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15/02/2010

PREMIERE PARTIE


J'ai toujours su, sans m'en rendre vraiment compte qu'un jour la fiction ne me serait plus d'aucune utilité...


Et c'est ainsi que, dans une soirée mortelle et glauque, où j'avais bu plus qu'immodérément, ennuyé par le bavardage incessant des coqs et poulettes de la basse-cour intellectuelle du moment, j'ai fait la connaissance d'Antonio di Costanza, un splendide spécimen d'inhumanité, un tigre de papier glacé. Cela ne fut pas vraiment  une rencontre, il aurait fallu pour cela un élan commun. Il est plutôt venu vers moi, lèvres écarlates retroussées sur ses dents trop blanches, en parodie de sourire, prêt à mordre au plus profond de ma chair.

Jusque-là, j'étais un écrivain plutôt tranquille, vivant gentiment de mes ro­mans à l'eau d'épines de rose, aussi sombres que ma vie était claire et sans tâche. Je n'avais pas inventé la poudre à laver les cervelles, je reprenais juste quelques concepts macabres, illustrés de façon plus brillante par d'autres Stephen King ou Graham Masterton, une sorte de version française édulcorée du grand-guignol anglo-saxon.

Une analyse succincte de mes oeuvres de sous-fifre révélait une totale obsession de la mort - en tant qu'abstraction insaisissable - et des innombrables fa­çons de la donner. Souvent, pour les exégètes en mal d'inspiration, faire son beurre noir sur le dos de la Grande Dame, signifie forcément vivre en permanence avec des idées morbides dans la tête ! Je suis au regret de vous dire que pour la majorité des écrivains qui vous en parlent à longueur de pages, cette relation de cause à effet est totalement erronée. Dans mon cas, malheureusement, c'était vrai.


Et cela, Costanza a du le sentir au premier regard posé sur moi...


Je suis littéralement rongé par des idées de sang et de pourriture. Mon cerveau se nourrit d'impressions morbides, mais mes mains, jusqu'à présent, sont aussi blanches qu'au premier jour, maudit entre tous, où j'ai traversé le ventre suant de ma mère, sous la pression du scalpel, dans une orgie de plasma et d'ombilic baveux. Depuis, je vis dans le carcan perpétuel de mes obsessions cadavériques.

Il me semble bien que, dès l'enfance, je n'ai eu pour unique compagne que la trilogie maudite : horreur, déchéance et souffrance. Tant que j'ai vécu dans la grande mai­son de mes parents, à Puyricard, j'ai plus d'une fois plongé mon nez dans les revues spécialisées que recevait mon père, un chirurgien renommé dans toute la région Aixoise. Dans ses monstrueuses encyclopédies où la purulence se mêlait à la décomposition, j'ai fait mes classes de spéculateur es-mortem.

J'eus ma première lecture sérieuse vers l'âge de dix ans. J'avais déniché dans l'Enfer de la bibliothèque paternelle une version ancienne des "Cent Jours de Sodome et Gomorrhe" que je m'empressai d'emporter dans ma chambre. En dévorant littéra­lement cet ouvrage - l'un des dix grands, à mon avis, de la littérature mondiale - j'ai ressenti toute la palette des émotions humaines, mais du dégoût certainement pas. A tel point que j'ai du relire ce chef-d'oeuvre au moins une dizaine de fois avant de m'en lasser pour quelques temps. Le Divin Marquis venait de provoquer dans mon cerveau d'enfant le déclic définitif, signe de ma perdition à venir...

Après cette première expérience littéraire réussie, et à la grande stupéfaction de mes parents, scientifiques fermement attachés à une considération froide et détachée de la mort, j'ai plongé mes yeux juvéniles dans les océans verbeux les plus mons­trueux : ceux de Machen, Lovecraft et autres Walter de la Mare...


J'aimais à l'infini le goût de la pourriture...


A l'Université d'Aix en Provence, je fis de brillantes études. Ma thèse de littéra­ture comparée sur les manifestations du morbide dans le roman anglo-saxon d'une part et le réalisme macabre du roman français fit sensation bien que je me rendisse compte, durant ma longue exposition, que des frissons de dégoût traversaient l'échine des éminents membres du jury. Je fus reçu haut la main (et haut le coeur)...docteur, docteur es-mortem...

Je commençai à publier des romans sanguinolents qui me portèrent très vite à cette consécration suprême que sont les kiosques de gare et les têtes de gondole des su­permarchés. Une émission littéraire me fut entièrement consacrée : "Jean Dessany, grand alchimiste de la mort".

Extérieurement, et pour parer toutes les émanations fétides de mon être pro­fond, j'arborais la façade rassurante d'un bon vivant, humoriste préféré des soirées mondaines, saoul caustique et inconstant, un masque insecticide pour cacher l'inva­sion de cafards qui me rongeaient les viscères...

J'ai fréquenté toutes les coteries à la mode, croisé des centaines de gens, et sous le sourire affable que je leur adressais, dans mes mains tendues vers eux, dans le chaud baiser que je déposais sur leurs joues ou sur leurs lèvres, dans les phrases ai­mables et banales que je leur destinais, toujours la même et lancinante envie qui me tenaillait : faire passer un dernier souffle dans leur regard, à l'heure où je déferais le noeud gordien qui les reliait à la vie.

Et pourtant, jusque-là, jusqu'à ma fatale rencontre avec Antonio di Costanza, je n'avais jamais vu mourir personne ! Je m'y suis re­fusé, j'ai détourné mon regard à chaque fois que j'étais confronté à une agonie, j'ai fermé les yeux sur les macchabées qui encombraient ma route. Parce que j'avais peur de moi-même, peur des mécanismes irréversibles que ces visions déclencheraient en moi.

A ce jour, la Mort n'était pour moi qu'une image d'épinalle fiction, une épreuve imaginaire, qui bien que réelle, ne me parvenait que par des paroles rapportées : des ouï-dire, des soi-disant...


Des il-paraît...

Et puis, j'ai connu Paulette, Paulette Duval. Une jolie fille, fort peu bavarde, pas très intelligente, tout juste capable d'articuler de timides et banales phrases, quelques réflexions inconsistantes sur le temps qui passe et qu'il fait... Un contrepoi­son efficace, un petit grillon du foyer, lumière du pantin macabre qui s'agitait en moi. Elle est devenue ma femme.

J'aurais très bien pu ne pas la rencontrer, car il y avait deux mondes entre nous, au départ. Tout d'abord, les barrières sociales : je suis un enfant de la bonne bour­geoisie Aixoise, elle appartient à cette classe médiocre des rejetons de petits fonction­naires marseillais. Ensuite, les barrières intellectuelles : je fréquente assidûment l'intelligentsia du moment, elle, s'est fait des relations dans les réunions Tupperware que tenait sa mère...


Mais il a fallu qu'un peintre marseillais (petit faiseur au demeurant) s'amou­rache d'elle pour que je puisse la rencontrer au cours d'un vernissage organisé par celui-ci. Cette créature minuscule et fragile m'est apparue, levant timidement ses yeux de poisson japonais au-dessus du verre à demi plein où elle tenait collées - plutôt qu'elle ne  les trempait  - ses lèvres de petite fille. A l'époque, mon ordinaire se com­posait d'intellectuelles frustrées, aux hanches plates et aux genoux tremblotant de co­caïne, qui ne m'inspiraient qu'un vague désir et surtout l'envie de les broyer entre mes mains. Je crois bien que ce fut la seule fois que j'envisageai un corps de femme sous l'angle de la chair et non sous celui de la charogne...

Je n'eus pas de mal à sortir Paulette des ongles sales de son barbu de barbon, et c'est vierge que je la possédai (ce brave peintre, grâce lui en soit rendue, était exclusivement sodomite), cette même nuit, sur le capot d'une voiture, juste garée devant le lieu où se tenait cette morne soirée.

Si tant est que dans mon esprit fourchu aient subsisté des traces d'amour, c'est à elle que je les donnai ce soir-là.

