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26/02/2010

TROISIEME PARTIE

Je passai toute la matinée à tourner en rond. Costanza effectuait des réglages avec son équipe, et je n'avais rien à faire que d'attendre... autant dire que j'étais sur des charbons ardents...
Après un déjeuner vite expédié, j'accompagnai mon hôte dans les studios, situés au sous-sol.

Un petit tournage avait-il dit ! Il est vrai qu'après les péplums sanglants, les fresques grandioses qu'il avait mis en scène, ce "petit film" avait quelque chose d'intimiste.
Dans les caves de sa gigantesque maison, Costanza avait non seulement installé sa salle de projection, mais aussi un vrai plateau de cinéma, bien équipé malgré ses dimensions réduites.
Une équipe de techniciens, aussi cosmopolite que la cohorte de domestiques qui s'agitait dans les étages supérieurs, était déjà en place, prête à répondre aux ordres du Maître.
"Nous allons d'abord passer à côté, mon cher Dessany. Juste une petite vérification de la matière première."
Dans une salle voisine, assises dans des fauteuils placés le long du mur, une dizaine de jeunes filles attendaient, absorbées dans la contemplation de leurs ongles carminés.
-Elles ont toutes été recrutées par mes hommes. Ce sont de pauvres créatures, alléchées par les sommes exorbitantes qu'ils leur ont fait miroiter. Etre aussi naïves à notre époque !...Comment les trouvez-vous ? me chuchota-t-il discrètement.
-Peuh ! Ce sont des femmes, tout simplement.
-Et bien, voilà de gentilles paroles pour ces pauvres actrices débutantes !
-Vous comptez en faire quoi ?
-Soyez patient, vous verrez bien...
"Mesdemoiselles, bonjour, dit-il en s'adressant à la brochette d'abruties sur canapé. Je vous remercie d'avoir bien voulu répondre à mon invitation. Je suppose que c'est la première fois que vous allez vous trouver face à une caméra. Rassurez-vous, ce n'est pas une expérience désagréable. Bien sûr, il s'agit d'une séance d'essai, destinée à juger de vos capacités scéniques et photogéniques. Soyez donc les plus naturelles possible. Sans plus attendre, je vous invite à passer à côté, pour un petit bout d'essai."
Des oies plus très blanches, des étudiantes passant d'une filière à l'autre, sans trouver leur voie, des bonniches de province, loin de leur famille, des caissières peinturlurées, des secrétaires érodées par l'action des mains de leur patron sur leurs parties grasses... toutes plus ou moins esseulées, et plutôt gâtées par la nature, dans le mauvais sens du terme... voilà le troupeau que Costanza parqua sur le plateau, séparé des caméras par une baie vitrée.
"Du naturel, mesdemoiselles, du naturel. Faites abstraction de vos réticences... les plus audacieuses seront récompensées..."
Pendant quelques instants, ce ne fut que déhanchements grotesques, hésitations et tremblements de gêne et de dégoût. Puis, réchauffées par les paroles doucereuses de Costanza, les moutonnesques créatures se trouvèrent plus ou moins délestées de leur laine acrylique.
Alors qu'elles commençaient à se trémousser de plus en plus fort, allant même jusqu'à se caresser mutuellement, spectacle qui m'excita encore moins que je ne l'aurai cru, deux portes, situées de chaque côté de la pièce, s'ouvrirent simultanément...
