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26/05/2010

HUITIEME PARTIE

Dire que le repas fut tendu serait un doux euphémisme. Costanza et ma femme faisaient à eux seuls l'essentiel de la conversation. Pour ma part, je partageai mon temps entre la contemplation du fond de mon verre et les regards empoisonnés que me jetait Brainstorm par-dessus la table.
Ma femme faisait des commentaires imbéciles sur les différents plats qui nous étaient servis. Costanza avait l'air d'apprécier ses remarques. J'espérais bien que ce fût pure galanterie de sa part.
-Vous semblez être une gastronome de première force, lui dit-il. Les femmes semblent avoir des rapports assez tendus avec la grande cuisine. Elles font la fine bouche, mais leur palais n'est, en retour, guère fin. Elles repoussent avec horreur les sauces les plus riches, mais se jettent sur des légumes crus qui leur font enfler les en-trailles à coups de cellulose.
-J'ai mes spécialités, lui répondit-elle d'un air bête. Même mon cher mari n'a pas l'heur de les connaître. Landru n'aimait pas la viande hachée mais vous ne sau-riez imaginer le parti qu'on peut en tirer...
Qu'est-ce qu'elle voulait dire par là ? Je commençai à croire que ma femme, voulant faire son intéressante, dérapait inexorablement vers le grotesque.
-Aimez-vous les chats, monsieur Costanza ? demanda-t-elle, rompant ainsi un long silence, digne des bas-fonds de l'Antarctique.
-Si je les aime ? A la folie...Mais ce sont eux qui ne m'aiment pas. Ce sont d'ail-leurs les seules créatures que je ne suis jamais parvenu à séduire...
-Comment est-ce possible ? Moi, j'ai un fluide naturel... je les attire. J'en ai plus de dix à la maison, qui viennent régulièrement me voir. Si vous saviez comme cela est précieux pour venir combler ma solitude...
Le babil insignifiant de ma femme commençait sérieusement à m'agacer. Quel intérêt pouvait trouver Costanza en sa compagnie ? Peut-être l'appréciait-il à travers moi?
-Notre Jean semble avoir perdu sa langue. Peut-être est-ce cette aventure dans mon jardin qui lui a fait un tel effet ?
-Oh ! vous savez, avec moi il est souvent comme ça. Qui sait, il est certainement de meilleure composition avec cette chère Lydia Carnavali...
-Qui ne saurait vous être comparée, ma chère...
C'en était trop. Je reposai violemment mon verre sur la table et sortit précipi-tamment, traversant le couloir qui courait de la salle à manger principale à la ter-rasse.
Costanza ne fut pas long à me rejoindre.
-Tttt ! Vous êtes décidément de mauvaise humeur aujourd'hui !
-Puisque vous préférez vous adresser à ma femme plutôt qu'à moi...
-Mais vous ne vous intéressez plus du tout à elle. Laissez-moi au moins ma chance, je la trouve tellement délicieuse !
-Et vous ferez quoi au juste avec elle ? Des petits spectres ?
Comme s'il avait voulu se conformer à cette hypothèse, son visage devint d'une blancheur sépulcrale. Ses yeux virèrent du noir au vert, son regard se glaça, explorant ma personne, tel un rayon froid et inhumain.
-Vous ne savez plus ce que vous dites. J'ai fait de vous mon ami. Je vous ai ac-cordé toute ma confiance. Il s'est trouvé que je vous appréciais beaucoup. Mais au-jourd'hui vous me décevez, vous me décevez énormément.
Il me tourna le dos et rentra dans la maison, la tête haute.
Qu'avais-je fait ? En quelques jours, j'avais réussi à atteindre les plus hauts de-grés de l'imbécillité. Il allait falloir tout mettre en oeuvre pour reconquérir la confiance de Costanza.
Mais il était sûr que cet homme (dois-je dire homme ?) ne m'impressionnai plus. Il y avait des faiblesses dans sa cuirasse, et j'allais me charger de les exploiter à mon profit. Il faudrait jouer sur du velours, car je n'avais pas bonne presse dans les parages. Avec cet idiot de secrétaire qui m'espionnait incessamment...
-Inutile de vous cacher. Je vous ai vu.
Brainstorm surgit du recoin d'ombre où il s'était tapi. Avait-il assisté à la scène que j'avais eu avec Costanza ?
-Vous... articula-t-il avec peine. Vous... je crois qu'il vaudrait mieux que vous partiez. Laissez mon Maître tranquille. Vous lui avez fait assez de mal comme ça. Vous n'êtes pas digne de lui. Vous... êtes un prétentieux, un esprit sans intérêt...
-Et si je m'amusais à raconter les petites excentricités de votre... Maître ? Je suis sûr que pas mal de gens seraient intéressés.
Brainstorm éclata de rire, me jetant sa mauvaise haleine à la figure.
-Je crois que vous ne vous rendez pas bien compte du guêpier où vous vous êtes fourré. Allez ! retournez à vos romans à trois sous, à votre misérable existence...
-Suffit Brainstorm ! Vous oubliez les lois de l'hospitalité. Monsieur est encore mon hôte, et moi seul ai le droit de lui signifier mon congé si cela me chante.
Le secrétaire eut un geste de rage impuissante. Il disparut à l'intérieur de la mai-son, la tête basse et marmonnant dans son absence de barbe.