Elle qui n'aimait pas mes livres... Je me rappelle de ses grimaces de dégoût lorsque je lui faisais lire mes nouvelles histoires, de ses douces supplications pour que je me mette à écrire autre chose que de sempiternelles divagations mortuaires.

Mais elle n'a jamais été autre chose pour moi qu'une gentille femme d'intérieur, bien incapable de s'emparer de mon esprit barbelé, ayant tout juste fait son chemin dans les rares espaces intérieurs qu'avaient laissé libres les passions morbides qui me hantaient. J'ai toujours eu du mal à lui faire l'amour, parce que j'avais peur d'en venir un jour à la brutaliser. Souvent, excédé par ma propre retenue et mon manque d'ardeur, je laissais de côté mes bas instincts sexuels, et la prenais plutôt dans mes bras, pour la bercer et lui parler de choses tendres (étranges et sporadiques distorsions de mon âme torturée...) dans les quelques moments d'accalmie de ma tempête crâ­nienne.

Grâce à elle, j'ai sorti quelque peu la tête des eaux boueuses dans lesquelles je m'étais enfoncé. Mes romans mêmes, à cette époque-là, furent moins passionnés, plus sereins.


Et puis...Antonio di Costanza est arrivé... tel un Zorro qui aurait mal tourné...

...

Cela faisait cinq ans que Paulette et moi étions mariés et installés dans une an­cienne ferme du XVIIIème siècle, aux environs de Saint-Rémy, et notre vie se déroulait de la façon la plus plate. J'essayais d'exister selon les standards en vigueur dans la classe sociale de ceux à qui ni l'argent, ni la culture, ni la mondanité ne font défaut, et Paulette suivait, comme elle le pouvait.

J'avais bien entendu, de temps en temps, ce genre de relations que l'on nomme de façon sordide "aventures extra-conjugales", mais c'était plus par conformisme so­cial que par réel besoin : j'étais relativement heureux avec Paulette... heureux :  un mot qui s'apparente plutôt chez moi à une absence quasi-totale de déplaisir qu'à une réelle béatitude...

Quant à Paulette, c'était une véritable Sainte Thérèse d'Avila du foyer : entre ses fleurs, ses chats, ses broderies et ses livres de cuisine, elle ne semblait rien demander de plus à la vie.


Tout aurait été pour le mieux si...


Ce soir-là, je m'apprêtais à sortir, seul. Paulette a toujours eu horreur des soi­rées mondaines. Elle s'y sentait mal, isolée, car elle n'intéressait personne - mis à part les sempiternels dragueurs qui n'ont que l'épaisseur de leur portefeuille comme ar­gument de choc - un peu honteuse d'être la femme commune d'un être hors du com­mun, fermant les yeux sur les avances que me faisaient les intellectuelles à la page. Une fois, un éditeur passablement éméché lui a passé la main sur les fesses en lui soufflant ses vapeurs d'alcool dans les oreilles. Elle est devenue aussi rouge que le verre de liqueur de cerise qu'elle tenait à la main, et, tandis que j'éclatai de rire, ex­pulsant du champagne sur sa petite robe de satin noir, elle me promit rageusement que c'était la dernière fois qu'elle m'accompagnait dans ce genre d'endroit.


Tandis que je me préparais en chantonnant devant la glace, elle a du s'installer devant la télévision, un canevas ou un tricot quelconque à la main. Prenant son mal en patience, sachant que je finirais certainement ma soirée ivre mort, dans les bras d'une femme plus roborative, elle savait toujours s'occuper à sa manière, histoire de passer le temps sans trop s'ennuyer... alors que moi j'allais de soirée ennuyeuse en cocktail insipide, trop lâche pour refuser de me conformer aux exigences de mon statut d'écrivain célèbre.

Elle m'a à peine dit bonsoir au moment où je franchissais la porte d'entrée ; elle paraissait tendue, comme si elle avait le pressentiment de ce qui allait m'arriver cette nuit-là... Quant à moi, je n'avais aucune idée particulière dans la tête, si ce n'est que j'allais certainement m'ennuyer à mourir.


Sur la route qui menait à La Coste, petit village du Luberon, et, ironie du sort, terre ancestrale de la famille Sade, j'étais bien loin de me douter des événements qui allaient me précipiter dans une dimension extravagante et accélérer le délabre­ment de mon esprit. J'ai roulé paisiblement, comme à mon habitude, en cogitant l'intrigue de ma prochaine horreur littéraire.


La maison de Lydia Carnavali, blottie sur les contreforts des sinistres ruines du château sadien, me parut plus artificielle que jamais. C'était la pleine saison, où les intellectuels Parisiens, londoniens et new-yorkais se regroupaient en cercle fermé dans l'une des plus belles régions du monde. Le nouveau Saint-Tropez à vrai dire...

Les soirées y sont rarement intéressantes, mais je m'y mêle volontiers, car dans ces moments-là, je me sens délivré de mes appétits morbides, recentré dans une rela­tive normalité.

Dès mon arrivée, la belle Lydia, à qui j'avais accordé quelques nuits, plutôt par sociabilité que par désir véritable, me sauta dans les bras, avec cet enthousiasme feint qui est la règle commune dans le milieu que je fréquente.

Elle me présenta à une vingtaine de personnes, aussi inintéres­santes et américaines que possible, auxquelles je fis semblant d'accorder mon inté­rêt.

La soirée se déroula de façon habituelle : je bus plus que la moyenne, monopoli­sai l'attention générale, pour finir, à moitié effondré sur le comptoir, à boire des quantités industrielles de Bloody Mary, mon cocktail préféré.

J'ai du apercevoir Costanza dans le lot, mais je ne l'ai pas vraiment remarqué, pensant sans doute qu'il s'agissait d'un de ces mécènes aussi peu doués pour les choses de l'art qu'ils sont experts à manier leur fortune, acquise on ne sait comment, car ils n'ont aucun talent particulier.

Quant à lui, il dut m'épier pendant toute la soirée, guettant le moment propice pour m'aborder.


Ce qu'il fit, avec la souplesse et le tact subtil d'un professionnel de la séduc­tion...


-Une bien belle littérature que la vôtre... mais... j'ai décelé dans votre oeuvre quelques faiblesses. Bien sûr, le commun des mortels n'y voit que du feu, mais pour un connaisseur, un expert en la matière, il y a des lacunes qui sont quasiment inaccep­tables...

Dans la brume alcoolisée qui m'enveloppait, j'ai distingué une silhouette maigre et racée, une peau blanche, presque translucide, des cheveux noirs et huileux, un visage parfait et impassible... et des yeux, des yeux sombres et vides... deux abîmes glacés qui m'aspirèrent instantanément.

Je bredouillai quelques mots, du genre : "Qu'est-ce que vous en savez... z'êtes écrivain ou quoi ?"

-Oh non ! je n'aurais pas cette prétention ! J'écris rarement...j'ai quelques gens qui font très bien cela à ma place...non...je suis simplement un amateur éclairé, un guide peut-être, un navigateur étranger...

-Je ne suis pas un boucher. Je ne suis pas juif. Je ne suis pas encore un naviga­teur étranger... Jack l'Éventreur...!

-Vous voyez ! nous nous comprenons... je suis certain que nous avons de nom­breux points en commun.

-Vous m'intéressez, dis-je en finissant mon verre, gêné par son regard, qui, il m'a semblé, détaillait le moindre recoin de mon âme. Vous êtes...

-Ce que vous voudrez bien que je sois. Je rends service à des tas de gens, selon leurs besoins, leurs désirs...


Un véritable iceberg qui engloutissait peu à peu ma titanique personne.


-Je vends du rêve à ceux qui n'ont plus assez de cervelle pour le faire par eux-mêmes... je fournis l'argent du rêve, les rêves d'argent, l'aube dorée... J'assouvis les désirs, tous les désirs, les plus fous comme les plus... spécifiques... Je suis une sorte d'ange gardien.

-Mais je n'ai besoin de rien moi !

Je suis persuadé que si le Diable a une technique particulière pour refourguer ses tentations aux pauvres d'esprits, c'est celle, irremplaçable des représentants en aspirateurs.

