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02/04/2010

SEPTIEME PARTIE

-Mon cher Jean...on peut dire que vous m’avez manqué ! New-York est devenu une ville exécrable, et ces Américains ont un tel mauvais goût. Remarquez, tant qu’ils restent des bons payeurs ! Enfin, comme toujours, ce sont les meilleurs clients qui veulent les produits les plus médiocres.
-Il faut que je vous dise...
-Ne dites rien, cela vaudra mieux. Il ne faut jamais revenir sur le passé. Tout cela est de ma faute. Je connaissais cette femme, j’aurais du me douter de ce qui allait arriver... Allons ! vous êtes toujours là, près de moi... voilà l’essentiel.
-Votre secrétaire m’a pourtant dit que vous seriez fâché contre moi !
-N’écoutez pas cet imbécile d’Arthur ! Il est jaloux de vous, voilà tout. Si vous saviez ce qu’il était quand je l’ai rencontré ! Il est inutile que je vous fasse un compte-rendu, mais sachez simplement que vous valez plus que lui.
Comme j’aurais du être rassuré par ces propos ! Mais, ma méfiance, qui allait s’accroissant, me fit douter de la sincérité de Costanza. Je dois avouer que je le craignais de plus en plus. Je commençais à le considérer comme un tyran romain, excessif en amitié, mais susceptible de changer d’avis pour un oui ou pour un non.
Je résolus de préparer mes défenses du mieux possible.
C’est à partir de ce moment j’ai du décider de débouter Costanza et régner sur son empire, à sa place... Eh bien, puisque j’étais dans un piège, autant que celui-ci se retourne contre son instigateur. D’accord, je ferais semblant de me complaire dans cet état de béatitude démoniaque, mais, de l’intérieur, je précipiterais la chûte de Costanza, et préparerais mon ascension, au sein de ce royaume des Ténèbres, qui était le seul sur lequel j’eusse envie de régner.
Je fis donc bonne figure à Costanza, me montrai humble et repentant, fis tout pour paraître aimable, bien disposé et admiratif.
Mon hôte semblait heureux de mon attitude et ne m’appelait plus que  “Mon Ami”.
Mais il était dit que celui-ci avait plus d’un tour dans son sac pour me réduire à néant.
En effet, quelques jours plus tard, alors que tout se passait pour le mieux, que nous faisions des projets de voyage à travers le monde, afin que je découvre les rouages de l’organisation, Costanza me fit une proposition qui m’atterra profondément.
-Mon Ami, me dit-il, tout en admirant les reflets verts d’une liqueur de Chartreuse, sous la lumière flambante d’un feu de cheminée. Pourquoi n’inviterions-nous pas votre femme à venir se joindre à nous ? Après tout, vous l’avez épousée, elle est une partie de vous tout comme vous êtes lié à elle.
Je restai sans voix, comme frappé par la foudre.
-Cela n’a pas l’air de vous faire plaisir. Mais, il faut me comprendre, je commence à vous apprécier comme mon propre frère, il est donc logique que je veuille faire connaissance avec celle que vous avez choisie.
Que répondre à de tels arguments ? Ce n’est pas en refusant que je gagnerais la totale confiance de Costanza.
Tout de même, cette proposition m’inquiétait terriblement. Je pouvais me tromper, mais j’avais l’impression qu’elle n’était pas totalement innocente. J’acceptai cependant cette offre, tout en essayant de lire sur le visage de mon interlocuteur si celui-ci exprimait du triomphe ou une joie sans arrière-pensées. Mais c’était comme si j’avais essayé de lire un livre dans une langue inconnue. Je n’arrivai à déchiffrer aucun des signes qui s’inscrivaient au coin de ses lèvres et de ses yeux.