Costanza avait retrouvé ses manières affables. Mais j'avais du mal à croire que ce retournement fût naturel.
-Il faut m'excuser pour ce que j'ai pu dire tout à l'heure. Vous avez réussi à me mettre hors de moi, ce qui n'était pas arrivé depuis bien longtemps. Mais j'ai pour vous une certaine affection, et je veux bien croire que vous avez des circonstances atté-nuantes. Mais...
Et il s'arrêta là, sur ce mot, lourd de menaces et en même temps, signe d'une bonne volonté.
Mais, au moment où il allait rentrer dans la maison, il se ravisa, et, se tournant à nouveau vers moi :
-Il y a une chose qui intéresse au plus haut point l'être humain. Qu'il soit une ménagère abrutie par les détergents ou un philosophe étouffé par les concepts. Il aime à résoudre les énigmes de l'Histoire et de l'Univers. Mais certaines sont justement insolubles, non pas parce qu'elles n'appartiennent pas au domaine du concevable, mais parce que c'est leur nature même d'être insoluble. Un exemple fameux et en même temps tout à fait futile : les différents remous et divagations au sujet de Jack l'Éventreur. Personne n'a jamais imaginé que, peut-être, la réponse était dans le fait même qu'il n'y a pas de solution possible à ce mystère. Pire encore : celui qui s'interroge sur l'existence de Dieu, le type même étant cet imbécile de Descartes. Que l'on dise que Dieu existe ou pas, c'est finalement faire la même ré-ponse, vous ne trouvez pas ? Comment est-ce possible de se poser des questions sur l'Univers, sur les raisons de son existence ? Ces raisons seraient sans doute décevantes pour celui qui viendrait à les connaître... la raison de l'existence de l'Univers s'est anéantie au moment-même où celui-ci fut constitué, si tant est que ce moment ait eu lieu réellement. Mais... puisque vous tenez tant aux barrières explicatives, il n'y a plus qu'à vous souhaiter bonne route...
Je me retrouvai seul, face au jardin. Je sentais confusément que si je voulais réussir un jour à vaincre Costanza, il m'en faudrait percer le mystère. Son discours m'était apparu comme une bien piètre riposte à l'ascendant que je commençais à prendre sur lui, presque comme un défi lancé en dernier recours.. Pour tout dire, il ne m'avait pas convaincu, d'autant plus que j'étais certain qu'il avait été prononcé par un Costanza sur la défensive.
Je franchis le portillon et décidai de m'orienter vers la gauche, dans la direction (du moins, je le supposai) de l'endroit où se trouvait la dalle de marbre.
Le temps était couvert, c'était la nuit de la nouvelle lune, aussi eus-je du mal à me repérer dans le noir. Cependant, une sorte de luminosité fluorescente semblait provenir de l'écorce des arbres. Je savais qu'une espèce d'eucalyptus australien pro-duisait ce genre de phénomène, mais cette manifestation presque surnaturelle et sem-blant défier les lois de la nature, me fit frissonner.
Je m'attendais à trouver, le long de mon chemin, quelques indices, des signes cabalistiques, des sortes de symboles déroutants, enfin même, une matérialisation spectrale. Le genre de choses qui ne se produit que dans les situations de ce genre. Peine perdue ! Le jardin était d'une simplicité évidente, il n'y avait rien de tapi dans les touffes d'herbes, aucun squelette pendu aux branches, pas de loup-garou hurlant dans les fourrés.
Mais ce dépouillement, ce silence n'étaient-ils pas plus angoissants que ces deus ex machina d'écrivain à trois sous ?
J'avais dans l'idée que si je voulais trouver une solution à ce mystère, il faudrait me laisser guider par la chance et non pas chercher une logique dans ma démarche. Je marchai de-ci de-là, étonné de la dimension de ce bois qui semblait si petit vu de l'extérieur.
Malgré mes pérégrinations hasardeuses, j'avais l'impression de ne jamais re-tomber au même endroit. J'éprouvais même un certain plaisir dans cette recherche, comme si je me trouvais dans un de ces labyrinthes forains, dont il faut trouver la sortie.
Mais ce n'était pas une sortie que je cherchais, plutôt une entrée en matière, un début de piste, un moyen de pénétrer l'esprit de Costanza, de l'affaiblir, de le mettre à genoux et de devenir moi-même le maître...
Au bout d'un très long moment, je commençai à m'avouer vaincu. Je n'avais rien trouvé d'intéressant, je tournais en rond, de plus en plus agacé à l'idée de m'être fait flouer.
C'est au moment où j'avais définitivement perdu courage que, de la même façon que la première fois, je butai sur la dalle de marbre rose. Et j'y lus :
"Ici chacun obtient ce qu'il mérite...
L'oubli pour celui qui abuse de ce qui ne lui appartient pas..."
"Bêtises, bêtises, philosophie à trois sous ! " répondis-je dans un hurlement qui ressemblait à un rire de maniaque.