Je l'imagine très bien, frappant aux portes des ménagères frustrées entre deux âges, étalant ses catalogues, faisant ses démonstrations in vivo, développant ses argu­ments commerciaux...

Mais Costanza me fit l'effet d'un V.R.P. d'une engeance supérieure. Je ne l'au­rais pas comparé à cette marionnette chrétienne, créée afin de cacher des réalités plus odieuses... Il appartenait à cette catégorie d'êtres que le judéo-christianisme a tenu à balayer, cette race qui, presque éteinte, s'est dissimulée sous des atours juste véné­neux, mais dont les manifestations sporadiques rappellent que l'Ordre Ancien se rit de la mascarade monothéiste, de ce voile pudique jeté sur la réalité antique... l'âge d'or du Grand Pan...

-Qui me dit que j'ai besoin de vous ? Que vous pouvez m'être utile ?

-Vous-même, entre les lignes, au coeur de vos phrases ampoulées et ambiguës ! Tout le monde pourrait avoir besoin de moi... mais je ne viens qu'à ceux qui en valent la peine...

-J'ai toutes les satisfactions possibles de l'existence...

-Peuh ! L'existence... mais je vous parle d'autre chose... au-delà des contin­gences habituelles...Vous n'êtes pas heureux, mais le matériel ne peut venir combler vos aspirations secrètes... et d'ailleurs, dans ce domaine, je ne suis pas d'une grande utilité... NON. Je vous parle, non pas de ces futilités, de ces maigres substituts, tout juste bons pour les cerveaux inférieurs, mais d'une autre dimension, où ne peuvent pénétrer que les esprits suffisamment trempés dans le plomb pour goûter l'or sublime de la sur-humanité...

J'étais déjà conquis. Mais j'affectai l'incrédulité, par orgueil, enragé de m'être fait si rapidement séduire, moi qui jusque-là, considérait le monde extérieur avec le plus froid détachement...

Et Costanza poursuivait son boniment funeste :

-La fiction est un gentil dérivatif, mais les vrais sages ne sauraient s'en conten­ter... tous les grands esprits de l'Histoire ne se sont pas voilé la face... tout ce qu'ils ont pu conter par la suite, ils l'ont puisé dans la seule source possible... l'expérience... Vous écrivez correctement, mais vos mots boitent, votre style traîne la patte, vos idées rampent. Je vais vous mettre debout, vous faire décoller du sol commun où s'empê­trent vos inégaux congénères. Laissez l'imagination aux âmes simples... vous allez plonger dans la vérité, hors du monde des représentations humaines...

-Vous parlez bien, mais cela ne me concerne pas. Je ne vois pas, dans mon cas, ce qu'il est possible de faire pour me satisfaire... Et puis, ce que je veux, il y a bien longtemps que j'y renonce, après de longues hésitations, un cheminement obscur que j'ai bien du mal à comprendre... vous est-il déjà arrivé de considérer les vertus su­prêmes de l'abnégation ?

-Tttt ! Laissez tomber ces barrières inutiles qui encombrent votre esprit... ces mains, dit-il en m'enserrant les poignets dans ses doigts crochus, blanches et pures, sont faites pour manier une plume, bien mieux que ne le font beaucoup d'autres... ces yeux, dit-il en m'effleurant les paupières, méritent de contempler autre chose...

-Quand ? dis-je dans un souffle.

-Mais tout de suite, si vous le voulez ! Allons ! prenons congé de notre charmante hôtesse...

(A SUIVRE...)

07/02/2010

NIGHT MARE

-Du café, inspecteur ?

J'attaquais ma première nuit de garde, en Décembre 19.., après de longs mois de repos, consécutifs à la mort de ma femme, tuée alors qu'elle se trouvait à la banque centrale, le jour où la bombe y a explosé. C'était un ancien employé, renvoyé trois mois auparavant, qui avait fait le coup.Coup de grisou sur coup de blues, il s'était fait sauter le cabochon par la même occasion. Bonnie, ma femme, avait fini sa courte vie, décapitée, la tête propulsée sur le guichet n°5. Mon frère s'était chargé de l'identification du corps. Moi, j'étais déjà parti en cure de repos, à l'Institut Saint-John, et je n'ai même pas pu assister à son enterrement, ni à celui de Bob, notre fils, qui aurait dû naître deux mois plus tard.
Le Commissaire Principal m'avait déconseillé de reprendre mes fonctions aussi rapidement. Il pensait qu'un congé prolongé serait nécessaire. Ne comprenait-il pas, qu'au contraire, il me fallait replonger au plus vite dans l'horreur quotidienne pour oublier jusqu'au nom de ma femme et nos deux années de vie commune ?

-Merci Brown.Une grande tasse. Sans sucre.

William Brown était mon nouvel adjoint.Efficace et froid, silencieux et discret comme il sied aux êtres qui ressemblent à tout le monde et à personne en particulier. Je ne le connaissais pas, mais j'avais du le croiser des centaines de fois dans les couloirs du Criminel Département qui m'employait.Comme il n'avait rien de particulier qui le distinguât de la masse environnante, il devait être catalogué dans mon esprit au rayon "Foules, et autres bric à brac". Pourtant, j'étais plutôt content de l'avoir comme équipier, sans qu'aucun lien affectif ne nous unisse. Je n'aurais pas supporté un collègue attendri et compatissant.Il me fallait une machine à ma disposition. Brown ne souriait jamais, parlait uniquement quand c'était nécessaire et ne montrait jamais la moindre émotion. Je doute même qu'il ait pu faire un séjour à Saint-John si d'aventure sa femme -il était d'ailleurs célibataire- avait fini sa vie en bouchon de champagne au guichet d'une banque.
-Votre café, inspecteur.

Brown se mit à son bureau et avala sa tasse brûlante sans faire de bruit. D'une main, il commença à rassembler en plusieurs paquets les documents et formulaires correspondant aux différentes dépositions de la semaine. De l'autre, il écrivit méthodiquement, sur plusieurs colonnes, les éléments d'information correspondant à chaque cas, les recoupements possibles et les approfondissements nécessaires. Une méthode qui nous avait été inculquée et recommandée à l'école de Police, mais que Brown était le seul, à ma connaissance, à avoir mis en oeuvre. Il était d'ailleurs, depuis six mois qu'il appartenait au service, devenu sa source principale d'informations, un point de référence obligé pour tous les enquêteurs. De plus, sa froideur et son calme hors du commun faisaient des miracles lors des descentes de police et autres interventions musclées. Un homme complet que tout le monde s'arrachait. Je bénissais le Chef de me l'avoir affecté.
Le silence régnait dans la grande salle.La plupart des inspecteurs étaient en vadrouille.Quelques-uns étaient affalés sur leur paperasse, en pleine descente de cocaïne ou de Bourbon. Un gros ronflait, la tête penchée en arrière, constituant la seule perturbation auditive du calme ambiant. Quelques hommes discutaient à voix basse, de l'autre côté de la vitre, attendant la relève du matin. Il était minuit passé, l'heure creuse par excellence, trop tard pour les sorties de cinéma ou de salles de sports, trop tôt pour les descentes de bars et de boîtes du nuit.
J'attendis que mon café eût refroidi avant de le boire. C'est à ce moment que le téléphone sonna. Brown décrocha immédiatement et sa voix, au fur et à mesure de la conversation, ne s'altéra pas un instant.

-Merci Gardner.Nous arrivons.

Il se tourna vers moi et, sans qu'un seul muscle de sa face ne bouge, m'annonça :

-Un meurtre dans la Quinzième.Pas plus d'une heure ou deux que c'est arrivé.Une des locataires d'un immeuble a été tuée. C'est une de ses copines qui l'a trouvée. Elle a fait une crise de nerfs.Il nous faut quelques instants pour arriver, seulement. C'est pourquoi je me permets de vous retenir deux minutes pour vous dire ceci : la victime a été décapitée.Si vous tenez à rester ici, je peux me débrouiller seul.

J'écrasai le gobelet en plastique dans mes mains et me levai :

-Je viens, Brown.