Dès le lendemain, exactement un mois après mon arrivée chez Costanza, celui-ci envoya son chauffeur chercher ma femme. Je dois dire que je n’attendais pas son arrivée avec impatience. D’une part, Paulette m’était devenue complètement indifférente ; d’autre part, elle risquait de bouleverser les plans que je commençais à échaffauder. (Quoique, tout bien réfléchi, ma femme pouvait être une alliée fidèle. Elle n’aimait que moi, et si j’arrivais à me montrer plus aimant que les derniers temps, à me rendre plus agréable, peut-être pourrait-elle m’être utile ?
Si tant est que cette fragile personne puisse servir à quelque chose…
C’est donc en piétinant et en fumant nerveusement que j’ai attendu l’arrivée de ma femme. Costanza, qui avait remarqué mon énervement me lançait des petits coups d’oeil ironiques, et lorsqu’il me vit bondir dès que j’entendis le bruit d’un moteur et le crissement du gravier dans l’allée centrale, son expression devint franchement iro-nique :
-Votre charmante épouse est arrivée...allons ! faites bonne figure, ce n’est quand même pas le Diable qui vient nous rendre visite !
Et il partit dans un grand éclat de rire.
Instantanément, il se composa un visage plus respectueux pour s’incliner céré-monieusement devant ma femme.
-Chère amie, c’est un immense plaisir pour moi de vous accueillir dans ma mo-deste demeure.
Agacé, je jetai un coup d’oeil sur Paulette. Elle n’avait pas changé depuis tout ce temps, mais qu’est-ce que j’espérais ? Son visage inquiet, cerné et amaigri se tourna vers moi.
-Bonjour Paulette.
C’est tout ce que je pouvais dire, je n’arrivais pas à forcer mon enthousiasme, et le froid baiser que je posais sur ses lèvres n’était pas plus accueillant.
Ça n’eut pas l’air de lui faire un grand effet. Tout de suite après, elle se tourna vers Costanza, un grand sourire aux lèvres.
-Eh bien, on peut dire en tout cas que les amis de mon mari sont plus aimables que lui-même ! Je comprends pourquoi il ne m’a jamais parlé de vous, il avait peur que vous lui fassiez de l’ombre...
-Voyons, voyons madame...Excusez-le, il travaille trop en ce moment. Enfin, laissez-moi encore m’excuser de vous avoir enlevé votre mari de cette façon. Jamais je ne me pardonnerais de vous avoir causé tant d’inquiétude.
-Oh ! ne croyez pas ça. Maintenant je ne suis plus inquiète du tout. Voyez-vous, il faut se faire une raison...
Elle voulait jouer les ironiques mais son regard traqué démentait la belle assu-rance de ses paroles.
-Mais dites-moi, Monsieur Costanza, quelles sont au juste vos ac-tivités ?
-C’est une question difficile... Disons que je suis producteur de cinéma... mais j’ai bien d’autres occupations... je suis ce qu’on pourrait appeler un “private rela-tions”...
-Producteur de cinéma ! mais que produisez-vous au juste ?
-Des documentaires de fiction...
-Tiens ! mais qu’est-ce que c’est que ça ? Vous savez, je ne suis pas très calée dans ce domaine ! Selon mon cher mari, je suis ce qu’on appelle “une femme inculte”. Mais quand je vois la sorte de gens cultivés qu’il fréquente, je n’ai plus aucun regret ! Mais vous m’avez l’air de quelqu’un de plus attentionné : alors, expliquez-moi tout !
-Vous avez raison madame, je suis toujours à l’écoute, toujours prêt à rendre service... mais pour l’instant, je vais vous faire les honneurs de ma demeure, et par la même occasion, vous montrez votre chambre...
-Oh ! mais je ne savais pas que je pourrais rester...
-Tttt ! désormais, vous êtes mon  invitée.
Le ton avec lequel il prononça cette phrase me déplut fortement. Tout d’abord, je le pris comme une insulte, ensuite, je ne compris pas quel intérêt il pouvait trouver à ma femme. Mais, peut-être, l’appréciait-il seulement à travers moi ?
