lui en soit rendue, était exclusivement sodomite), cette même nuit, sur le capot d'une voiture, juste garée devant le lieu où se tenait cette morne soirée.

Si tant est que dans mon esprit fourchu aient subsisté des traces d'amour, c'est à elle que je les donnai ce soir-là.

Elle qui n'aimait pas mes livres... Je me rappelle de ses grimaces de dégoût lorsque je lui faisais lire mes nouvelles histoires, de ses douces supplications pour que je me mette à écrire autre chose que de sempiternelles divagations mortuaires.

Mais elle n'a jamais été autre chose pour moi qu'une gentille femme d'intérieur, bien incapable de s'emparer de mon esprit barbelé, ayant tout juste fait son chemin dans les rares espaces intérieurs qu'avaient laissé libres les passions morbides qui me hantaient. J'ai toujours eu du mal à lui faire l'amour, parce que j'avais peur d'en venir un jour à la brutaliser. Souvent, excédé par ma propre retenue et mon manque d'ardeur, je laissais de côté mes bas instincts sexuels, et la prenais plutôt dans mes bras, pour la bercer et lui parler de choses tendres (étranges et sporadiques distorsions de mon âme torturée...) dans les quelques moments d'accalmie de ma tempête crâ­nienne.

Grâce à elle, j'ai sorti quelque peu la tête des eaux boueuses dans lesquelles je m'étais enfoncé. Mes romans mêmes, à cette époque-là, furent moins passionnés, plus sereins.


Et puis...Antonio di Costanza est arrivé... tel un Zorro qui aurait mal tourné...

...

Cela faisait cinq ans que Paulette et moi étions mariés et installés dans une an­cienne ferme du XVIIIème siècle, aux environs de Saint-Rémy, et notre vie se déroulait de la façon la plus plate. J'essayais d'exister selon les standards en vigueur dans la classe sociale de ceux à qui ni l'argent, ni la culture, ni la mondanité ne font défaut, et Paulette suivait, comme elle le pouvait.

J'avais bien entendu, de temps en temps, ce genre de relations que l'on nomme de façon sordide "aventures extra-conjugales", mais c'était plus par conformisme so­cial que par réel besoin : j'étais relativement heureux avec Paulette... heureux :  un mot qui s'apparente plutôt chez moi à une absence quasi-totale de déplaisir qu'à une réelle béatitude...

Quant à Paulette, c'était une véritable Sainte Thérèse d'Avila du foyer : entre ses fleurs, ses chats, ses broderies et ses livres de cuisine, elle ne semblait rien demander de plus à la vie.


Tout aurait été pour le mieux si...


Ce soir-là, je m'apprêtais à sortir, seul. Paulette a toujours eu horreur des soi­rées mondaines. Elle s'y sentait mal, isolée, car elle n'intéressait personne - mis à part les sempiternels dragueurs qui n'ont que l'épaisseur de leur portefeuille comme ar­gument de choc - un peu honteuse d'être la femme commune d'un être hors du com­mun, fermant les yeux sur les avances que me faisaient les intellectuelles à la page. Une fois, un éditeur passablement éméché lui a passé la main sur les fesses en lui soufflant ses vapeurs d'alcool dans les oreilles. Elle est devenue aussi rouge que le verre de liqueur de cerise qu'elle tenait à la main, et, tandis que j'éclatai de rire, ex­pulsant du champagne sur sa petite robe de satin noir, elle me promit rageusement que c'était la dernière fois qu'elle m'accompagnait dans ce genre d'endroit.


Tandis que je me préparais en chantonnant devant la glace, elle a du s'installer devant la télévision, un canevas ou un tricot quelconque à la main. Prenant son mal en patience, sachant que je finirais certainement ma soirée ivre mort, dans les bras d'une femme plus roborative, elle savait toujours s'occuper à sa manière, histoire de passer le temps sans trop s'ennuyer... alors que moi j'allais de soirée ennuyeuse en cocktail insipide, trop lâche pour refuser de me conformer aux exigences de mon statut d'écrivain célèbre.

Elle m'a à peine dit bonsoir au moment où je franchissais la porte d'entrée ; elle paraissait tendue, comme si elle avait le pressentiment de ce qui allait m'arriver cette nuit-là... Quant à moi, je n'avais aucune idée particulière dans la tête, si ce n'est que j'allais certainement m'ennuyer à mourir.


Sur la route qui menait à La Coste, petit village du Luberon, et, ironie du sort, terre ancestrale de la famille Sade, j'étais bien loin de me douter des événements qui allaient me précipiter dans une dimension extravagante et accélérer le délabre­ment de mon esprit. J'ai roulé paisiblement, comme à mon habitude, en cogitant l'intrigue de ma prochaine horreur littéraire.