Une dizaine de Rottweiler affamés, sertis de colliers à pointes, envahirent la scène. Les pauvres filles se mirent à pousser des cris de damnées, tandis que les techniciens se concentraient encore plus sur leurs appareils.
Costanza agitait ses mains, à la manière d'un Karajan vampire...
Ce n'était bien évidemment qu'une bluette, à côté de ce que j'avais déjà pu entrevoir, mais je ressentis bientôt ce qu'aucune femme supérieurement constituée n'avait pu me procurer, en aucune circonstance...
Plus tard, je remontai paisiblement en compagnie de Costanza, tandis que quelques domestiques s'occupaient de nettoyer les restes de la boucherie, et ramenaient les chiens dans leur tanière.
-Je vous ai offert un bien piètre spectacle, mon cher Dessany... ces gourdes n'ont offert aucune résistance... décidément, la chair humaine est faible, très faible. On ne trouve plus de bons produits comme autrefois... Voyez-vous, les Occidentaux sont gavés comme des canards d'élevage. Ils sont repus, obèses. Quand ils se retrouvent confrontés à une situation délicate, ils baissent les bras et se laissent faire, comme des veaux qu'on mène à l'abattoir... Je vous garantis que dans les pays du Tiers-Monde, les pauvres bougres sont plus coriaces...
-Mais ces filles... on va s'inquiéter de leur disparition ?
-On va s'inquiéter de leur disparition ? Mais mon ami, qui s'inquiète du sort de son prochain, à l'époque où nous vivons ?
-Alors, il n'y a plus rien à dire...
Nous sommes allés nous asseoir dans ce qu'il appelait son jardin botanique... une immense serre, composée exclusivement des espèces les plus vénéneuses du globe...
Confortablement installés sur des sièges d'acajou, reproductions parfaites de Cortinarius Orellanus  (les plus redoutables champignons connus) nous avons poursuivi notre conversation.
-Vous m'étonnez Dessany... Vous m'étonnez beaucoup. Vous ne semblez pas du tout surpris de ce qui vous arrive...
-Pourquoi serais-je surpris ? Puisque ce qui m'arrive correspond exactement à ce que j'ai toujours souhaité...
-Et vous ne posez aucune question ? Qui je suis ? D'où je viens ?
-A quoi bon ? Celui qui a faim ne regarde pas la main qui lui tend de quoi manger...
-Vous êtes un sage, et je vous apprécie de plus en plus. Peut-être un jour aurez-vous le droit de savoir...
Après un instant de réflexion, il reprit :
-Mais dites-moi, ne m'avez-vous pas dit avoir une femme ?
D'un air maussade, j'articulai :
-C'est vrai, je suis marié, mais je ne crois pas vous l'avoir déjà dit. Vous devinez tout, décidément. En fait, elle n'a rien de bien extraordinaire. Je ne pense pas qu'elle vous plairait.
-Je n'avais aucune arrière-pensée à ce sujet. Non, je pensais juste qu'il serait bien de la prévenir. À l'heure qu'il est, elle doit sûrement s'inquiéter.
-Elle a l'habitude. Souvent, je disparais sans rien lui dire...
-Écoutez, il est inutile de gâcher une si belle journée...et puis, il est de votre devoir d'époux d'être respectueux. Téléphonez-lui donc...
Il héla un domestique, qui s'occupait d'arranger quelques plants de pavots des plus flamboyants.
-Klaus, allez me chercher un téléphone... vite !
Quelques instants plus tard, le géant blond revint, un combiné portable à la main.
Costanza me le tendit, et se leva. Il s'inclina à sa façon cérémonieuse.
-Souhaitez-vous que je me retire ?
-Non, je vous en prie, restez. Je n'ai rien à vous cacher.
