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19/02/2010

DEUXIEME PARTIE


Cette brusquerie de décision me parut naturelle ; il est vrai que j'étais quasi­ment ivre et prêt à saisir le moindre prétexte pour me défiler de cette soirée mortelle­ment ennuyeuse.

En faisant mes adieux aux quelques épaves qui traînaient encore là, je crus lire dans certains regards une sorte de terreur complice, des airs fatalistes, une vague de compassion généralisée à mon égard. Lydia Carnavali me serra les mains si fort que j'en eus presque mal ; les larmes aux yeux, elle balbutia quelques mots indistincts. Costanza s'inclina cérémonieusement devant elle, et déposa un baiser sur sa petite main tremblante. Lydia sursauta légèrement, comme si on l'avait piquée ou mordue.

J'eus comme l'impression que cet homme étrange exerçait une terrible fascina­tion sur une grande partie de l'assemblée. Les événements futurs me confirmèrent ce sentiment diffus.

Costanza donna des ordres au chauffeur posté devant la grande limousine noire, garée dans l'allée centrale.

-Si vous permettez cher ami, je vais prendre place auprès de vous. Ainsi vous ne serez pas seul, et je pourrai vous donner plus facilement les indications pour accéder à ma modeste demeure.

Durant le trajet, nous n'avons pas échangé trois paroles. Costanza semblait perdu dans de lointaines pensées. Il m'indiqua la route, d'une voix laconique et dé­nuée d'expression.

Je conduisais comme dans un rêve, concentré sur mon volant, un peu embar­rassé de m'être laissé embarquer dans cette histoire abracadabrante, sous la seule im­pulsion de cet inquiétant personnage, un inconnu à qui je faisais cependant, plus confiance qu'à moi-même...

Arrivé à Aix, je pris l'autoroute de Marseille, comme me l'indiqua Costanza. Je n'aime pas particulièrement cette ville, elle ressemble à une de ces vieilles coquettes, vivant du souvenir de sa splendeur passée, et essayant de dissimuler les ravages du temps sous des ravalements successifs, ce qui a fini par la faire ressembler à un patchwork sans âme. Quant aux Marseillais, ils n'ont plus rien de ces fiers aventuriers ou de ces dynamiques entrepreneurs qui autrefois ont fait la gloire de la ville.

L'esprit de Pythéas, auprès de qui Christophe Colomb n'est qu'un conquérant de troisième zone, n'a guère essaimé dans les générations récentes, ce qui fait qu'au­jourd'hui la soi-disant exubérance marseillaise ne fait plus penser qu'à un folklore mécanique tournant à vide.

Après quelques tours et détours le long des rues Paradis et Breteuil, veines éteintes au coeur meurtri de la ville, nous sommes arrivés au Square Monticelli, l'un des (encore) beaux quartiers marseillais. Non loin de la Villa Bagatelle, Costanza me fit signe d'arrêter, et je contemplai avec incrédulité, éclatante de blancheur, la "modeste demeure" annoncée...


A partir du moment où je pénétrai dans l'antre de Costanza, je ne devais plus jamais en sortir...


A l'intérieur, quelques domestiques, les yeux bouffis, s'agitaient de tous côtés. Ils avaient sans doute été réveillés par le chauffeur, envoyé en avant-garde et qui fu­mait une cigarette dans le hall d'entrée.

Tous ces hommes composaient un assortiment hétéroclite d'un peu toutes les races et nationalités du monde. Costanza sembla remarquer mon air stupéfait : "Notre époque aime les melting-pot. Pour ma part, j'ai une opinion réservée à leur égard. Mais, comme même les plus grands empereurs romains possédaient leur suite bigar­rée, je me suis plié à cette coutume décadente..."

Il me fit pénétrer dans une petite pièce tendue de pourpre : "Ma couleur préfé­rée", précisa-t-il, et asseoir dans un fauteuil des plus confortable.

J'étais trop désabusé pour m'attendre à quelque chose d'extraordinaire, pour­tant Costanza avait aiguisé ce qui me restait de curiosité.

-Qu'est-ce que vous... commençai-je.

-Chut, répondit-il en déployant un gigantesque écran le long de l'un des murs.

Puis il prononça d'une voix emphatique et ronflante :

"A celui qui n'a jamais vu le visage de la mort, je dédie ces quelques instants... Regarde, Regarde, Jean Dessany...


Et je vis...

Oh ! Rien de nouveau au premier abord...

une remarquable rigueur plastique, voilà ce qui me parut essentiel. Des ca­drages, des montages parfaits. Le film que me présenta Costanza était un véritable chef-d'oeuvre cinématographique. Exposé rigoureux des événements, rendu des cou­leurs, variété des plans : tout y était.