Mais, malgré mon assurance affichée, je compris que je venais malheureusement de perdre la partie. Costanza m'avait sorti de la masse indistincte, foule anonyme dont il décidait le sort à chaque instant. Il m'avait offert la possibilité de maîtriser avec lui le cours de l'Histoire, d'inscrire en marques indélébiles le destin des civilisa-tions futures, et moi...!?
La tête basse, je commençai à regagner le chemin de la maison. Ce n'était pas difficile, il suffisait de se laisser guider par les cheminées qui dépassaient largement la cime des plus grands arbres.
Ce retour peu glorieux me réservait de nombreuses surprises. Tout d'abord, je trouvai la villa éteinte. Nulle trace de la limousine noire qui se trouvait encore garée sous le porche avant mon départ. "Tout le monde doit dormir, me dis-je, il doit être tard..." En effet, consultant ma montre pour la première fois de la soirée, je m'aper-çus qu'il était quatre heures du matin. D'ailleurs, les premières lueurs de l'aube s'annonçaient à l'horizon. J'avais donc passé près de sept heures dans le bois, sans que je parusse m'en rendre compte.
En pénétrant dans la villa, je ne laissais pas de m'étonner du silence environ-nant. Vu le nombre de domestiques qui s'y trouvaient, il aurait du normalement y avoir des signes d'agitation à cette heure matinale. Cependant, rien ne laissait présa-ger d'une telle activité.
Haussant les épaules pour me débarrasser de ces impressions inquiétantes, je montais directement en direction de ma chambre. J'étais extrêmement fatigué et je n'avais plus qu'une envie : dormir.
Anéanti, je m'effondrai sur le lit. Malheureusement, le sommeil ne venait pas. Cet étrange silence, cette impression de solitude me tourmentaient. Je ressentais une sorte d'abandon, moral et physique, que rien ne pouvait justifier, sinon...
Décidé à en finir avec tout cela en ayant une conversation sérieuse avec Costanza, je sortis de ma chambre et me dirigeai vers la sienne.
Personne, il n'y avait personne. Pourtant le "Maître" était loin d'être un mati-nal. J'avais du mal à croire qu'il soit sorti à une heure pareille.
Pris d'une panique subite, je me mis à fouiller la maison de fond en comble. Les lieux étaient entièrement déserts. Pas un seul domestique, pas de Brainstorm... ma femme, apparemment, avait elle aussi décampé.
Je me crus devenu fou. On m'avait joué une sacrée farce, me dis-je, car je croyais encore que ce n'était qu'un exemple du sens très particulier de la plaisanterie théâtrale de mon ami Costanza.
Une dernière découverte anéantit tous mes espoirs.
En descendant dans la cinémathèque, je m'aperçus de la même façon que les lieux étaient déserts, mais...sur le fauteuil pourpre où je m'étais assis la première fois, à mon arrivée dans cette maison, j'aperçus un billet plié en deux.
Un dernier mot de Costanza.
"Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir tenté l'impossible pour vous...
Y a-t-il une seule chose que vous ayez jamais faite avec dignité dans votre vie ? Ecrire vos belles histoires ? Peut-être bien... Elles étaient loin d'être parfaites, mais elles avaient au moins le mérite de refléter toute la sincérité dont vous êtes capable.
C'est même pour cela que je vous ai extirpé de l'inconscience. J'avais le projet de faire de vous mon chroniqueur attitré mon confident. Mais, comme Sénèque vou-lant se dresser contre Néron, vous vous êtes laissé entraîner par votre veulerie et vos plus bas instincts...
Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir longtemps tergiversé à votre égard...
D'un certain côté, vous me plaisiez beaucoup. J'aimais votre intelligence et votre répartie. Cela faisait longtemps que je n'avais pas rencontré un interlocuteur à ma mesure. Lorsque l'on fait ce que je fais, on se sent souvent seul. On a besoin de trouver, de par le monde des êtres qui peuvent au moins à peine vous comprendre.
Mais vous n'avez cherché, au fond, qu'à me trahir...
Croyez-vous qu'un visage, fût-ce-t-il le plus impénétrable, peut avoir le moindre secret pour moi ? Et pour vous percer à jour, je n'ai même pas besoin de lire le récit que vous êtes en train de rédiger. Jamais je ne jetterai un seul regard dessus. J'en connais déjà chaque mot, chaque phrase...
Et sachez même que, même avant que l'idée ne vous effleure, la trahison était tout entière inscrite sur votre visage. Un homme qui n'a que mépris pour la femme délicieuse qui est censée partager sa vie, pourra trahir le meilleur de ses amis. C'est à ce moment que j'ai pris la décision définitive de vous emmurer dans votre bêtise et votre suffisance. Sachez qu'à partir de cet instant, le moindre de vos gestes n'était que le résultat de ma volonté...
Et encore, votre femme a-t-elle cherché à plaider votre cause !