Je les laissai partir seuls dans la maison, et m’enfuis bouder dans le fond du jardin. C’était un endroit étrange, figé comme une Brocéliande méditerranéenne. Je pensais qu’un aménagement “à la française” aurait mieux convenu à son propriétaire. Mais il avait choisi de laisser la végétation se développer à son gré. “Je respecte encore plus la nature que la culture, je préfère le végétal à l’animal : l’homme n’asservira jamais rien si ce n’est lui-même...” m’avait-il répondu évasivement, lorsque je l’avais interrogé sur ce point.
J’ai erré entre les fougères arborescentes (étonnant que de telles plantes aient pu pousser sous ce climat) et buissons d’aubépines, étonné de la superficie de ce jardin, qui apparaissait plus réduit lorsqu’on le contemplait de la terrasse.
Je pensais à tout ce qui était en train de se passer. Le processus paraissait mal enclenché. Je me laissais totalement dominer par les événements. J’avais l’impression d’être un jouet dans les mains de Costanza. Non, je ne me laisserais pas prendre à ses airs magnanimes et indulgents. Un tel homme ne pouvait être soupçonné de faiblesse. Je me laissais parfois emporter par mes premières impressions, mais j’avais heureu-sement le réflexe de faire marche arrière.
Quant à l’irruption de ma femme dans cette situation, je ne laissais pas d’être perplexe. Costanza avait l’air de l’apprécier. Qu’est-ce que cela pouvait bien cacher ? Quel rôle serait-elle amenée à jouer dans cette histoire ?
Pris dans mes réflexions, j’ai du marcher sans regarder le paysage, sans me re-pérer, et lorsque la nuit a fait son apparition, je me suis soudain réveillé, inquiet de savoir où je me trouvais.
C’est alors que j’ai buté sur une immense dalle de marbre rose...
Je me suis rattrapé au dernier moment, ainsi mes yeux ont eu le temps de lire, gravé dessus la stèle :
“Le temps n'est qu'une bagatelle pour celui qui peut encore ouvrir les yeux…
Sic Transit Gloria Mundi”
La devise de la papauté...
Je me suis frotté les yeux en marmonnant quelques phrases indistinctes, et j’ai regardé à nouveau au même endroit.
Il n’y avait plus rien, aucune inscription. Rien. Le marbre était lisse, simple-ment lisse.
J’ai rebroussé chemin, m’arrachant le bas du pantalon sur un amas de ronces, courant comme un damné pour rejoindre la maison.
Ce jardin était un véritable labyrinthe. Je pouvais apercevoir, par-delà la cime des arbres, les toits de la villa, mais il me semblait qu’ils étaient fort lointains. Je passai plus d’une heure à trouver mon chemin.
Je butai presque sur Costanza, adossé à un chêne millénaire.
-Le Jardin des Délices vous plaît-il tant que cela, pour que vous disparaissiez si longtemps hors de notre présence ?
Bredouillant je ne sais quoi, je regardai ma montre : dix heures du soir... cela faisait exactement sept heures que j’avais franchi le portillon qui s’ouvrait sur le jar-din.
-Nous allons dîner tard ce soir... Espérons seulement que le cochon de lait ne sera point carbonisé ! Enfin, cette promenade vous a-t-elle enchanté ?
Pour la première fois depuis que je le connaissais, je vis un voile de tristesse re-couvrir son visage.
-Enchanté n’est pas le mot juste. Dire que j’ai été surpris serait encore bien loin de la vérité.
-La vérité... elle prend parfois des formes étranges...oui...bien étranges, dit-il avec une pointe d’amertume sur le bout de la langue.
Je ne répliquai pas à cette dernière phrase, mais je résolus de résoudre par moi-même le mystère de cet après-midi passé dans le jardin. Mon imagination échauffée était peut-être la source de cette illusion, mais de cela, j’en doutais fort.