Il avait tenu à me prévenir.Y avait-t-il chez lui une quelconque trace d'humanité ? Ou préférait-il ne pas avoir à faire face à une crise de nerfs récurrente ? De toutes façons, je ne lui ai jamais demandé.

Nous sommes arrivés devant l'immeuble. Standing convenable. Certainement habité, pour autant que ma mémoire d'arpenteur de rues fût intacte, par des call-girls, mannequins, et autres filles plus que belles.

Gardner et son air idiot nous attendait sur le pas de la porte, au deuxième étage. Je connaissais le spécimen. C'était le fils d'un ancien héros de la Deuxième Guerre Mondiale. Malheureusement, de son père, il n'avait que le nom. Malgré toutes leurs bonnes volontés, les chefs du Département n'avaient jamais réussi à le faire monter plus haut que le grade de sergent.Et encore, il s'en fallait de beaucoup qu'il soit au niveau des plus mauvais éléments jamais recensés à ce stade de la hiérarchie policière.

-Inspecteur Fenwick ! Déjà revenu parmi nous ! Alors, c'est que ça va mieux ! Ça me fait bien plaisir...Ah ! le crime ! Ça nous repousse et puis, on y revient tous un jour ou l'autre.

J'arrivai à dominer péniblement les envies de meurtres qui me remontaient dans la gorge.

-Si nous passions aux choses sérieuses ? Vous voyez de quoi je veux parler, au moins ?
-Sais pas.Peut-être...Par ici, Inspecteur... Une sacrée jument, Inspecteur.
Il émit un rire qui ressemblait de loin à un hénissement, et entr'ouvrit la porte d'entrée. Une sacrée entrée en matière. Un véritable hippodrome miniature, avec sa moquette en gazon artificiel et ses obstacles de jumping. Le lit était défait : on aurait dit qu'un régiment de cavalerie y était passé. Un immense placard béant ressemblant à une stalle révélait d'une part, sur les hauteurs, des étagères où étaient entreposés des accessoires hippiques tels que : casaques, bombes, cravaches, étriers etc...Sur le sol, des bottes de foin piétinées sentant le fauve...

Je n'avais jamais contemplé une telle folie...

Au beau milieu de l'immense loft, un corps, au meilleur sens du terme. Plus loin, posé sur un tabouret : la tête.
C'est bien vrai que la morte ressemblait à une jument. D'abord, elle avait de très grandes dents.On les voyait bien car ses lèvres étaient retroussées très haut, comme si elle avait crié au moment où on la décapitait.En tout cas, l'agresseur devait avoir une sacrée force.La fille devait mesurer au moins un mètre quatre-vingt dix, tête comprise. Elle avait une musculature de nageuse de combat. Je n'avais jamais vu une femme aussi puissamment bâtie, aussi morphologiquement proche de la gent chevaline. Les jambes étaient extrêmement longues, mais les pieds très petits et cambrés, engoncés dans ce qui ressemblait à des sabots ferrés. Je n'ai, de mémoire d'homme, jamais vu de croupe aussi cambrée, à se demander comment les reins ne s'étaient jamais brisés.
Mis à part ça, on pouvait dire que la fille avait du être relativement belle, surtout pour celui qui ne recherche pas la douceur féminine. En tout cas, avec le métier qu'elle faisait, elle avait du être suffisamment "particulière" pour avoir une nombreuse clientèle.
Elle portait une sorte de harnais autour de ses puissantes épaules et une selle en cuir rouge sur son énorme croupe. Qui sait, au moment où l'assassin l'avait décapitée, elle ne criait peut-être pas : elle hénissait ? Le type en question était sans doute un de ces clients.En compulsant son carnet de rendez-vous, si jamais "on" l'avait oublié, ce dont je doutais fort, on aurait pu trouver son nom. Ce genre de filles n'a une clientèle composée que de fidèles habitués.

Je tournai un visage sans doute décomposé en direction de Brown. Il ressemblait à un Cray One en pleine cogitation, enregistrant les moindres détails, scrutant les recoins, allant même jusqu'à renifler l'atmosphère.
Ecoeuré, je me plongeai dans la contemplation de la moquette gazonnée, sur laquelle, un peu plus loin des miens, on trouvait une paire de petits pieds chaussés de fourrure panthère.
En remontant un peu, on apercevait une petite paire de jambes gainées de bas de la même facture, une robe tigrée moulant un corps adorable et minuscule, et, au sommet de ce chef-d'oeuvre de félinisme, un visage inoubliable auquel ne manquait, pour le plaisir de la ressemblance qu'une paire de fibrilles de chaque côté du museau. La minette avait dû pleurer, mais maintenant, sa conscience professionnelle et son bon sens avaient repris le dessus.

-Vous savez comment on appelle cet endroit, dans le milieu ? "La ferme des animaux."

Sa voix se situait à mi-chemin entre le feulement et le ronronnement.
-Au troisième, il y a même une truie. Vous voulez la voir ?
En réprimant un frisson, provoqué par l'évocation d'un tel monstre, je lui répondis :
-Dites-moi plutôt le nom du cheval pâle...

La petite avait sans doute peu de références bibliques à son répertoire, c'est pourquoi elle leva un sourcil indécis à la fin de ma requête.
-Oui, m'impatientai-je. La pouliche, là, elle s'appelle quand même pas Flicka, non?
-Mon amie, c'était ma seule amie...Dana...Dana Samuelson.
Elle sortit un bout de langue rose et se la passa sur les lèvres.
-Mais, vous ne voulez pas savoir comment s'appelle la petite chatte ?

Elle était bien jolie et je commençai à ressentir un frisson caractéristique le long de la colonne vertébrale.
Je me tournai vers l'impassible Brown, au garde à vous, attendant mes ordres.
-Vous, interrogez-la, je vais prendre l'air.
Brown ne dit rien.Il sortit un calepin impeccable de son veston impeccablement coupé.Il se dirigea vers la féline créature et commença à prendre des notes d'une écriture impeccable.
Pendant ce temps-là, le légiste, le photographe et les autres agents du Coroner avaient commencé leur travail. Par un mouvement de sympathie commune, ils n'avaient pas osé me déranger.
Marvin, le légiste, s'approcha de moi, et confirma les premières conclusions de  l'enquête.La victime avait été décapitée aux environs de dix heures du soir.Nulle part, dans l'appartement, on n'avait trouvé trace de l'arme du crime.

Quand nous nous retrouvâmes dans la voiture, Brown et moi, nous étions passablement lessivés. Quatre heures venaient de sonner à l'horloge de la Catholic High School. Nous avions passé plus d'une heure à chercher le carnet de rendez-vous de Samuelson.Nous n'avions rien trouvé.
-Ce qui nous faudrait, Brown, c'est la liste de tous les obsédés, fanatiques de courses de chevaux.
-Je ne suis pas obsédé, Inspecteur, mais je fréquente assidûment les champs de courses.Et je peux vous dire que des malades, dans ce genre d'endroit, il y en a plus que vous ne pourriez l'imaginer. Mais, trois noms, je peux vous donner trois noms : le coupable est certainement parmi eux.

Je restai sidéré. Brown venait de prononcer trois phrases, au moins, à la suite. Je n'osai pas croire que la minette ait pu avoir un tel impact sur cette statue de sel.

-Comme je vous l'ai dit, Inspecteur, il y en a trois qui seraient assez fêlés pour faire ce genre de choses. Je sais qu'ils ont tous fait mourir leurs meilleurs coursiers à force de mauvais traitements. Je sais aussi qu'ils aiment les filles plutôt chevalines. Ils s'exhibent fréquemment avec ce genre de gamines sur les champs de courses. Je sais enfin qu'il me déplairait fort que l'un des trois fût mêlé à cette histoire...
-Que dites-vous ?
-C'est mon frère, inspecteur...
-Et bien, nous commencerons par lui, si vous le voulez bien.
Toujours aussi impassible, Brown acquiesça. Quant à moi, je n'aurais jamais imaginé que Brown pût avoir de la famille, surtout une famille de cet acabit.