La maison de Lydia Carnavali, blottie sur les contreforts des sinistres ruines du château sadien, me parut plus artificielle que jamais. C'était la pleine saison, où les intellectuels Parisiens, londoniens et new-yorkais se regroupaient en cercle fermé dans l'une des plus belles régions du monde. Le nouveau Saint-Tropez à vrai dire...

Les soirées y sont rarement intéressantes, mais je m'y mêle volontiers, car dans ces moments-là, je me sens délivré de mes appétits morbides, recentré dans une rela­tive normalité.

Dès mon arrivée, la belle Lydia, à qui j'avais accordé quelques nuits, plutôt par sociabilité que par désir véritable, me sauta dans les bras, avec cet enthousiasme feint qui est la règle commune dans le milieu que je fréquente.

Elle me présenta à une vingtaine de personnes, aussi inintéres­santes et américaines que possible, auxquelles je fis semblant d'accorder mon inté­rêt.

La soirée se déroula de façon habituelle : je bus plus que la moyenne, monopoli­sai l'attention générale, pour finir, à moitié effondré sur le comptoir, à boire des quantités industrielles de Bloody Mary, mon cocktail préféré.

J'ai du apercevoir Costanza dans le lot, mais je ne l'ai pas vraiment remarqué, pensant sans doute qu'il s'agissait d'un de ces mécènes aussi peu doués pour les choses de l'art qu'ils sont experts à manier leur fortune, acquise on ne sait comment, car ils n'ont aucun talent particulier.

Quant à lui, il dut m'épier pendant toute la soirée, guettant le moment propice pour m'aborder.


Ce qu'il fit, avec la souplesse et le tact subtil d'un professionnel de la séduc­tion...


-Une bien belle littérature que la vôtre... mais... j'ai décelé dans votre oeuvre quelques faiblesses. Bien sûr, le commun des mortels n'y voit que du feu, mais pour un connaisseur, un expert en la matière, il y a des lacunes qui sont quasiment inaccep­tables...

Dans la brume alcoolisée qui m'enveloppait, j'ai distingué une silhouette maigre et racée, une peau blanche, presque translucide, des cheveux noirs et huileux, un visage parfait et impassible... et des yeux, des yeux sombres et vides... deux abîmes glacés qui m'aspirèrent instantanément.

Je bredouillai quelques mots, du genre : "Qu'est-ce que vous en savez... z'êtes écrivain ou quoi ?"

-Oh non ! je n'aurais pas cette prétention ! J'écris rarement...j'ai quelques gens qui font très bien cela à ma place...non...je suis simplement un amateur éclairé, un guide peut-être, un navigateur étranger...

-Je ne suis pas un boucher. Je ne suis pas juif. Je ne suis pas encore un naviga­teur étranger... Jack l'Éventreur...!

-Vous voyez ! nous nous comprenons... je suis certain que nous avons de nom­breux points en commun.

-Vous m'intéressez, dis-je en finissant mon verre, gêné par son regard, qui, il m'a semblé, détaillait le moindre recoin de mon âme. Vous êtes...

-Ce que vous voudrez bien que je sois. Je rends service à des tas de gens, selon leurs besoins, leurs désirs...


Un véritable iceberg qui engloutissait peu à peu ma titanique personne.


-Je vends du rêve à ceux qui n'ont plus assez de cervelle pour le faire par eux-mêmes... je fournis l'argent du rêve, les rêves d'argent, l'aube dorée... J'assouvis les désirs, tous les désirs, les plus fous comme les plus... spécifiques... Je suis une sorte d'ange gardien.

-Mais je n'ai besoin de rien moi !

Je suis persuadé que si le Diable a une technique particulière pour refourguer ses tentations aux pauvres d'esprits, c'est celle, irremplaçable des représentants en aspirateurs.

Je l'imagine très bien, frappant aux portes des ménagères frustrées entre deux âges, étalant ses catalogues, faisant ses démonstrations in vivo, développant ses argu­ments commerciaux...

Mais Costanza me fit l'effet d'un V.R.P. d'une engeance supérieure. Je ne l'au­rais pas comparé à cette marionnette chrétienne, créée afin de cacher des réalités plus odieuses... Il appartenait à cette catégorie d'êtres que le judéo-christianisme a tenu à balayer, cette race qui, presque éteinte, s'est dissimulée sous des atours juste véné­neux, mais dont les manifestations sporadiques rappellent que l'Ordre Ancien se rit de la mascarade monothéiste, de ce voile pudique jeté sur la réalité antique... l'âge d'or du Grand Pan...

-Qui me dit que j'ai besoin de vous ? Que vous pouvez m'être utile ?

-Vous-même, entre les lignes, au coeur de vos phrases ampoulées et ambiguës ! Tout le monde pourrait avoir besoin de moi... mais je ne viens qu'à ceux qui en valent la peine...