Quant à ce que j'avais sous les yeux...

Tout ce que j'avais secrètement désiré. Les Dix Commandements du Crime or­ganisé à grande échelle...

J'assistais à la projection d'un de ces films interdits, appelés communément "snuff movies", où de pauvres créatures se font trucider et violer pour de bon.

J'avais entendu parler de toutes ces choses-là. Mais, fidèle à ma ligne de conduite, j'avais toujours refusé d'y assister. Il avait fallu que Costanza m'appâte et m'attire dans ses filets, pour qu'enfin je me rende compte de ce que je ne connaissais que par la littérature et la fiction...

La seule différence entre les "oeuvres" de Costanza et celles d'autres scélérats de son espèce, c'est que lui, organisait ses tournages à grande échelle, en véritable Cécil B. de Mille, en mégalomane du massacre.

Je ne saurais vous décrire ce à quoi j'assistai. Trop fasciné par le spectacle, par les détails les plus odieux, je ne faisais pas attention à la globalité de l'"oeuvre".

Et comme mes impressions d'enfant, à la lecture de Sade, me parurent pauvres et sans consistance à côté de ce que ressentais à présent ! Je compris l'acharnement des tyrans de Rome, la véhémence des poussahs orientaux, les excès des bouchers de Buchenwald. Transformé en monstre, par une étrange et étrange et instantanée al­chimie, je ressentis la nécessité du meurtre et de la destruction, les délices ultimes de la contemplation.

Tout n'était que corps écartelés, lacérés, dépecés, victimes à moitié mortes, ten­tant de fuir, de se défendre, dans de derniers et dérisoires efforts de survie.

-Cruauté des cruautés, tout est cruauté, dit soudain Costanza, rompant le silence.

Il en avait presque les larmes aux yeux.

-En voilà assez pour ce soir..."reprit-il. Sa voix s'était vidée de toute émotion et rendait un son métallique.

J'étais littéralement collé à mon siège, incapable d'articuler, anéanti, mais, sans ressentir le moindre dégoût.

Costanza s'approcha de moi, posa une main glacée sur mon épaule :

"Il faut dormir maintenant. Je vous ai fait préparer une chambre au premier étage. Demain nous discuterons de tout ça à tête reposée."

Je me couchai, comme dans un rêve, trouvant facilement le sommeil, chose étrange et inexplicable.


Et je ne fis aucun cauchemar...


Cela faisait plus d'une semaine que je ne décollais plus de chez Costanza. J'avais tout vu : Auschwitz reconstitué, les cérémonies obscures des Aztèques, les or­gies de Caligula, les tranchées de 14-18, les massacres de Pol-Pot... et d'autres choses encore... que l'histoire ne mentionne même pas : fêtes druidiques, célébrations des temps anciens que l'on ne retrouve plus que dans les bribes de légendes, de racontars que l'époque moderne a bien voulu porter jusqu'à nous.

Enfin je voyais la mort, et à quelle échelle ! industrielle, mondiale, cosmique, infinie...

Peu à peu, je découvrais également la redoutable puissance logistique de cette gigantesque organisation. Elle était sur tous les fronts : famines, guerres, po­pulations opprimées...son équipe ne manquait jamais de figurants, que des officiels complaisants lui laissaient utiliser pour des sommes souvent plus modiques qu'astronomiques.

Et que dire de son public ? Des membres éminents de ce qu'il est convenu de nommer "l'intelligentsia", et venant du monde entier...

Combien de journalistes, en manque de reportage, se sont servis de ses oeuvres, en les faisant passer au compte d'une quelconque révolution ? Combien de chefs d'état, en mal d'agitation sociale, se sont assis sur ces fauteuils pourpres ? Combien de stars internationales, blasées de drogue et de sexe, sont venues chercher là l'ultime frisson ?


Au fil des jours, Costanza me délivrait sa philosophie.