Votre femme... Etonné de votre attitude à son égard, je lui ai rendu visite. Et je n'ai pas tardé à découvrir qu'elle valait mieux que ce que vous ne pensiez. Vous jugez mal les gens. Elle, vous ne la connaissez pas, tout compte fait. Vous lui avez toujours préféré la compagnie des pisse-froid et des gorges-chaudes, que vous méprisiez pourtant... Pire encore, j'ai compris l'origine de ce mépris que vous affichiez à son égard. Pouvez-vous imaginer ce que j'ai ressenti, comment j'ai perçu l'abîme de tromperie dans laquelle vous m'aviez plongé ?
Ensuite, les restes de pitié que j'ai bien voulu vous jeter n'ont été qu'inutiles efforts pour vous tirer de la corruption où vous vous étiez enfoncé.
Vous n'êtes qu'un détail, une infime fraction de l'histoire humaine qui elle-même...
Mais plus que certains monstres à l'échelle cosmique, vous représentez l'horreur ultime, celle contre laquelle je me bats depuis la Nuit des Temps...
L'Usurpateur...
Peu de fois, j'ai pu être trompé, et comme il n'existe pas de vengeance à la mesure de ce que je ressens à présent, je préfère des solutions plus douces.
Une simple réparation...
Mais je n'ai pas besoin d'en rajouter.J'ai la faiblesse de croire que maintenant vous comprenez... et ferez amende honorable.
Mais pourquoi m'attardez et vous faire cette morale imbécile... La Morale ne peut se faire, elle se donne, à la limite, à ceux qui n'ont déjà plus besoin d'elle...
Plusieurs fois, je vous en ai fait la remarque : être un pécheur, un meurtrier à grande échelle n'empêche pas que l'on reste un homme respectueux, un esthète et un amoureux de l'espèce humaine.
Mais vous vous comportez comme un porc, vous n'éprouvez aucune compas-sion, aucune pitié pour la souffrance d'autrui.
Vous ne comprendrez jamais rien. Permettez que je vous laisse à votre triste sort. Triste sort en effet. Malgré tous vos efforts, vous ne tarderez pas à vous rendre compte qu'il vous est impossible de quitter cette maison. Non pas parce que je vous ai jeté un sort (je vous vois déjà venir avec votre imagination d'Alchimiste de la Mort) mais parce que ce à quoi vous avez goûté vous possède. Vous possède car vous vous en êtes goinfré sans arrière-pensées, sans remords, ce remords qui est la voie de la délivrance. Au-delà de ces portes, plus rien ne peut vous convenir. Le monde extérieur s'est à jamais refermé sous vos pas, et il n'y a plus d'issue possible.
Autre chose encore, le Jardin des Délices est à l'image-même de celui qui y pénètre. La première fois, passe encore, il cherche à vous montrer la voie ; la seconde fois, il est trop tard pour celui qui abuse de ses secrets, il ne peut que vous démontrer votre propre échec. Et, croyez-moi, cette fois-ci, vous y êtes resté longtemps, plus longtemps que vous ne pourriez l'imaginer. Il est des endroits où le temps se contracte... ou l'esprit peut à son aise se dilater à l'infini. Mais le votre est trop étroit, malheureusement, au contraire, il n'en est que tombé plus bas.
Ceci parce que vous ne cherchiez pas ce que le Jardin pouvait vous offrir, et que ce que vous y cherchiez ne pouvait vous être donné...
Voilà. Je vous quitte. Je laisse mon domicile marseillais, ma cinémathèque et tout ce qu'elle renferme à votre disposition. Faites ce que bon vous plaira ou plutôt ce que vous serez contraint de faire...
Vôtre,
COSTANZA R."
En reposant cette terrible missive, j'eus comme l'impression d'entendre le rire sarcastique de Costanza résonner à mes oreilles. Illusion ? Je ne savais plus.
Je n'éprouvais plus que de la rage, une rage impuissante, sans rien pour l'as-souvir.
Jamais être humain ne s'est retrouvé plus solitaire que moi, à cet instant précis.
Une marionnette, une marionnette dont on s'était délesté, voilà ce que j'étais de-venue. J'eus encore préféré n'être qu'un figurant mis à mort dans un des films de cet odieux personnage...
Voilà. Après des jours de lutte acharnée contre le sommeil et le désespoir, contre les murs de ma prison, après avoir vu et revu toutes ces oeuvres maléfiques que je n'aurais jamais du accepter de regarder, je finis de coucher ce récit terrifiant sur le papier. Que celui qui le trouve fasse en sorte de démasquer Costanza, de venger ma mémoire, car je n'ai été qu'un jouet im-puissant, entraîné malgré lui dans ce cauchemar. Je ne suis responsable en rien des actes que j'ai commis depuis ma rencontre avec ce serpent à tête humaine. Qui m'en voudrait des souffrances que j'ai parfois infligées à ma femme. N'ai-je pas dit et ré-pété qu'elle était la seule créature féminine que j'ai vraiment aimé ?
J'aurais voulu laisser les lettres de Costanza comme preuve de mes dires. Mais, étrangement, son écriture ressemble trop à la mienne pour que l'on ne pense pas immédiatement que je suis devenu fou. Je les ai donc brûlées, et je ne laisse donc que mon propre manuscrit, en forme de testament. Puissiez-vous, vous qui me lisez, trouver des preuves de la félonie de Costanza? Pour moi, il est trop tard, il ne me reste qu'une seule issue...