En fait, je ressentais le besoin de lui montrer que, moi aussi, j'étais un homme fort, que je pouvais exercer du pouvoir sur d'autres êtres humains, que je savais m'imposer. J'avais envie de l'impressionner, de me montrer digne de son affection.
Je composai le numéro, prêt à jouer de ma virilité incandescente.
A l'autre bout du fil, Paulette décrocha, après seulement une sonnerie. Elle devait être aux aguets, se rongeant les sangs et les ongles.
Allô ? Jean ? Enfin ! Mais où es-tu ? J'ai téléphoné chez les Carnavali, et on m'a dit que tu étais parti sur les coups de trois heures... Tu aurais pu m'avertir.
-Rassure-toi, je suis vivant et en bonne santé. Mais j'ai retrouvé une vieille connaissance, un ancien ami de collège. (Je jetai un regard entendu à Costanza). Je suis chez lui, à Marseille. Je... ne rentrerai pas tout de suite... Je vais rester chez lui quelques temps... Voyons ! Ça ne t'ennuie pas ?
Je la sentis un peu choquée, vexée par mon attitude peu galante.
-Mais non ! J'ai tellement l'habitude de rester seule... Combien de temps dis-tu ?
-Oh ! juste une semaine ou deux... pas plus...
-Pardon ? me jeta-t-elle violemment... non mais tu te fous de moi ?
-Écoute, tu ne vas pas me faire une scène pour ça...puisque je te dis que c'est un vieil ami... et je suis tellement content de le revoir...
-Il aurait pu m'inviter moi aussi...
-Hem ! tu sais, c'est un célibataire endurci, j'ai bien peur que ça ne bouleverse ses petites habitudes. (Mais pour qui se prenait-elle ?)
-Vraiment trop sympathique... Non seulement tu me laisses seule pour aller dans tes maudites soirées, mais en plus, tu n'en reviens pas... Je suis sûre que c'est une femme !!!! hurla-t-elle.
-Idiote ! si c'était une femme, je te l'aurais dit... tu sais très bien que je ne te mens jamais.
Elle se calma instantanément, adoptant une nouvelle stratégie.
-Mais tu vas avoir besoin de vêtements de rechange. Tu n'as rien emporté...
-Je suis débarrassé des contingences matérielles. Si tu crois que je vais me laisser prendre à ce vulgaire discours de ménagère, tu te trompes ! Il y a des choses plus importantes qu'une paire de chaussettes ou de calecons !
-Jean... que se passe-t-il ? Tu ne m'as jamais parlé comme ça !
Un éclair de triomphe me traversa l'esprit. Jamais je n'avais été si heureux d'être si désagréable. Enhardi, je poursuivis :
-Désormais, c'est comme cela que je te parlerai. Grâce à moi, tu es sortie de ta condition médiocre, tu as tout ce qu'une femme peut désirer, tu devrais t'estimer heureuse. Mais cela ne te donne pas le droit de me retenir comme un prisonnier, ni de m'empêcher de vivre comme je l'entends.
Seuls quelques sanglots me répondirent, des hoquets de femmelette, qui vinrent renforcer mon sentiment de supériorité.
-Eh bien, pleure, si ça peut te soulager. Mais sache bien que nous n'avons que faire, ici, des émotions médiocres.
A ce moment-là, je tournai la tête vers Costanza, cherchant dans son regard une lueur d'admiration. Mais son visage était impassible. A moins que... Avait-il eu une expression de mépris fugitive ? Non, c'était impossible, j'avais du rêver.
Je repris contact avec la pleureuse professionnelle.
-Bien, puisque je vois que tu n'es pas en état de tenir une conversation, je te rappellerai plus tard.
Et je raccrochai d'un coup sec.

