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11/04/2010

MARSEILLE VERS

MARSEILLE VERS

Souvenirs de la planète Mars d'un demi-anglais, aux alentours des années 90

Bref Marseille. Une ville que je connais si peu, sauf par les descriptions flamboyantes que m'en faisait mon père, mais suffisamment  pour ne pas avoir l'air ignare du touriste qui débarque.

...

Marseille se définit, par rapport à Paris, comme une façon atténuée d'envisager une existence déjà pénible.

Evidemment, je vous le concède, Marseille souffre de toutes ses forces de la gangrène du Nord, du cancer de la Canebière, de la peste de la Cayole, de la lèpre du Panier ; Marseille pue la Rose fanée et le Merlan bouilli, fume comme une opiomane, brouillonne comme une débutante et ahane comme une sous-maxé.

Mais justement, à l'instar de la sous-maxé susnommée, elle révèle au-delà du fatras froufroutant de ses haillons et du placo qui lui sert de fond de teint, des éclairs dans ses yeux de morue qui font dire : "devait être pas mal la donzelle dans sa jeunesse !"

...

Il était onze heures du matin. Je me sentais dans une forme éblouissante.

Pourtant, j'ai failli déchanter en arrivant chez la Phocéenne. Sur le Port, il y avait de la pluie comme s'il en pleurait : le ciel faisait la grève du bleu et les marseillais...

Ils faisaient des têtes de déterrement, on aurait dit que la population entière des Corons et de la Sainte-Russie réunies m'avait précédé dans un exode massif.

Pourtant, je ne pouvais me tromper. Personne ne peut avoir la tête d'un marseillais typique en aussi peu de temps. Mais leurs mines défraîchies... On aurait dit un mauvais remake de Pagnol shooté par Bergman au mieux de sa forme.

Je me suis posé comme un charme sur la première terrasse de café venue, en l'occurrence le New York, naturel refuge de tout membre de la Jet-vain-Set locale. Première pause apéritive de la journée, sur fond de fruits déconfits.

J'en voyais quelques-uns qui semblaient plongés dans d'interminables conversations, ponctuées de hochements de têtes graves et sans espoir, de moues dubitatives, de gestes démesurés et de grands éclats de voix...

Au plus profond de mes vagues souvenirs de mes passages dans cette ville, je ne retrouvais rien de semblable...

Le serveur au visage torchonné déposa bruyamment le verre de 51 sur ma table. Tout son faciès semblait une vivante incarnation du désespoir nietszchéen : "A quoi bon ?"

A côté de moi, j'entendais deux petits vieux, dont le nez énorme en trompette les classait dans le type fernandélien :
"C'est une catastrophe... nationale !"
- J'en étais sûr... c'était trop beau !
- Même en quarante, pourtant c'était pas la joie, même en quarante, c'était pas comme ça !
-Tain d'Adèle ! je préférerais encore ça !

Mais de quoi pouvaient-ils bien parler ?

Je me tournai vers une jolie blonde, quoique fausse, avachie derrière sa tasse de café. Si je ne m'abusais point sur mes facultés de discernement, elle avait dû fortement contribuer à la pluviométrie ambiante.

-Vous avez l'air bien tristes, tous, aujourd'hui...
Elle fronça les sourcils, comme importunée par mon intervention très directe.
-Très drôle, on a perdu... vous le savez pas ?
-Perdu quoi ? perdu quoi ? La Bonne Mère ?
-Parlez pas de malheur... déjà qu'on a perdu... c'est la fin du monde...

Dire que son accent était ravissant aurait été un peu exagéré. Le chewing-gum qu'elle mâchait hargneusement n'ajoutait rien à l'affaire.

-Perdu quoi ?
-Mais d'où vous sortez ? de l'espace ?
-Presque... j'arrive de Paris... et j'avoue que je suis un peu perdu...
-Alors vous avez pas vu, hier soir ?
-Vu quoi ?
-La coupe... LA COUPE !

Un vague souvenir remonta à la surface de mon liquide céphalo-pastissé : le Graal local... les chevaliers du ballon rond... Il est vrai que je ne suis pas un fanatique de football, ce qui fait la honte de ma moitié anglaise, horrifiée du manque de sportivité de l'autre moitié.

Je me maîtrisai du mieux que je pus (remerciant, pour une fois, mes gênes britanniques self-contrôlés) pour ne pas éclater de rire. Et ce ne fut pas seulement par politesse. La petite blonde, même fausse, était une vraie beauté... mieux encore, elle était vraiment très jeune.