15/02/2010

PREMIERE PARTIE


J'ai toujours su, sans m'en rendre vraiment compte qu'un jour la fiction ne me serait plus d'aucune utilité...


Et c'est ainsi que, dans une soirée mortelle et glauque, où j'avais bu plus qu'immodérément, ennuyé par le bavardage incessant des coqs et poulettes de la basse-cour intellectuelle du moment, j'ai fait la connaissance d'Antonio di Costanza, un splendide spécimen d'inhumanité, un tigre de papier glacé. Cela ne fut pas vraiment  une rencontre, il aurait fallu pour cela un élan commun. Il est plutôt venu vers moi, lèvres écarlates retroussées sur ses dents trop blanches, en parodie de sourire, prêt à mordre au plus profond de ma chair.

Jusque-là, j'étais un écrivain plutôt tranquille, vivant gentiment de mes ro­mans à l'eau d'épines de rose, aussi sombres que ma vie était claire et sans tâche. Je n'avais pas inventé la poudre à laver les cervelles, je reprenais juste quelques concepts macabres, illustrés de façon plus brillante par d'autres Stephen King ou Graham Masterton, une sorte de version française édulcorée du grand-guignol anglo-saxon.

Une analyse succincte de mes oeuvres de sous-fifre révélait une totale obsession de la mort - en tant qu'abstraction insaisissable - et des innombrables fa­çons de la donner. Souvent, pour les exégètes en mal d'inspiration, faire son beurre noir sur le dos de la Grande Dame, signifie forcément vivre en permanence avec des idées morbides dans la tête ! Je suis au regret de vous dire que pour la majorité des écrivains qui vous en parlent à longueur de pages, cette relation de cause à effet est totalement erronée. Dans mon cas, malheureusement, c'était vrai.


Et cela, Costanza a du le sentir au premier regard posé sur moi...


Je suis littéralement rongé par des idées de sang et de pourriture. Mon cerveau se nourrit d'impressions morbides, mais mes mains, jusqu'à présent, sont aussi blanches qu'au premier jour, maudit entre tous, où j'ai traversé le ventre suant de ma mère, sous la pression du scalpel, dans une orgie de plasma et d'ombilic baveux. Depuis, je vis dans le carcan perpétuel de mes obsessions cadavériques.

Il me semble bien que, dès l'enfance, je n'ai eu pour unique compagne que la trilogie maudite : horreur, déchéance et souffrance. Tant que j'ai vécu dans la grande mai­son de mes parents, à Puyricard, j'ai plus d'une fois plongé mon nez dans les revues spécialisées que recevait mon père, un chirurgien renommé dans toute la région Aixoise. Dans ses monstrueuses encyclopédies où la purulence se mêlait à la décomposition, j'ai fait mes classes de spéculateur es-mortem.

J'eus ma première lecture sérieuse vers l'âge de dix ans. J'avais déniché dans l'Enfer de la bibliothèque paternelle une version ancienne des "Cent Jours de Sodome et Gomorrhe" que je m'empressai d'emporter dans ma chambre. En dévorant littéra­lement cet ouvrage - l'un des dix grands, à mon avis, de la littérature mondiale - j'ai ressenti toute la palette des émotions humaines, mais du dégoût certainement pas. A tel point que j'ai du relire ce chef-d'oeuvre au moins une dizaine de fois avant de m'en lasser pour quelques temps. Le Divin Marquis venait de provoquer dans mon cerveau d'enfant le déclic définitif, signe de ma perdition à venir...

Après cette première expérience littéraire réussie, et à la grande stupéfaction de mes parents, scientifiques fermement attachés à une considération froide et détachée de la mort, j'ai plongé mes yeux juvéniles dans les océans verbeux les plus mons­trueux : ceux de Machen, Lovecraft et autres Walter de la Mare...


J'aimais à l'infini le goût de la pourriture...


A l'Université d'Aix en Provence, je fis de brillantes études. Ma thèse de littéra­ture comparée sur les manifestations du morbide dans le roman anglo-saxon d'une part et le réalisme macabre du roman français fit sensation bien que je me rendisse compte, durant ma longue exposition, que des frissons de dégoût traversaient l'échine des éminents membres du jury. Je fus reçu haut la main (et haut le coeur)...docteur, docteur es-mortem...

Je commençai à publier des romans sanguinolents qui me portèrent très vite à cette consécration suprême que sont les kiosques de gare et les têtes de gondole des su­permarchés. Une émission littéraire me fut entièrement consacrée : "Jean Dessany, grand alchimiste de la mort".