Le premier habitait donc près de l'Hippodrome d'Everton. Il n'avait de Brown que le nom.Il ne lui ressemblait pas, même de loin. C'était une sorte de marsouin bouffé par les acides, aux cheveux sales, évoquant le fumier, aux mains encombrées de bagues en argent, en forme de têtes de cheval.

-Salut frêrot, s'écria-t-il avec un enthousiasme feint.Toujours policier ? Quel dommage !
-Comment vont tes écuries, Augias ? demanda Brown.
Je restai interdit. Brown était-il en train de faire de l'humour ?Ou était-ce vraiment le nom du spécimen que j'avais en face de moi ?
-Eh ! les affaires sont difficiles en ce moment...tu sais ce que c'est...non ! tu ne peux pas savoir !
-Vous faites quoi le soir, à part décapiter vos partenaires ? lui demandai-je.
Le marsouin me jeta un regard mauvais, aussi mauvais que son odeur.
-Mais qu'est-ce que c'est que ce gugusse ? Qu'est-ce qu'il me chante là ?
-"La Chevauchée des Walkyries", mais je peux te chanter un autre refrain, si ça te tente.
-Augias, je te présente l'Inspecteur Fenwick, mon patron. Tu ne devrais pas trop le secouer, car il a subi un choc la nuit dernière...
-Justement, on venait t'en parler...Ta nuit a été bonne ? Parce que la nôtre...
-Mais qu'est-ce que vous me racontez ? Mon pauvre Hippocrate (je faillis m'écrouler de rire à l'évocation du prénom de Brown), tes galons de sergent te sont montés à la tête...
-Je ne suis plus sergent depuis longtemps...

-Hey Augie ! Qu'est-ce que c'est que ces deux enfoirés de flics ?
La voix nasillarde et haut perchée nous fit tous trois sursauter. Une femme venait d'entrer dans la pièce, sortant sans doute de la chambre d'amour de ce cher Augias. Décidément, nous étions poursuivis par les juments depuis le début de cette affaire. Mais si jument il y avait, celle-ci était particulièrement famélique. Seule partie de son anatomie qui présentait une forme aimablement rembourrée, sa croupe, qu'elle fit onduler, avec, il faut le dire, une certaine grâce, tandis qu'elle s'avançait vers nous. Pour tout dire, elle ne portait pas grand-chose sur elle, mis à part une ceinture en cuir, derrière laquelle était accrochée une sorte de queue de cheval blonde.
-File t'habiller ! cria Augias en pointant le doigt en direction de la chambre.
-Oh dis donc ! arrête ton char Ben Hur ! Ces fouineurs vont pas se formaliser de toute manière.
Elle pencha vers moi sa dentition surabondante et ses mâchoires anguleuses. Je me serais passé de ce genre de vision d'horreur, d'autant que la bondissante créature avait l'air tout à fait persuadé de ses charmes.
-Hein que vous êtes venus fouiner dans nos affaires ? Mais nous, on a rien à se reprocher, ouais ! Vous pouvez remuer la boue, vous trouverez rien.Augie a décroché depuis longtemps, c'est quelqu'un de respectable !
-Je n'en doute pas, lui répondis-je. Votre présence l'atteste. Vous êtes...
-Non mais de quoi je me mêle ?
Excédé, je lui empoignai son espèce de queue de cheval et la forçai à s'asseoir à côté de moi, sur le canapé.
-Mademoiselle, veuillez prendre place, je vous en prie.
Puis, reprenant sur un ton plus professionnel.
-Ton petit nom, c'est quoi ?
-Vous allez la laisser tranquille ?
Voilà que le dit Augias s'en mêlait maintenant.
-Toi, le palefrenier à la manque, tu fermes ton box et tu arrêtes de piaffer, ou je t'envoie ruer sur un brancard !
Ça le calma instantanément.Il se mit à ruminer posément sur son siège, rongeant son frein et ne quittant pas sa pouliche des yeux.
-Alors, beauté, il me semble que je t'ai posé une question.
-Ouais, faut pas vous fâcher. Mais on est des gens honnêtes, on voit pas ce que vous nous voulez. Moi, c'est Poney Ryde...
-Tu vois, on y arrive.Et, Poney, à part trimbaler ton joli derrière, tu fais quoi dans la vie ?
-Ben, je trimbale mon joli derrière...
C'était la première réponse honnête depuis le début de l'entretien.
-Et hier soir, où tu l'as trimbalé, ton joli derrière ?
-Ben, quelle question ! Au White Horse, sur Epsom Avenue.
C'était un cabaret minable, dont la clientèle se composait en gros de bookmakers sur le déclin, de pigeons prenant leur essor et de maquereaux en pleine marinade.
-Mais dis, tu fréquentes le grand-monde...et l'ami Augias, il tenait les rênes ou quoi?
-Augie ? Il faisait un Poker avec des amis, à deux mètres de la scène. J'peux vous dire que je l'ai pas quitté des yeux.
-C'est tout à ton honneur, Poney...Alors, Augie, qu'en dis-tu ?
-J'en dis que j'aimerais bien aller me coucher.La nuit a été rude.
-Pour moi aussi.Mais tu vois, ça ne m'empêche pas de frétiller comme un gardon.Bon, laissons tomber les mondanités. Dana Samuelson, ça te dit quelque chose ?
-Dana ? "L'étalon sauvage" ? Tu parles si ça me dit quelque chose...Une sacrée carne.Trop gros pour moi. Augie avait du feu dans la voix.
Poney faisait une sacrée mine déconfite. Evidemment, elle faisait un peu tocarde, à côté de l'autre pouliche de combat.
-Trop gros pour toi ? Mais c'est qu'on est modeste dans la maison. Moi, j'aurais pensé que tu la poussais un peu au train ces derniers temps...
-Oh là ! Faut pas charrier ! Je la connais un peu, c'est tout.C'est pas dans mes moyens.
-Mais c'est pas gentil pour Poney tout ça ! Qu'est-ce que t'en penses, douce écuyère ?
-J'en pense que c'est p'têt bien une jolie fille, mais elle ferait mieux de revoir ses fréquentations.
-Ah oui ! Et bien je crois qu'elle a suivi ton conseil.Désormais, elle se trouve en meilleure compagnie, du style "Calme et Tranquillité à tous les étages".
-Qu'est-ce que ça veut dire ? cria Poney de sa voix aigre.
-Ça veut dire, mon poulain, que l'Etalon Sauvage broute à l'heure qu'il est les pissenlits par la racine.
-Hein ! s'écria l'incrédule Augias.
-Nous l'avons trouvée dans sa chambre, un peu moins entière qu'à l'habitude...
-Attendez, si je comprends bien, vous êtes venu voir si j'y étais pour quelque chose...
-Ouais, dis-je en me levant.Mais à mon avis, tu es bien trop minable pour avoir fait une chose pareille.
Assis sur le siège de la voiture, il me fallut une bonne dizaine de minutes pour arrêter la crise de fou rire qui m'avait saisi.
Brown restait impassible, accablé sans doute, par l'épreuve qu'il venait de s'imposer.
-Sans rire, dis-je en démentant aussitôt mes propos, c'est vraiment votre frère ?
-Malheureusement, dit-il. Nous n'avons pas la même mère. Reconnaissons à mon père un certain droit à l'erreur. Après tout, c'était une première fois, il a fait mieux par la suite.
-En tout cas, c'est un homme cultivé.Il vous a nanti de prénoms plutôt consonnants.
-Père a toujours été un homme doué d'une certaine dose d'excentricité.

Le deuxième homme s'appelait Bronco Pegaz.Un ancien trafiquant de cocaïne colombien, reconverti dans une autre sorte de Horse, qui possédait un ranch à deux kilomètres de la ville.

-Ça paraît plutôt désert, dis-je en descendant de voiture.