Profitant du fait que le ciel commençait à tourner sa veste de pluie, et découvrait ses arrières ensoleillés, j'attaquai de front : je l'invitai à surmonter sa douleur en ma compagnie. Aussi incroyable que cela puisse paraître (et surtout pour moi-même, croyez-le sincèrement) elle accepta. Elle était de cette race légère, aux paupières lourdes de sens, encline à sécher les cours aussi bien que ses larmes, se raccrochant facilement au premier arrivé pourvu qu'il ne fût pas le premier venu.

Elle s'appelait Samantha, comme certainement une grande partie des marseillaises de son âge : les autochtones ont un goût déplorable en ce qui concerne les prénoms qu'ils donnent à leur enfant. Elle avait dix-huit ans, accusait un léger et charmant retard scolaire. Au bout de dix minutes, je me rendis compte que nous n'avions pas du tout les mêmes valeurs. Mais qu'importe, parfois, les apparences se suffisent à elles-mêmes.

Ses parents étaient postiers, originalité sans pareille dans cette ville de fonctionnaires, et son petit ami venait de la quitter - ce qui me remit aisément à ma place habituelle et m'ôta toute illusion sur mon charme naturel. Je compatis muflement à sa douleur.

Malgré ses malheurs, elle gardait un bon appétit, elle appréciait la viande rouge et saignante - et j'osais espérer qu'elle serait tout autant vorace en d'autres circonstances.

Quand elle eut appris que j'étais écrivain, à demi-anglais, et que mes moyens me permettaient de m'installer confortablement dans un des plus beaux coins de la ville, en l'occurrence un superbe duplex sur le Quai de Rive-Neuve, elle garda une petite place pour le dessert...

-Anglais... comme LUI... dit-elle en s'étranglant à moitié
-Oui bien sûr, dis-je en pensant qu'elle devait faire allusion à l'un de mes auteurs favoris, Chesterton ou Golding.
-J'aimerais tant le connaître... il est trop drôle... il est trop beau... tellement cooooollllll

Ca, pour être cool, il devait l'être. Il me semble bien que ce mot a été spécialement créé pour désigner l'état mental de mes compatriotes. Mais la pauvre petite ne semblait pas comprendre tout ce que cela peut impliquer.

Tout compte fait, je ne voyais pas de qui elle voulait parler. Une star quelconque... mais qui ? Je lui demandais, dans un éclair de génie, s'il ne s'agissait pas d'un joueur de football... et je déclenchai une véritable crise d'hystérie. Pour avoir tapé dans le mille, j'avais marqué en pleine lucarne.

-Chris... Chris Wadeule...

Elle m'expliqua en long et en large et même de travers, tout ce qu'il faut savoir de la passion de lombric qu'elle vouait à son idole. Avec ce sens de la mesure propre à tous les marseillais, elle me parla des millions de photos qui ornaient sa chambre, des milliards de lettres qu'elle lui avait écrit, toujours sans réponse.

-Dis, tu veux qu'on aille les voir ? Ils viennent sur le Vieux-Port, en bateau, cet aprème, devant la Mairie... là bas... c'est trop bon...

Je ne sais pas si c'était vraiment trop bon, mais, que ne ferait-on pas pour pouvoir planter son étendard en chair fraîchement conquise ? Je dis oui à M. le vigoureux Maire, mais ce n'étaient pas des idées laïques et républicaines qui me passaient par la tête à ce moment-là.

...

Les martyrs locaux devaient arriver, en toute simplicité, sur un grand bateau blanc, modèle nouveau riche. Officiellement, ils étaient prévus vers trois heures trente de l'après-midi, mais je n'en croyais pas un mot. N'empêche que, bien longtemps avant cette heure fatidique, ma grue prenait son pied devant l'Hôtel de Passe... euh... de Ville, m'ignorant copieusement, scrutant l'horizon avec autant de conviction qu'une carmélite guettant l'apparition immaculée de la Sainte-Vierge.

Pendant ce temps-là, une foule de fanatiques, oublieux de la défaite comme seuls des Français peuvent l'être, se pressaient en purée humaine, de plus en plus compacte. Il y avait là toutes les catégories sociales possibles et imaginables, échantillon populeux qui aurait fait le bonheur de tout sociologue ou d'un quelconque dictateur, en rupture de foule à décortiquer ou à haranguer.