Extérieurement, et pour parer toutes les émanations fétides de mon être pro­fond, j'arborais la façade rassurante d'un bon vivant, humoriste préféré des soirées mondaines, saoul caustique et inconstant, un masque insecticide pour cacher l'inva­sion de cafards qui me rongeaient les viscères...

J'ai fréquenté toutes les coteries à la mode, croisé des centaines de gens, et sous le sourire affable que je leur adressais, dans mes mains tendues vers eux, dans le chaud baiser que je déposais sur leurs joues ou sur leurs lèvres, dans les phrases ai­mables et banales que je leur destinais, toujours la même et lancinante envie qui me tenaillait : faire passer un dernier souffle dans leur regard, à l'heure où je déferais le noeud gordien qui les reliait à la vie.

Et pourtant, jusque-là, jusqu'à ma fatale rencontre avec Antonio di Costanza, je n'avais jamais vu mourir personne ! Je m'y suis re­fusé, j'ai détourné mon regard à chaque fois que j'étais confronté à une agonie, j'ai fermé les yeux sur les macchabées qui encombraient ma route. Parce que j'avais peur de moi-même, peur des mécanismes irréversibles que ces visions déclencheraient en moi.

A ce jour, la Mort n'était pour moi qu'une image d'épinalle fiction, une épreuve imaginaire, qui bien que réelle, ne me parvenait que par des paroles rapportées : des ouï-dire, des soi-disant...


Des il-paraît...

Et puis, j'ai connu Paulette, Paulette Duval. Une jolie fille, fort peu bavarde, pas très intelligente, tout juste capable d'articuler de timides et banales phrases, quelques réflexions inconsistantes sur le temps qui passe et qu'il fait... Un contrepoi­son efficace, un petit grillon du foyer, lumière du pantin macabre qui s'agitait en moi. Elle est devenue ma femme.

J'aurais très bien pu ne pas la rencontrer, car il y avait deux mondes entre nous, au départ. Tout d'abord, les barrières sociales : je suis un enfant de la bonne bour­geoisie Aixoise, elle appartient à cette classe médiocre des rejetons de petits fonction­naires marseillais. Ensuite, les barrières intellectuelles : je fréquente assidûment l'intelligentsia du moment, elle, s'est fait des relations dans les réunions Tupperware que tenait sa mère...


Mais il a fallu qu'un peintre marseillais (petit faiseur au demeurant) s'amou­rache d'elle pour que je puisse la rencontrer au cours d'un vernissage organisé par celui-ci. Cette créature minuscule et fragile m'est apparue, levant timidement ses yeux de poisson japonais au-dessus du verre à demi plein où elle tenait collées - plutôt qu'elle ne  les trempait  - ses lèvres de petite fille. A l'époque, mon ordinaire se com­posait d'intellectuelles frustrées, aux hanches plates et aux genoux tremblotant de co­caïne, qui ne m'inspiraient qu'un vague désir et surtout l'envie de les broyer entre mes mains. Je crois bien que ce fut la seule fois que j'envisageai un corps de femme sous l'angle de la chair et non sous celui de la charogne...

Je n'eus pas de mal à sortir Paulette des ongles sales de son barbu de barbon, et c'est vierge que je la possédai (ce brave peintre, grâce lui en soit rendue, était exclusivement sodomite), cette même nuit, sur le capot d'une voiture, juste garée devant le lieu où se tenait cette morne soirée.

Si tant est que dans mon esprit fourchu aient subsisté des traces d'amour, c'est à elle que je les donnai ce soir-là.

Elle qui n'aimait pas mes livres... Je me rappelle de ses grimaces de dégoût lorsque je lui faisais lire mes nouvelles histoires, de ses douces supplications pour que je me mette à écrire autre chose que de sempiternelles divagations mortuaires.

Mais elle n'a jamais été autre chose pour moi qu'une gentille femme d'intérieur, bien incapable de s'emparer de mon esprit barbelé, ayant tout juste fait son chemin dans les rares espaces intérieurs qu'avaient laissé libres les passions morbides qui me hantaient. J'ai toujours eu du mal à lui faire l'amour, parce que j'avais peur d'en venir un jour à la brutaliser. Souvent, excédé par ma propre retenue et mon manque d'ardeur, je laissais de côté mes bas instincts sexuels, et la prenais plutôt dans mes bras, pour la bercer et lui parler de choses tendres (étranges et sporadiques distorsions de mon âme torturée...) dans les quelques moments d'accalmie de ma tempête crâ­nienne.

Grâce à elle, j'ai sorti quelque peu la tête des eaux boueuses dans lesquelles je m'étais enfoncé. Mes romans mêmes, à cette époque-là, furent moins passionnés, plus sereins.


Et puis...Antonio di Costanza est arrivé... tel un Zorro qui aurait mal tourné...

...

Cela faisait cinq ans que Paulette et moi étions mariés et installés dans une an­cienne ferme du XVIIIème siècle, aux environs de Saint-Rémy, et notre vie se déroulait de la façon la plus plate. J'essayais d'exister selon les standards en vigueur dans la classe sociale de ceux à qui ni l'argent, ni la culture, ni la mondanité ne font défaut, et Paulette suivait, comme elle le pouvait.