19/02/2010

DEUXIEME PARTIE


Cette brusquerie de décision me parut naturelle ; il est vrai que j'étais quasi­ment ivre et prêt à saisir le moindre prétexte pour me défiler de cette soirée mortelle­ment ennuyeuse.

En faisant mes adieux aux quelques épaves qui traînaient encore là, je crus lire dans certains regards une sorte de terreur complice, des airs fatalistes, une vague de compassion généralisée à mon égard. Lydia Carnavali me serra les mains si fort que j'en eus presque mal ; les larmes aux yeux, elle balbutia quelques mots indistincts. Costanza s'inclina cérémonieusement devant elle, et déposa un baiser sur sa petite main tremblante. Lydia sursauta légèrement, comme si on l'avait piquée ou mordue.

J'eus comme l'impression que cet homme étrange exerçait une terrible fascina­tion sur une grande partie de l'assemblée. Les événements futurs me confirmèrent ce sentiment diffus.

Costanza donna des ordres au chauffeur posté devant la grande limousine noire, garée dans l'allée centrale.

-Si vous permettez cher ami, je vais prendre place auprès de vous. Ainsi vous ne serez pas seul, et je pourrai vous donner plus facilement les indications pour accéder à ma modeste demeure.

Durant le trajet, nous n'avons pas échangé trois paroles. Costanza semblait perdu dans de lointaines pensées. Il m'indiqua la route, d'une voix laconique et dé­nuée d'expression.

Je conduisais comme dans un rêve, concentré sur mon volant, un peu embar­rassé de m'être laissé embarquer dans cette histoire abracadabrante, sous la seule im­pulsion de cet inquiétant personnage, un inconnu à qui je faisais cependant, plus confiance qu'à moi-même...

Arrivé à Aix, je pris l'autoroute de Marseille, comme me l'indiqua Costanza. Je n'aime pas particulièrement cette ville, elle ressemble à une de ces vieilles coquettes, vivant du souvenir de sa splendeur passée, et essayant de dissimuler les ravages du temps sous des ravalements successifs, ce qui a fini par la faire ressembler à un patchwork sans âme. Quant aux Marseillais, ils n'ont plus rien de ces fiers aventuriers ou de ces dynamiques entrepreneurs qui autrefois ont fait la gloire de la ville.

L'esprit de Pythéas, auprès de qui Christophe Colomb n'est qu'un conquérant de troisième zone, n'a guère essaimé dans les générations récentes, ce qui fait qu'au­jourd'hui la soi-disant exubérance marseillaise ne fait plus penser qu'à un folklore mécanique tournant à vide.

Après quelques tours et détours le long des rues Paradis et Breteuil, veines éteintes au coeur meurtri de la ville, nous sommes arrivés au Square Monticelli, l'un des (encore) beaux quartiers marseillais. Non loin de la Villa Bagatelle, Costanza me fit signe d'arrêter, et je contemplai avec incrédulité, éclatante de blancheur, la "modeste demeure" annoncée...


A partir du moment où je pénétrai dans l'antre de Costanza, je ne devais plus jamais en sortir...


A l'intérieur, quelques domestiques, les yeux bouffis, s'agitaient de tous côtés. Ils avaient sans doute été réveillés par le chauffeur, envoyé en avant-garde et qui fu­mait une cigarette dans le hall d'entrée.

Tous ces hommes composaient un assortiment hétéroclite d'un peu toutes les races et nationalités du monde. Costanza sembla remarquer mon air stupéfait : "Notre époque aime les melting-pot. Pour ma part, j'ai une opinion réservée à leur égard. Mais, comme même les plus grands empereurs romains possédaient leur suite bigar­rée, je me suis plié à cette coutume décadente..."

Il me fit pénétrer dans une petite pièce tendue de pourpre : "Ma couleur préfé­rée", précisa-t-il, et asseoir dans un fauteuil des plus confortable.

J'étais trop désabusé pour m'attendre à quelque chose d'extraordinaire, pour­tant Costanza avait aiguisé ce qui me restait de curiosité.

-Qu'est-ce que vous... commençai-je.

-Chut, répondit-il en déployant un gigantesque écran le long de l'un des murs.

Puis il prononça d'une voix emphatique et ronflante :

"A celui qui n'a jamais vu le visage de la mort, je dédie ces quelques instants... Regarde, Regarde, Jean Dessany...


Et je vis...

Oh ! Rien de nouveau au premier abord...

une remarquable rigueur plastique, voilà ce qui me parut essentiel. Des ca­drages, des montages parfaits. Le film que me présenta Costanza était un véritable chef-d'oeuvre cinématographique. Exposé rigoureux des événements, rendu des cou­leurs, variété des plans : tout y était.

Quant à ce que j'avais sous les yeux...

Tout ce que j'avais secrètement désiré. Les Dix Commandements du Crime or­ganisé à grande échelle...

J'assistais à la projection d'un de ces films interdits, appelés communément "snuff movies", où de pauvres créatures se font trucider et violer pour de bon.

J'avais entendu parler de toutes ces choses-là. Mais, fidèle à ma ligne de conduite, j'avais toujours refusé d'y assister. Il avait fallu que Costanza m'appâte et m'attire dans ses filets, pour qu'enfin je me rende compte de ce que je ne connaissais que par la littérature et la fiction...