Effectivement, l'endroit sentait l'abandon à plein nez. Toujours est-il que cela tenait du naturel parti au galop.
-C'est étonnant, avança Brown.La semaine dernière, il flambait comme un beau diable à Everton.
Le ranch était une construction récente qui avait du coûter les yeux de la tête et la tête avec. Ce qu'on fait avec quelques grammes de poudre quand même...
-C'est bizarre...dis-je.On ne laisse quand même pas une baraque pareille, sans la faire garder.

-Vous ne croyez pas si bien dire, fit une voix fraîche et joyeuse derrière moi.

La carabine 22 Long Rifle qui pointait à deux centimètres de ma nuque était, elle aussi, fraîche et joyeuse.
Derrière, je pus apercevoir le plus fin minois de cow-boy de toute ma carrière.
-Salut poupée, dis-je à la pulpeuse et blonde créature qui me souriait de toutes ses canines.
Elle ne me répondit rien et continua de fixer son canon sur nous avec un aplomb qui interdisait toute démarche inconsidérée.
Vraiment une belle fille, elle aussi, mais est-ce la peine de préciser, plutôt chevaline...
Quoique...
Il y avait quelque chose qui clochait dans le tableau, et je n'arrivais pas à savoir quoi.

D'un geste brusque, la blonde nous fit signe d'avancer.Aucun de nous deux ne se fit prier.
Nous pénétrâmes à l'intérieur de la maison...par la grande porte s'il vous plaît.

-Bronco ! fit la blonde.J'ai trouvé ça devant la maison.

Dans la pénombre, je vis une espèce de masse gélatineuse s'agiter dans un fauteuil. Je ne suis pas très versé dans la morphologie chevaline, mais je sais quand même ce qu'est un percheron, quoique le dit Bronco tenait aussi de l'hippopotame.
En tout cas, il n'était pas vraiment chevaleresque, car il siffla d'une voix de fausset particulièrement ridicule.

-Imbécile ! tu ne vois pas que ce sont des flics ?

Le hongre tourna vers nous son regard porcin et son sourire carié.

-Alors Brown ? Je crois bien que tu as misé sur le mauvais cheval cette fois-ci. Tu sais bien que je me tiens tranquille en ce moment.

Brown ne répondit rien. Je le trouvai même particulièrement mal à l'aise.

-Allons Hippocrate ! Tu n'as toujours pas retrouvé ta langue ?

Je commençais à  me sentir, moi aussi, particulièrement mal à l'aise, flairant confusément que nous avions fait fausse route.Je ne sais pas pourquoi, mais j'imaginais mal Bronco Pegaz sur le dos de Dana Samuelson. Quant à la blonde...
Brown se décida à donner signe de vie. D'un geste, il me fit signe d'approcher.Puis, il se mit à me parler à voix basse :

-Inspecteur, vous voyez la blonde, là. Eh bien ! vous ne trouvez pas qu'elle a quelque chose de bizarre ?

Enfin, je compris.Sur le visage de la blonde en question, on distinguait de légers reflets bleutés, quelque chose comme une barbe de deux jours.

-Ah ! j'ai omis de vous présenter Hippolyte, mon homme à tout faire.Ne vous fiez pas à son allure, il est redoutable.

Le retour fut particulièrement silencieux. Brown faisait la tête.Pour une fois, l'infaillible limier s'était trompé.Il aurait du savoir que Pegaz était homosexuel, que la vue d'une femme lui était insupportable. D'autant plus qu'il connaissait bien le personnage.Comment une telle donnée avait-elle pu lui échapper. Rompant le silence, je lui demandai :

-Dites-moi Brown ? Comment ne saviez-vous pas...?

-Il y a des choses qui m'échappent, répondit-il. Quand je pense que j'ai toujours trouvé ses petites amies fort charmantes ! dit-il en s'emportant pour la première fois.
-Allons ! allons ! nous en sommes quittes pour une bonne dose de ridicule. Ne nous laissons pas abattre.Il nous reste à voir...

-Simeon Dayle...

Ce n'est que le lendemain que nous avons débarqué chez lui. Simeon Dayle est le propriétaire d'une prospère écurie de courses. Il compte parmi ses amis le Gouverneur, le Maire de la ville et autres huiles de coude. Autant dire qu'il nous fallut bien des démarches pour pouvoir l'approcher. Heureusement, et tant pis pour elle, la fille du Maire s'était faite violer le mois précédent (enfin, c'est ce qu'elle racontait).Depuis, son paternel voyait les crimes sexuels d'un très mauvais oeil.L'huile nous avait donc laissé les coudées franches.
Simeon Dayle nous regardait d'un mauvais oeil lui aussi. Il avait mal dormi, il avait le regard bouffi et l'haleine chargée. A côté de lui, sa femme ressemblait à un poulain égaré.

-Laissez-moi vous dire, Fenwick, que le moment est mal choisi.Tristar, mon meilleur étalon, est malade. Je ne pourrai donc pas vous consacrer beaucoup de temps. D'autant plus que je n'ai rien à voir avec cette histoire. Si cette fille aimait se faire cravacher, ça la regarde.Moi, je n'aime que les chevaux et ça me suffit.
-Allons ! allons ! ne nous emballons pas, dis-je. Nous connaissons parfaitement vos goûts. Nous aimerions connaître votre emploi du temps.
-Samedi, entre dix heures et onze heures du soir.Vous étiez chez vous ? Brown avait une voix qui rappelait celle de l'horloge parlante.
-Naturellement, et je peux le prouver. J'ai reçu des amis, tous très honorables. Et maintenant, si vous ne débarrassez pas le plancher, je vais me charger de vous faire muter aux Archives...vous irez fouiner chez vos congénères les Rats !

-Les juments, Dayle, c'est bien beau, mais difficile à baiser.On peut toujours se contenter de ce qui y ressemble. On en reparlera, dès qu'on en saura assez pour vous coller au trou.Venez Brown.
Nous nous sommes levés sous le regard décidément de plus en plus bouffi de Simeon Dayle.

-Vous le regretterez Fenwick.
Le poulain égaré émit un petit rire, l'air de dire : "Il ne plaisante pas, vous savez."
Moi non plus, je ne plaisantais pas.

Dans la voiture, j'interrogeai Brown du regard, mais celui-ci démarra tranquillement, sans paraître avoir envie de livrer ses impressions.
-C'est le seul, à ma connaissance, qui pourrait avoir fait le coup.Pourtant, il n'a pas vraiment une tête d'assassin.Vous ne trouvez pas, Brown ?
Il ne répondit rien.

De retour au bureau, j'eus droit à une entrevue avec le chef.

-Fenwick, je vous aime comme un fils, vous savez. Vous avez subi de rudes épreuves.Je veux bien croire que, pour votre première affaire, après les circonstances dramatiques qui vous ont touché, vous ayez envie de faire le maximum. Mais là, faites attention. Dayle n'est pas le premier venu. Allez-y, preuves à l'appui...et même, avec des preuves, ça ne sera pas gagné d'avance.
"Vous voulez mon avis : cherchez ailleurs...Ça vaut mieux comme ça.
-Patron, je chercherai là où je sentirai quelque chose...
-Faites attention de ne pas perdre le...sens de l'odorat.
Sur cette phrase lourde de menaces, il me congédia.

En sortant du bureau, je laissais courir mes pensées vers des horizons plus agréables, me promettant, dès que l'affaire serait résolue, d'aller dénicher une certaine minette à la ferme des animaux. Cette fille avait envahi mon esprit, et j'étais persuadé de lui avoir fait de l'effet.
Brown m'attendait, accoudé à son bureau, figé comme un mannequin Tussaud. Personne n'aurait pu connaître le fond de ses pensées : il avait les yeux fermés.

-Si nous reprenions tout depuis le début, lui dis-je en lui secouant légèrement l'épaule.