J'avais bien entendu, de temps en temps, ce genre de relations que l'on nomme de façon sordide "aventures extra-conjugales", mais c'était plus par conformisme so­cial que par réel besoin : j'étais relativement heureux avec Paulette... heureux :  un mot qui s'apparente plutôt chez moi à une absence quasi-totale de déplaisir qu'à une réelle béatitude...

Quant à Paulette, c'était une véritable Sainte Thérèse d'Avila du foyer : entre ses fleurs, ses chats, ses broderies et ses livres de cuisine, elle ne semblait rien demander de plus à la vie.


Tout aurait été pour le mieux si...


Ce soir-là, je m'apprêtais à sortir, seul. Paulette a toujours eu horreur des soi­rées mondaines. Elle s'y sentait mal, isolée, car elle n'intéressait personne - mis à part les sempiternels dragueurs qui n'ont que l'épaisseur de leur portefeuille comme ar­gument de choc - un peu honteuse d'être la femme commune d'un être hors du com­mun, fermant les yeux sur les avances que me faisaient les intellectuelles à la page. Une fois, un éditeur passablement éméché lui a passé la main sur les fesses en lui soufflant ses vapeurs d'alcool dans les oreilles. Elle est devenue aussi rouge que le verre de liqueur de cerise qu'elle tenait à la main, et, tandis que j'éclatai de rire, ex­pulsant du champagne sur sa petite robe de satin noir, elle me promit rageusement que c'était la dernière fois qu'elle m'accompagnait dans ce genre d'endroit.


Tandis que je me préparais en chantonnant devant la glace, elle a du s'installer devant la télévision, un canevas ou un tricot quelconque à la main. Prenant son mal en patience, sachant que je finirais certainement ma soirée ivre mort, dans les bras d'une femme plus roborative, elle savait toujours s'occuper à sa manière, histoire de passer le temps sans trop s'ennuyer... alors que moi j'allais de soirée ennuyeuse en cocktail insipide, trop lâche pour refuser de me conformer aux exigences de mon statut d'écrivain célèbre.

Elle m'a à peine dit bonsoir au moment où je franchissais la porte d'entrée ; elle paraissait tendue, comme si elle avait le pressentiment de ce qui allait m'arriver cette nuit-là... Quant à moi, je n'avais aucune idée particulière dans la tête, si ce n'est que j'allais certainement m'ennuyer à mourir.


Sur la route qui menait à La Coste, petit village du Luberon, et, ironie du sort, terre ancestrale de la famille Sade, j'étais bien loin de me douter des événements qui allaient me précipiter dans une dimension extravagante et accélérer le délabre­ment de mon esprit. J'ai roulé paisiblement, comme à mon habitude, en cogitant l'intrigue de ma prochaine horreur littéraire.


La maison de Lydia Carnavali, blottie sur les contreforts des sinistres ruines du château sadien, me parut plus artificielle que jamais. C'était la pleine saison, où les intellectuels Parisiens, londoniens et new-yorkais se regroupaient en cercle fermé dans l'une des plus belles régions du monde. Le nouveau Saint-Tropez à vrai dire...

Les soirées y sont rarement intéressantes, mais je m'y mêle volontiers, car dans ces moments-là, je me sens délivré de mes appétits morbides, recentré dans une rela­tive normalité.

Dès mon arrivée, la belle Lydia, à qui j'avais accordé quelques nuits, plutôt par sociabilité que par désir véritable, me sauta dans les bras, avec cet enthousiasme feint qui est la règle commune dans le milieu que je fréquente.

Elle me présenta à une vingtaine de personnes, aussi inintéres­santes et américaines que possible, auxquelles je fis semblant d'accorder mon inté­rêt.

La soirée se déroula de façon habituelle : je bus plus que la moyenne, monopoli­sai l'attention générale, pour finir, à moitié effondré sur le comptoir, à boire des quantités industrielles de Bloody Mary, mon cocktail préféré.

J'ai du apercevoir Costanza dans le lot, mais je ne l'ai pas vraiment remarqué, pensant sans doute qu'il s'agissait d'un de ces mécènes aussi peu doués pour les choses de l'art qu'ils sont experts à manier leur fortune, acquise on ne sait comment, car ils n'ont aucun talent particulier.

Quant à lui, il dut m'épier pendant toute la soirée, guettant le moment propice pour m'aborder.


Ce qu'il fit, avec la souplesse et le tact subtil d'un professionnel de la séduc­tion...


-Une bien belle littérature que la vôtre... mais... j'ai décelé dans votre oeuvre quelques faiblesses. Bien sûr, le commun des mortels n'y voit que du feu, mais pour un connaisseur, un expert en la matière, il y a des lacunes qui sont quasiment inaccep­tables...

Dans la brume alcoolisée qui m'enveloppait, j'ai distingué une silhouette maigre et racée, une peau blanche, presque translucide, des cheveux noirs et huileux, un visage parfait et impassible... et des yeux, des yeux sombres et vides... deux abîmes glacés qui m'aspirèrent instantanément.