La seule différence entre les "oeuvres" de Costanza et celles d'autres scélérats de son espèce, c'est que lui, organisait ses tournages à grande échelle, en véritable Cécil B. de Mille, en mégalomane du massacre.

Je ne saurais vous décrire ce à quoi j'assistai. Trop fasciné par le spectacle, par les détails les plus odieux, je ne faisais pas attention à la globalité de l'"oeuvre".

Et comme mes impressions d'enfant, à la lecture de Sade, me parurent pauvres et sans consistance à côté de ce que ressentais à présent ! Je compris l'acharnement des tyrans de Rome, la véhémence des poussahs orientaux, les excès des bouchers de Buchenwald. Transformé en monstre, par une étrange et étrange et instantanée al­chimie, je ressentis la nécessité du meurtre et de la destruction, les délices ultimes de la contemplation.

Tout n'était que corps écartelés, lacérés, dépecés, victimes à moitié mortes, ten­tant de fuir, de se défendre, dans de derniers et dérisoires efforts de survie.

-Cruauté des cruautés, tout est cruauté, dit soudain Costanza, rompant le silence.

Il en avait presque les larmes aux yeux.

-En voilà assez pour ce soir..."reprit-il. Sa voix s'était vidée de toute émotion et rendait un son métallique.

J'étais littéralement collé à mon siège, incapable d'articuler, anéanti, mais, sans ressentir le moindre dégoût.

Costanza s'approcha de moi, posa une main glacée sur mon épaule :

"Il faut dormir maintenant. Je vous ai fait préparer une chambre au premier étage. Demain nous discuterons de tout ça à tête reposée."

Je me couchai, comme dans un rêve, trouvant facilement le sommeil, chose étrange et inexplicable.


Et je ne fis aucun cauchemar...


Cela faisait plus d'une semaine que je ne décollais plus de chez Costanza. J'avais tout vu : Auschwitz reconstitué, les cérémonies obscures des Aztèques, les or­gies de Caligula, les tranchées de 14-18, les massacres de Pol-Pot... et d'autres choses encore... que l'histoire ne mentionne même pas : fêtes druidiques, célébrations des temps anciens que l'on ne retrouve plus que dans les bribes de légendes, de racontars que l'époque moderne a bien voulu porter jusqu'à nous.

Enfin je voyais la mort, et à quelle échelle ! industrielle, mondiale, cosmique, infinie...

Peu à peu, je découvrais également la redoutable puissance logistique de cette gigantesque organisation. Elle était sur tous les fronts : famines, guerres, po­pulations opprimées...son équipe ne manquait jamais de figurants, que des officiels complaisants lui laissaient utiliser pour des sommes souvent plus modiques qu'astronomiques.

Et que dire de son public ? Des membres éminents de ce qu'il est convenu de nommer "l'intelligentsia", et venant du monde entier...

Combien de journalistes, en manque de reportage, se sont servis de ses oeuvres, en les faisant passer au compte d'une quelconque révolution ? Combien de chefs d'état, en mal d'agitation sociale, se sont assis sur ces fauteuils pourpres ? Combien de stars internationales, blasées de drogue et de sexe, sont venues chercher là l'ultime frisson ?


Au fil des jours, Costanza me délivrait sa philosophie.