-J'ai toutes les satisfactions possibles de l'existence...

-Peuh ! L'existence... mais je vous parle d'autre chose... au-delà des contin­gences habituelles...Vous n'êtes pas heureux, mais le matériel ne peut venir combler vos aspirations secrètes... et d'ailleurs, dans ce domaine, je ne suis pas d'une grande utilité... NON. Je vous parle, non pas de ces futilités, de ces maigres substituts, tout juste bons pour les cerveaux inférieurs, mais d'une autre dimension, où ne peuvent pénétrer que les esprits suffisamment trempés dans le plomb pour goûter l'or sublime de la sur-humanité...

J'étais déjà conquis. Mais j'affectai l'incrédulité, par orgueil, enragé de m'être fait si rapidement séduire, moi qui jusque-là, considérait le monde extérieur avec le plus froid détachement...

Et Costanza poursuivait son boniment funeste :

-La fiction est un gentil dérivatif, mais les vrais sages ne sauraient s'en conten­ter... tous les grands esprits de l'Histoire ne se sont pas voilé la face... tout ce qu'ils ont pu conter par la suite, ils l'ont puisé dans la seule source possible... l'expérience... Vous écrivez correctement, mais vos mots boitent, votre style traîne la patte, vos idées rampent. Je vais vous mettre debout, vous faire décoller du sol commun où s'empê­trent vos inégaux congénères. Laissez l'imagination aux âmes simples... vous allez plonger dans la vérité, hors du monde des représentations humaines...

-Vous parlez bien, mais cela ne me concerne pas. Je ne vois pas, dans mon cas, ce qu'il est possible de faire pour me satisfaire... Et puis, ce que je veux, il y a bien longtemps que j'y renonce, après de longues hésitations, un cheminement obscur que j'ai bien du mal à comprendre... vous est-il déjà arrivé de considérer les vertus su­prêmes de l'abnégation ?

-Tttt ! Laissez tomber ces barrières inutiles qui encombrent votre esprit... ces mains, dit-il en m'enserrant les poignets dans ses doigts crochus, blanches et pures, sont faites pour manier une plume, bien mieux que ne le font beaucoup d'autres... ces yeux, dit-il en m'effleurant les paupières, méritent de contempler autre chose...

-Quand ? dis-je dans un souffle.

-Mais tout de suite, si vous le voulez ! Allons ! prenons congé de notre charmante hôtesse...

(A SUIVRE...)

10/01/2010

OUR DARKNESS

"Every-body has a weapon to fight you with
To beat you with when you are down"
(Anne Clark)