-Aux environs de dix heures, samedi soir, la dite Dana Samuelson, plus connue sous le pseudonyme de l'"Etalon Sauvage", fut décapitée par un inconnu, probablement l'un de ses clients, certainement un fétichiste porté sur la question chevaline. A minuit et demie, la dite Felicia Chester, plus connue sous le pseudonyme de "Patte de Velours" (Je frémis à l'évocation de ce doux nom) trouva son amie morte.Elle possédait la clef de l'appartement, pratique répandue chez toutes les locataires de l'immeuble. Sur les lieux du crime, on ne trouva aucun indice susceptible de mettre les enquêteurs sur la voie...
"Après interrogatoire de Felicia Chester, nous n'avons pu établir la liste des clients habituels de l'"Etalon sauvage". En effet, chaque fille tient ses relations au secret, afin d'éviter tout risque de chantage.
"Nous avons donc fait notre enquête de façon empirique, en allant vérifier les emplois du temps et les motivations de trois personnes bien connues dans le milieu des courses de chevaux pour leur perversité particulière.
"Le premier paraît trop minable, le second n'aime pas trop les femmes, le troisième est très puissant, mais c'est le seul sur qui les soupçons peuvent se porter.Pourtant, il ne semble pas capable de commettre un tel acte, mais ses réticences et son emportement laissent entendre qu'il est mêlé de près ou de loin à cette histoire..."

-Bon résumé des faits, mon cher Brown. Nous avons tous deux la même impression au sujet de Dayle, mais il faudrait savoir pourquoi.
-Je sais, répondit Brown.

Après un long silence, ponctué par les sonneries de téléphone aux bureaux avoisinants, par les quintes de toux du gros Burt Graves et le rire hystérique de la secrétaire du patron, il reprit posément, tranchant ses mots au couperet de ses rudes inflexions vocales :
-C'est sa femme qui avait peur.

Deux semaines plus tard, après avoir déployé des trésors de diplomatie auprès du chef, joué du coude avec les huiles, nous nous présentions avec la bénédiction du Saint Chrème, à savoir le Gouverneur en personne, à la porte de Simeon Dayle.
Il faut dire, afin de ne pas laisser croire que notre savoir-faire y était pour quelque chose, que beaucoup de choses avaient changé.  Alors que toutes les autres pistes n'avaient rien donné, nous avions eu la confirmation qu' aux dernières nouvelles, Dayle était bien un proche de Dana Samuelson, pour tout dire son protecteur principal.
De plus, le pauvre homme vivait replié sur lui-même depuis les derniers événements. On n'appréciait pas son silence et sa mauvaise foi en haut lieu. Il ne s'occupait plus de ses affaires hippiques, pas un seul de ses chevaux ne s'était présenté dans une course, de plus, il avait renoncé aux mondanités et aux soirées Jumping, organisées à son domicile, soirées fréquentées par la pègre institutionnelle.
C'est un homme livré à lui-même, lâché par ses intimes, qui nous attendait comme le Jugement Dernier.
Je n'ai jamais vu un être humain se bouffir à ce point en quelque jour. Par contre, le canasson qui lui servait de femme battait des records de maigreur. Pour la laideur, elle était carrément hors concours. Ceci expliquant cela, elle paraissait blindée comme un roc.

Dayle essaya encore de nier.

-Et alors ? Oui je la connaissais.Mais je n'allais quand même pas tuer une fille qui me rapportait ! Oui, j'organise des courses de chevaux spéciales.Et alors, qu'est-ce que ça prouve ? Que je prends mon plaisir comme ça, si vous voulez ! C'est...

Son visage se figea.J'avais l'impression qu'il fixait quelque chose derrière moi.Avant d'avoir pu suivre son regard, mon attention fut retenue par ce que l'on pourrait appeler une pitoyable agonie. Simeon Dayle fut agité de spasmes épileptiques, de la bave lui vint aux lèvres...soudain, il porta la main sur son coeur, se crispa dans un dernier souffle, et retomba, inerte, sur le canapé.
A ce moment-là, un cri (?), un bruit en tout cas, comme je souhaite ne plus jamais avoir à en entendre, fit écho aux gargouillis du mourant.
-Ba...ba !

L'"horreur" venait d'entrer dans la pièce.

Il devait mesurer un mètre quarante-cinq au maximum. Difficile de lui donner un âge.Vingt ans ? Trente ans ? Plus ? Son torse devait faire le double de ses jambes.Sa tête était énorme, et ses mains : rouges et moites. De vrais battoirs.Il avait deux globes noirs et visqueux à la place des yeux. Un nez collé et étalé au milieu du visage et une bouche charnue et décolorée. Un vrai tableau de Bacon.

C'était le résultat, non d'un accouplement entre êtres humains, mais d'une chute de cheval, comme nous l'avoua plus tard sa mère.
Ses parents l'avaient toujours caché, renonçant aux joies de la vie familiale pour celle de la vie "érothippique".Saumur, puisque l'horreur avait quand même un nom, vivait toujours avec eux, mais dans une pièce reculée de la maison. Il s'était échappé, on ne sait comment, deux semaines auparavant et avait erré comme une âme en peine.Le hachoir de la cuisine avait excité sa convoitise. Il avait ouvert une porte, puis une autre.

Il vit son père chevaucher une jolie jument.Il resta debout à observer la scène. Soudain, la jument se cabra et fit tomber son père.Celui-ci, se relevant, se mit à la cravacher et l'insulter. Alors, Saumur, pour protéger son papa, diraient plus tard les psychiatres, s'approcha de la fille, et lui trancha la tête avec le hachoir...
Il n'y avait plus qu'à camoufler le crime et enfermer à nouveau ce pauvre cornichon de Saumur.
Mais, celui-ci avait une tendance certaine à fracasser les portes, car au moment où nous interrogions son paternel, il s'avançait, toujours muni de son hachoir fétiche, afin de nous expédier chevaucher les nuages.
Heureusement, c'est son père au coeur fragile qui avait flanché le premier. Et Saumur, lâchant son ustensile de boucher, s'était jeté sur le corps sans vie en émettant des gargouillis désincarnés.

Mais, comme je suis un esprit sain, j'ai toujours eu du mal à croire que les pièces fermées à clef peuvent s'ouvrir si facilement, surtout quand un simple d'esprit, aussi fort soit-il, est enfermé à l'intérieur. Une telle évidence ne devait pas avoir effleuré l'esprit de Madame Dayle, qui outre une idiote et une meurtrière, était sans nul doute une mauvaise mère.
Je ne crus pas un mot du mauvais roman qu'elle nous raconta. Elle devait en avoir marre des manies et de la petite amie de son mari. Elle avait du faire sortir ce qui lui tenait lieu de fils, lui coller le hachoir entre les mains. Peut-être avait-elle frappé elle-même ?
Ensuite, sentant que l'étau se resserrait, elle avait voulu nous servir cette mise en scène, faisant, à sa grande surprise, d'une pierre deux coups. Mais la crise cardiaque de Dayle prouvait bien qu'il n'était pour rien dans cette affaire.Juste un imbécile, trop englué dans ses vices pour se rendre compte de l'état déliquescent de sa petite famille.

De toutes façons, c'était trois monstres, et il aurait fallu être diablement fort pour démêler dans l'écheveau de leurs responsabilités, le nom du vrai coupable.

A torts partagés, charité bien ordonnée.Dayle eut les honneurs du cimetière, ce qui n'était pas la plus mauvaise part. La grande haridelle fit les frais de la prison, pas longtemps, il est vrai, car elle fut transformée en steak tartare par ses congénères écoeurées de ses airs de grande dame outragée. Saumur n'eut comme issue que le cadre noir de l'Institut Psychiatrique Saint-John, dont il n'est pas près de sortir un jour.

Quelques jours après la conclusion de cette affaire, Brown m'annonça qu'il quittait la police.Je dois dire que je m'y attendais un peu.Toute cette histoire avait fini par secouer son implacable machinerie interne. Moi, je dois dire que je me portais plutôt bien. Je m'apprêtais d'ailleurs à sortir, direction la ferme des animaux, déclarer ma flamme à la douce Félicia.
-Vous allez aider Augias à nettoyer ses écuries ?
-Non non, répondit-il. Ne me parlez plus de chevaux, ni de tout ça...
Son regard s'anima pour la première fois, et je m'aperçus alors que c'était un très bel homme. Mais ses allures cybernétiques ayant toujours pris le pas sur ses apparences humaines, l'idée ne m'avait jamais effleuré l'esprit. J'avais déjà trouvé en lui un bon camarade, je découvrais maintenant un être de chair de la plus belle espèce.
-Fini les cavalcades, rajouta-t-il enfin. Désormais, je jouerai "Patte de Velours".