Cela allait de la Mamie qu'on trouve complaisamment bien conservée pour son âge, même si l'on risque d'attraper le botulisme avec ce genre de sardine à l'huile, jusqu'à la pin-up poupine proportionnellement fardée à la couche de cellulite recouvrant ses cuisses minijupées. On pouvait aussi apercevoir d'inévitables spécimens de quadras velus et rutilants de concupiscence, des hordes de gamins mal lavés venant de la si mal nommée Belle de Mai. Tout cela vous donnera une idée du niveau sonore global de l'assemblée, presque aussi cacophonique que l'Assemblée Bourbonne, avec un grand A.

Finalement, je me réjouissais plutôt de ce spectacle de froufrous, cliquetis, poissonneries et échauffements de service. J'en ai plus appris sur l'espèce humaine qu'en quatre ans de cocktails parisiens, et j'invite vivement les pisse-froid copieurs des canards parisiens à venir tenter l'expérience ici-même, avant que de nous tartiner de "jaitoukompri" et autres "cépaskeu" de triste mémoire.

...

Enfin, sur le coup des cinq heures, l'objet du délire collectif était bien en vue ; je dois dire qu'il ne provoqua pas vraiment le même effet qu'une embarcation de réfugiés albanais aux abords de la côte italienne.

J'entendis des "Oh !", des "Ah !", des "Hé bé !" et autres onomatopées du même acabit : un joli groupe sanguin sur fond de tapis rouge mental.

Un quart d'heure plus tard, j'avais eu le temps de perdre les trois quarts de mes facultés auditives.

Enfin, ce Mayflower d'un nouveau genre accosta en Terre Promise...

En un instant, toute l'humidité ambiante passa du ciel délavé, qui avait pensé à se munir d'une épaisse couche nuageuse, à l'ensemble des petites culottes réunies pour la circonstance... Ravissant échange culturel entre le Ciel et la Femme...

Tous les sens et nonsense de la foule étaient mobilisés, tout autant que l'ensemble des Forces Alliées à la veille du Débarquement. En fait de débarquement, les pauvres sportifs avaient plutôt l'air de sortir d'une autre planète, sourire aussi authentique que celui d'une playmate en couverture centrale de Playboy, levers de bras aussi mécaniques que ceux d'un candidat à l'Erection Présidentielle... les chevaliers du ballon rond n'essayaient même pas d'avoir l'air décontracté, engoncés dans leurs superbes costumes comme dans une armure trop belle pour eux...

Je passe sur la cérémonie, décevante et compassée comme seule peut l'être une manifestation à (mauvais) caractère officiel. L'âme du moment était tout entière dans la foule, et non pas, malheureusement (mais peut-il en être autrement ?) au sein des membres d'un gratin qui me parut éventé.

Enfin, après moults intermèdes, interludes et entractes, cette épreuve imposée de consolation collective prit fin.

Le silence reprenait ses droits, et tout naturellement, j'invitai ma Samantha à soigner son inflammation de cordes vocales et sa frustration grandissante en compagnie de mon ersatzique personne.

...

Je l'emmenai bien sûr (n'ayant pas encore aménagé ma nouvelle demeure en ustensiles divers et variés pour s'allonger et galipèter) dans l'hôtel le moins borgne de l'endroit, le binoculaire Beauvau, binoculaire jusqu'à son réceptionniste qui ne me fit même pas le clin d'oeil réglementaire en de pareilles circonstances.

Je n'avais pas touché de femme depuis une très longue période, autant dire que je me sentais tout aussi excité qu'un régiment de pucerons s'attaquant à un bouton de rose à peine éclos (merci à toi Ronsard, Prince des Poètes pédophiles... qui me valut une exclusion du cours de français pour avoir osé émettre l'hypothèse que l'Ode à Cassandre était un attentat à la pudeur juvénile).

Quant à ma Samantha, elle dut certainement, pour se donner du coeur à l'ouvrage, m'imaginer en short et en crampons bleu et blanc... enfin, c'est ce que je me suis dit.

Cependant, ce fut plus agréable que prévu, et je me comportai mieux qu'honorablement en la circonstance.

Je réalisai même le Hat-Trick charnel, quelques reprises de volée sensationnelles pour corser le tout, et pour finir, droit au but au ras du sol.

Je finis par m'effondrer après quelques prolongations harassantes...


00:39 Publié dans Memorandum | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marseille, om, football