-Ce qui caractérise notre époque avant tout, me disait-il, c'est l'iconolâtrie. Tout ce qui est présenté aux hommes sous une forme imagée prend plus de valeur à leurs yeux que le discours le plus argumenté. Filmez des images réelles, ainsi vous les priverez de leur immédiateté, vous fragmenterez leur dimension temporelle et historique. Alors, que se passe-t-il ? Celui qui les regarde leur accorde le bénéfice du doute, mais en même temps une confiance aveugle. Oui, les images aveuglent, d'au­tant plus fort que vous avez l'impression d'y voir clair. Vous réduisez des objets, des êtres à trois dimensions. Sur la morne plaine de l'écran, il n'en reste plus que deux, mais les moins essentielles. Tandis que l'écrit...l'écrit se passe d'image, mais l'inverse est bien moins vrai. Et pourtant, vous ne susciterez jamais le même engouement, jamais ! Qu'attendait l'humanité depuis qu'elle posséde une conscience historique ? Le cinéma. Qu'est-ce que la sculpture grecque ? Une recherche de mouvement. Les sagas scandinaves, les épopées d'Homère ? Des ébauches de soap-opéras. Je le crois, le cinéma est l'allégorie suprême, l'engloutissement esthétique par excellence. Je détiens ainsi l'arme absolue contre la Conscience. La vue est le plus faible des cinq sens, celui qu'on trompe le plus aisément. Il n'existe pas de sons, pas d'odeurs ambiguës. Des images oui, des mirages...Et plus ce que vous filmez est authentique, plus vous arrivez, par ce renversement en miroir que provoque la projection cinématographique, à lui donner ce caractère anodin, ce recul qui n'est que le dernier faux pas vers l'abîme.


Il me semble que l'anéantissement final est pour demain. Costanza est en train d'ébranler les fragiles fondations de deux siècles de Lumières, un château de cartes qu'il fait s'effon­drer et dont il redistribuera les éléments un à un au jour du renouveau.

Il est en train de ruiner la santé mentale des hommes et des femmes les plus ho­norés. Il asservit les dictateurs, hommes d'église, grands industriels, banquiers, tous les puissants de ce monde...encore quelques temps, et tous lui mangeront dans la main.

À vrai dire, peu m'importe. Pourvu qu'il ait satisfait mes passions morbides, je l'encouragerai presque à accélérer le processus de décadence de cette pauvre parenthèse historique, ouverte un jour par de candides Voltaire.


Mais revenons au lendemain de cette première soirée...


J'avais été réveillé par un domestique asiatique, silencieux, à l'image de la mai­son de Costanza, de son jardin, où bizarrement, pas un oiseau ne venait chanter.

"Mon Maître vous fait ses hommages. Il vous invite à le rejoindre sur la terrasse, lorsque vous serez habillé."

Ce fut tout. Sans un mot de plus, sans un bruit, le domestique aux allures de murène se retira de ma chambre.

Inutile de dire que je m'habillai en un temps record, et dévalai presque l'esca­lier qui menait à la terrasse de Costanza.

Il m'attendait, toujours aussi souriant et impassible, devant une table bien mise, décorée comme pour un jour de fête.

-Dessany, mon ami, avez-vous bien dormi ?

-Étrangement, j'ai dormi comme un charme.

-C'est toujours ainsi la première fois. Puis, l'accumulation des remords et des angoisses fait que l'on se sent moins à l'aise, les cauchemars s'ajoutent aux cauche­mars...

-Vous voilà diablement rassurant. Pour ma part, je pense que vous faites er­reur. C'est bien la première fois de ma vie que je me sens délesté du poids de mes mauvaises pensées.

Costanza resta songeur quelques instants : "Il se pourrait bien en effet, qu'en ce qui vous concerne, cela fût différent. Enfin, nous n'en sommes pas là pour le moment. Profitons de cette délicieuse fin de matinée...Voyons... Belkacem... faites le service au lieu de bayer aux corneilles !"

Il s'adressa à un domestique de type arabe, qui s'empressa immédiatement au­tour de la table.

-Voyons, mon cher Dessany, dit-il en reposant doucement sa tasse sur la table, que voulez-vous faire aujourd'hui ?

-Et bien, je visionnerais bien quelques...

-Tttt ! pas de ça à cette heure de la journée ! Vous êtes impatient, un bouli­mique. Non, je vous propose plusieurs solutions : ma bibliothèque est à votre dispo­sition, à moins que vous ne préfériez mon jardin botanique, ou bien...

-Ou bien ? dis-je avec impatience.

-Un petit tournage ? Oh ! juste une bagatelle, un petit exercice de style, une petite entorse à ma ligne de conduite cinématographique. Quelques ama­teurs m'ont passé commande il y a deux jours... si cela vous tente...

-Me tenter ? vous avez employé le mot juste ! Je serai ravi d'assister à ça...