Je ne sais pas ce qui m'a retenu de lui envoyer un coup de griffes à travers la figure.



22/01/2010

LA LOI NORMALE

L’endroit était une sorte de sanctuaire de la classe et de la décontraction de parvenus ou bien nés qui affichent leur aisance et leur réussite tout en promenant leur nouvelle acquisition charnelle. On y croisait le gratin local, les fils de bonne famille et des filles en quête de quelques heures de drague tout en n’en ayant pas l’air. A l’entrée, des portiers filtraient les arrivées, tels d’efficaces machines à calibrer les grosses légumes et jeter au rebut le menu fretin.
Je passai sans encombre tous les barrages et m’engouffrai dans la fournaise qui puait la sueur, l’alcool fort et l’herbe fraîche. Je repérai tout de suite la fille. Elle était à une table de jeunes avachis, les poches débordant de billets de banque, la cigarette vissée aux lèvres, vite finie, vite remplacée par une autre. Ils ne riaient pas, ils ricanaient. Ils ne parlaient pas, ils grommelaient. Les filles rivalisaient de tenues courtes et volontairement mal ajustées. Elles rejetaient leurs longs cheveux —volontairement mal coupés par des coiffeurs branchés— d’un air indolent. De temps en temps, l’une ou l’autre allait se trémousser sur la piste puis revenait s’écrouler et poursuivait une conversation redondante.
Je la regardai. Elle semblait la plus fraîche, la plus éveillée de toutes. Deux ou trois grands niais avaient l’air de se la disputer mollement. Elle faisait semblant d’osciller de l’un à l’autre, les excitant à mordre sans esquisser un sourire d’invite. Au bout d’un moment, elle parut en avoir assez et se leva brusquement. Elle se dirigea à travers la foule des danseurs. Elle forçait l’admiration par son aisance à se glisser entre les corps suants sans se faire bousculer, à embrasser des joues tendues sans se faire peloter, à ne jamais avoir l’air ridicule ni esseulée. Elle disparut à l’intérieur des toilettes. Je savais ce qu’elle faisait mais je voulais en avoir le cœur net. Discrètement, je me glissai moi aussi dans l’aire de repos et de repoudrage. Deux adolescentes anorexiques vomissaient dans les lavabos. On aurait dit qu’elles s’étaient donné le mot pour agir simultanément. Une femme un peu grosse, trop maquillée, et qui avait tout de l’épouse de commerçant abandonnée, fumait nerveusement, tout en contemplant avec envie une silhouette nerveuse qui ajustait son corsage devant la glace tout en fredonnant une rengaine. La fille que je suivais avait dû disparaître dans une des cabines. Tant pis, j’attendrai. Je ressortis dans la fournaise et le bruit. Sur la piste, je me fis aussi anonyme que possible. Elle ne sortait toujours pas. Je vis arriver l’avocat, accompagné d’une petite troupe déjà éméchée. Il balaya la salle, étonné que la fille ne soit pas déjà là, collée à lui. Il prit l’air aussi dégagé que possible, enlaça une espèce de blonde assez opulente, et lui fit faire un collé collé sans entrain sur une espèce de rythme techno qui n’en finissait pas.
L’autre fille, la mienne, la nôtre, la sienne, ne sortait toujours pas. Je commençai à m’inquiéter. L’avocat, lui aussi, semblait impatient. Il repoussa la blonde qui commençait à l’embrasser dans le cou et alla se jeter un whisky à travers la figure et le gosier, tout en poursuivant son balayage oculaire à travers la boîte. Rien toujours rien. La fille nous aurait-elle échappé ? Pour moi, je n’avais aucune inquiétude. Je savais où elle habitait. Je savais tout d’elle. Pour lui, tant pis, il se ferait une raison.
Je retournai en direction des toilettes. Les occupantes avaient changé. Il y en avait deux ou trois, ricanantes, qui échangeaient leurs premières impressions sur leurs touches de la soirée. Une serveuse se refaisait le Mascara devant la glace du fond. Une seule cabine était occupée, visiblement. Je m’engouffrai dans celle qui était à sa droite et m’enfermai. Sans faire de bruit, je montai sur la lunette, je me dépliai doucement, et jetai un rapide coup d’œil sur la cabine d’à côté. La fille y était, en train de se défoncer.
Décidément, elle n’arrêtait jamais. Elle avait le don de me surprendre. Pourtant j’en avais vu, dans ma carrière, des filles de ce calibre. Des paumées, des droguées, des camées, des shootées, des beurrées, des bourrées, de véritables dégénérées. Elle, faisait cela de façon répétitive mais gracieuse, pour l’instant graciée par l’overdose, en sursis mais jusqu’à quand ?
Un peu plus tard, elle sortit, fraîche comme une rose, se refit une beauté dans la glace et affronta à nouveau, la piste hoquetante, la buanderie sonore tenant lieu de Mouroir aux Alouettes.
L’avocat fondit sur elle, tel le Faucon Pèlerin sur la Musaraigne. Il l’empoigna genre « j’ai failli attendre » et l’entraîna sur la piste. Je dois dire qu’elle m’épata. Elle lui fit une sorte de danse du ventre et des reins qui éventra et éreinta le pauvre membre du Barreau.
Puis ce fut l’heure du départ. Apparemment, la blonde opulente avait accepté de suivre, chienchiennante, le couple enlacé. J’enfourchai mon bolide et suivit la grosse berline bavaroise de l’avocat. Il emmena les deux filles chez lui. L’épouse devait être en Thalasso ou quelque chose comme ça. J’attendis un moment puis m’employai à escalader le mur. Notre avocaillon prenait ses précautions : deux splendides dobermans gardaient la boutique. Tant mieux, c’était une race qui aboyait rarement. Ils n’auraient pas le temps de donner l’alerte. Une minute plus tard, ils dormaient dans l’herbe, tranquilles, une petite dose de Dors Toutou dans les veines.
J’approchai du repaire de l’avocat. A l’intérieur du salon, le sabbat n’avait pas encore commencé. L’avocat était au téléphone. Il y a des abrutis, comme ça, de par le monde. Vous avez à vos côtés une sorte de Jane Mansfield, juste un peu plus pétasse et la réplique parfaite d’un mannequin Elite. Elles n’attendent que ça, que vous. Et vous, vous êtes au téléphone avec je ne sais qui. Votre épouse ? Un client ? Un ami ? Je me collai contre la fenêtre. Un bruit étouffé de conversation me parvenait mais je ne saisis pas tout. Visiblement, ça parlait finances, mais finances quoi ? Finances occultes ? Incultes ? Finassières ? Phynances ?
Pendant ce temps-là, les filles attendaient en fumant des cigarettes de Hasch. Visiblement la blonde n’en avait pas l’habitude. Je constatai une fois de plus qu’un teint verdâtre sied mal à une chevelure dorée. Malgré tout, la blonde essayait d’entreprendre une conversation. Peine perdue, l’autre fille affichait un sourire et un silence neutres.
Enfin, l’avocat se pointa à nouveau dans la pièce. Le sabbat pouvait commencer. Du classique, sans rien de véritablement folichon. Je vis que dans un coin, notre avocat avait installé un petit système vidéo maison et cela me fit sourire. Vraiment, la situation était cocasse…
La blonde donna vite des signes d’épuisement. Le Hasch sans doute. Petite idiote, elle aurait mieux fait de se marier et avoir des gosses au lieu d’être secrétaire et maîtresse d’un avocat de Province, même s’il s’agit de la Province la plus Chic de France.
L’avocat et la fille finirent leur affaire, de manière plus tranchante et efficace. Très bon ça, très bon. Ce qui avait mal commencé se finissait plutôt bien.
Les filles repartirent dans un taxi, je le suivis, mais sans conviction. La journée avait donné tout ce qu’elle avait à donner.