Tout d’abord, un battement sourd, comme un préliminaire d’éruption volcanique ; mais ce n’était rien encore. Plus loin, j’entendais un début de foule, quelques rires de rares filles égarées. Ensuite, la nuit, la nuit la plus noire de l’année — des années — une nuit sans lune de 20 décembre... Plus loin, je voyais la foule, comme soulevée de terre par le battement des entrailles de l’Enfer. Une sorte de porte s’ouvrait sur l’orgie sonore. Un souffle qui broyait les tympans se ravivait, à chaque fois qu’un d’entre eux entrait. Vite refermée, il ne restait plus que le boumboum lancinant, qui ne s’arrêtait jamais. Je n’étais plus qu’à cent mètres. Ca me paraissait si long si loin trop près. J’avais peur et envie de la voir de l’avoir à moi tout seul, au milieu de cette foule. Elle ne me verrait pas. Elle ne me verrait jamais. Je passerais la nuit à la regarder.
J’étais très près de la porte maintenant et le battement sourd s’amplifiait encore. J’entendais des cris. J’avais peur. Allait-on me laisser entrer ? Le portier était un noir cerbère au crâne rasé, caricature des caricatures mais tellement belle, alors... Je ne lui souris pas. Il ne fallait pas. Ici, les fautes de goût étaient encore moins tolérées que dans les soirées les plus mondaines de la plus haute des Hautes. Je lui fis une sorte de hochement de tête négligent qui pouvait passer pour celui d’un habitué. C’est ça, avoir l’air le plus habitué possible, pour ne pas se faire remarquer et rembarquer dans la rue, loin d’elle. Cerbère me fit un signe de connivence même si un reste de doute glaçait encore son regard. Je jetai un oeil à mes pieds : mes baskets japonaises étaient juste avachies comme il faut, mon Jean italien tombait bien, c’est à dire mal, le revers négligé, quelques fils tirés.Ca va, je n’avais pas trop l’air d’un plouc.
Avant d’entrer, je regardai une dernière fois derrière moi : l’Enfer était au milieu d’un champ d’herbes sèches, sans rien aux alentours que la désertitude. Voilà, j’y étais. Il m’avait fallu une demi-heure pour partir d’Aix et venir jusqu’ici. Plus personne ne sortait à Aix paraît-il. Ils venaient tous à l’Enfer. Combien de temps cela durerait-il, jusqu’à la prochaine mode, jusqu’au prochain échauffement de la horde, qui transhumerait ailleurs...
La porte bâilla devant moi : je m’y engouffrai peut-être un peu trop vite, un peu trop tôt. Mais c’était trop tard pour les regrets, j’étais entré. Le souffle de la musique trop bien trop beaucoup trop vraiment trop forte faillit m’arracher de terre, je manquai l’arrêt cardiaque de peu. Comment allais-je faire pour survivre pendant près de huit heures dans cette fournaise, cette avalanche de décibels incessamment renouvelés ? Et dire que c’est elle qui était aux commandes...
«You were working as a waitress in a cocktail bar
When I’m with you...
Don’t don’t you want me...»
Le tonnerre Disco de la Ligue Humaine pour m’accueillir, la supplique Pop ultime qui revenait dans l’air du temps. Et dire que malgré tout, malgré les orchestrations faciles, le rythme robotisé à l’outrance, c’était presque beau. Et elle...
Elle trônait dans sa bulle de verre, rattachée au Monde Réel par un câble de téléphérique, flottant au-dessus des corps agités, dominant ses ouailles telle une prêtresse malsaine et maléfique. C’était elle... tout le monde l’adorait. Elle faisait danser qui elle voulait sur ce qu’elle voulait. Du moment qu’on entrait on ne sortait plus de la piste de danse. Elle avait le Don. Carte blanche. Elle surprenait son monde, cassant les codes de la nuit, et tous l’adoraient, la vénéraient. Elle avait surgi de nulle part un beau jour, tout comme l’Enfer qui l’hébergeait. En quelques nuits, elle était devenue la coqueluche de la Région. Il paraît qu’ils venaient même de Paris et de Londres pour la voir. Sa recette était simple : elle arrivait avec son portable et le programme qu’elle concoctait pendant la journée. Elle faisait le pari qu’elle n’avait pas besoin d’adapter ses choix à l’humeur des danseurs. C’est elle qui dictait le rythme et le son, sans jamais se tromper. Elle se branchait sur la sono millionnaire en watts et voilà tout. Elle ne touchait plus à rien. Et tous partaient dans l’inconnu le connu le facile le difficile le lent le rapide le doux le fort. Tout dans son rituel contribuait à sa légende : l’arrivée dans une AC Cobra noire aux verres fumés, une course de sprinteuse jusqu’à sa bulle de verre qu’elle verrouillait et qu’on hissait ensuite jusqu’au-dessus de la piste, l’attente silencieuse pendant quelques instants puis on ouvrait les portes de l’Enfer et la horde des Premiers Venus se ruait de l’avant et le tonnerre pouvait s’abattre sur la piste. Elle commençait toujours de la même manière, sur Blue Monday. Il paraît que c’était son morceau fétiche, qu’elle en connaissait le moindre souffle et toutes les versions, qu’elle l’avait écouté plus d’un million de fois, qu’elle avait passé une semaine entière à l’écouter en boucle sans se lasser une seconde. Bref, chaque soir, elle le passait trois fois, au début, au milieu, à la fin. Et quand on l’entendait pour la dernière fois, c’était le signe du départ car la musique s’arrêtait, les lumières s’éteignaient, il fallait partir au plus vite. Après, j’imagine que la bulle de verre redescendait et qu’elle repartait au plus vite, comme elle était venue, pour nulle part.
Là, c’était ma première fois. J’attendais ce moment depuis si longtemps. Il m’avait fallu m’y préparer, accepter de venir voir, de changer toutes mes habitudes, toutes mes conceptions de la vie. Là je voyais enfin ce dont j’avais tant rêvé : une sorte d’Idéal raté, de ce qui aurait pu être, une facile incarnation de la déchéance, mais en même temps une forme de saut vers l’Autre-là, une façon de nier ce qu’on a peut-être été.
Elle trônait là-haut, dans sa bulle. Est-il facile de la décrire ? Non, la description est un exercice difficile, voire impossible. On n’évite que rarement la pompe ou la fadeur, la platitude ou l’emphase. Il faut que je la décrive, tant pis. Elle était bien faite quoique la silhouette un peu trop fine à mon goût. La couleur de ses cheveux m’échappait car l’éclairage était trompeur ; je ne pouvais rien dire de ses yeux, elle portait des lunettes noires. Que pourrais-je dire d’autre ? Elle aurait pu mille fois être ridicule, avec ses poses excentriques, ses attitudes mode et convenues ; elle ne l’était pas. C’est comme ça, ça ne s’explique pas, c’est une forme de naturel sophistiqué, certains l’ont, beaucoup non.
(à suivre)