Je bredouillai quelques mots, du genre : "Qu'est-ce que vous en savez... z'êtes écrivain ou quoi ?"

-Oh non ! je n'aurais pas cette prétention ! J'écris rarement...j'ai quelques gens qui font très bien cela à ma place...non...je suis simplement un amateur éclairé, un guide peut-être, un navigateur étranger...

-Je ne suis pas un boucher. Je ne suis pas juif. Je ne suis pas encore un naviga­teur étranger... Jack l'Éventreur...!

-Vous voyez ! nous nous comprenons... je suis certain que nous avons de nom­breux points en commun.

-Vous m'intéressez, dis-je en finissant mon verre, gêné par son regard, qui, il m'a semblé, détaillait le moindre recoin de mon âme. Vous êtes...

-Ce que vous voudrez bien que je sois. Je rends service à des tas de gens, selon leurs besoins, leurs désirs...


Un véritable iceberg qui engloutissait peu à peu ma titanique personne.


-Je vends du rêve à ceux qui n'ont plus assez de cervelle pour le faire par eux-mêmes... je fournis l'argent du rêve, les rêves d'argent, l'aube dorée... J'assouvis les désirs, tous les désirs, les plus fous comme les plus... spécifiques... Je suis une sorte d'ange gardien.

-Mais je n'ai besoin de rien moi !

Je suis persuadé que si le Diable a une technique particulière pour refourguer ses tentations aux pauvres d'esprits, c'est celle, irremplaçable des représentants en aspirateurs.

Je l'imagine très bien, frappant aux portes des ménagères frustrées entre deux âges, étalant ses catalogues, faisant ses démonstrations in vivo, développant ses argu­ments commerciaux...

Mais Costanza me fit l'effet d'un V.R.P. d'une engeance supérieure. Je ne l'au­rais pas comparé à cette marionnette chrétienne, créée afin de cacher des réalités plus odieuses... Il appartenait à cette catégorie d'êtres que le judéo-christianisme a tenu à balayer, cette race qui, presque éteinte, s'est dissimulée sous des atours juste véné­neux, mais dont les manifestations sporadiques rappellent que l'Ordre Ancien se rit de la mascarade monothéiste, de ce voile pudique jeté sur la réalité antique... l'âge d'or du Grand Pan...

-Qui me dit que j'ai besoin de vous ? Que vous pouvez m'être utile ?

-Vous-même, entre les lignes, au coeur de vos phrases ampoulées et ambiguës ! Tout le monde pourrait avoir besoin de moi... mais je ne viens qu'à ceux qui en valent la peine...

-J'ai toutes les satisfactions possibles de l'existence...

-Peuh ! L'existence... mais je vous parle d'autre chose... au-delà des contin­gences habituelles...Vous n'êtes pas heureux, mais le matériel ne peut venir combler vos aspirations secrètes... et d'ailleurs, dans ce domaine, je ne suis pas d'une grande utilité... NON. Je vous parle, non pas de ces futilités, de ces maigres substituts, tout juste bons pour les cerveaux inférieurs, mais d'une autre dimension, où ne peuvent pénétrer que les esprits suffisamment trempés dans le plomb pour goûter l'or sublime de la sur-humanité...

J'étais déjà conquis. Mais j'affectai l'incrédulité, par orgueil, enragé de m'être fait si rapidement séduire, moi qui jusque-là, considérait le monde extérieur avec le plus froid détachement...

Et Costanza poursuivait son boniment funeste :

-La fiction est un gentil dérivatif, mais les vrais sages ne sauraient s'en conten­ter... tous les grands esprits de l'Histoire ne se sont pas voilé la face... tout ce qu'ils ont pu conter par la suite, ils l'ont puisé dans la seule source possible... l'expérience... Vous écrivez correctement, mais vos mots boitent, votre style traîne la patte, vos idées rampent. Je vais vous mettre debout, vous faire décoller du sol commun où s'empê­trent vos inégaux congénères. Laissez l'imagination aux âmes simples... vous allez plonger dans la vérité, hors du monde des représentations humaines...

-Vous parlez bien, mais cela ne me concerne pas. Je ne vois pas, dans mon cas, ce qu'il est possible de faire pour me satisfaire... Et puis, ce que je veux, il y a bien longtemps que j'y renonce, après de longues hésitations, un cheminement obscur que j'ai bien du mal à comprendre... vous est-il déjà arrivé de considérer les vertus su­prêmes de l'abnégation ?

-Tttt ! Laissez tomber ces barrières inutiles qui encombrent votre esprit... ces mains, dit-il en m'enserrant les poignets dans ses doigts crochus, blanches et pures, sont faites pour manier une plume, bien mieux que ne le font beaucoup d'autres... ces yeux, dit-il en m'effleurant les paupières, méritent de contempler autre chose...

-Quand ? dis-je dans un souffle.

-Mais tout de suite, si vous le voulez ! Allons ! prenons congé de notre charmante hôtesse...

(A SUIVRE...)