-Ce qui caractérise notre époque avant tout, me disait-il, c'est l'iconolâtrie. Tout ce qui est présenté aux hommes sous une forme imagée prend plus de valeur à leurs yeux que le discours le plus argumenté. Filmez des images réelles, ainsi vous les priverez de leur immédiateté, vous fragmenterez leur dimension temporelle et historique. Alors, que se passe-t-il ? Celui qui les regarde leur accorde le bénéfice du doute, mais en même temps une confiance aveugle. Oui, les images aveuglent, d'au­tant plus fort que vous avez l'impression d'y voir clair. Vous réduisez des objets, des êtres à trois dimensions. Sur la morne plaine de l'écran, il n'en reste plus que deux, mais les moins essentielles. Tandis que l'écrit...l'écrit se passe d'image, mais l'inverse est bien moins vrai. Et pourtant, vous ne susciterez jamais le même engouement, jamais ! Qu'attendait l'humanité depuis qu'elle posséde une conscience historique ? Le cinéma. Qu'est-ce que la sculpture grecque ? Une recherche de mouvement. Les sagas scandinaves, les épopées d'Homère ? Des ébauches de soap-opéras. Je le crois, le cinéma est l'allégorie suprême, l'engloutissement esthétique par excellence. Je détiens ainsi l'arme absolue contre la Conscience. La vue est le plus faible des cinq sens, celui qu'on trompe le plus aisément. Il n'existe pas de sons, pas d'odeurs ambiguës. Des images oui, des mirages...Et plus ce que vous filmez est authentique, plus vous arrivez, par ce renversement en miroir que provoque la projection cinématographique, à lui donner ce caractère anodin, ce recul qui n'est que le dernier faux pas vers l'abîme.


Il me semble que l'anéantissement final est pour demain. Costanza est en train d'ébranler les fragiles fondations de deux siècles de Lumières, un château de cartes qu'il fait s'effon­drer et dont il redistribuera les éléments un à un au jour du renouveau.

Il est en train de ruiner la santé mentale des hommes et des femmes les plus ho­norés. Il asservit les dictateurs, hommes d'église, grands industriels, banquiers, tous les puissants de ce monde...encore quelques temps, et tous lui mangeront dans la main.

À vrai dire, peu m'importe. Pourvu qu'il ait satisfait mes passions morbides, je l'encouragerai presque à accélérer le processus de décadence de cette pauvre parenthèse historique, ouverte un jour par de candides Voltaire.


Mais revenons au lendemain de cette première soirée...


J'avais été réveillé par un domestique asiatique, silencieux, à l'image de la mai­son de Costanza, de son jardin, où bizarrement, pas un oiseau ne venait chanter.

"Mon Maître vous fait ses hommages. Il vous invite à le rejoindre sur la terrasse, lorsque vous serez habillé."

Ce fut tout. Sans un mot de plus, sans un bruit, le domestique aux allures de murène se retira de ma chambre.

Inutile de dire que je m'habillai en un temps record, et dévalai presque l'esca­lier qui menait à la terrasse de Costanza.

Il m'attendait, toujours aussi souriant et impassible, devant une table bien mise, décorée comme pour un jour de fête.

-Dessany, mon ami, avez-vous bien dormi ?

-Étrangement, j'ai dormi comme un charme.

-C'est toujours ainsi la première fois. Puis, l'accumulation des remords et des angoisses fait que l'on se sent moins à l'aise, les cauchemars s'ajoutent aux cauche­mars...

-Vous voilà diablement rassurant. Pour ma part, je pense que vous faites er­reur. C'est bien la première fois de ma vie que je me sens délesté du poids de mes mauvaises pensées.

Costanza resta songeur quelques instants : "Il se pourrait bien en effet, qu'en ce qui vous concerne, cela fût différent. Enfin, nous n'en sommes pas là pour le moment. Profitons de cette délicieuse fin de matinée...Voyons... Belkacem... faites le service au lieu de bayer aux corneilles !"

Il s'adressa à un domestique de type arabe, qui s'empressa immédiatement au­tour de la table.

-Voyons, mon cher Dessany, dit-il en reposant doucement sa tasse sur la table, que voulez-vous faire aujourd'hui ?

-Et bien, je visionnerais bien quelques...

-Tttt ! pas de ça à cette heure de la journée ! Vous êtes impatient, un bouli­mique. Non, je vous propose plusieurs solutions : ma bibliothèque est à votre dispo­sition, à moins que vous ne préfériez mon jardin botanique, ou bien...

-Ou bien ? dis-je avec impatience.

-Un petit tournage ? Oh ! juste une bagatelle, un petit exercice de style, une petite entorse à ma ligne de conduite cinématographique. Quelques ama­teurs m'ont passé commande il y a deux jours... si cela vous tente...

-Me tenter ? vous avez employé le mot juste ! Je serai ravi d'assister à ça...


18/02/2010

JE SAVAIS

Je savais qu'en venant ici je prendrai
La claque
La leçon
La tangente
Le large

Je savais qu'en venant ici je finirai
Par me taire
Par savoir
Par mourir
Par renaître

Je savais qu'en venant ici nous serions
Sacrifiés
Crucifiés
Foudroyés
Vivants

Lorsqu'un instant remplace la langueur d'une vie
Lorsqu'un baiser remplace la longueur d'un serment
On sait
Qu'en venant ici
On a fait
Ce qu'il fallait...

18:08 Publié dans Lyriques | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amour, mort, fin, espoir, vie, renaissance

03/02/2010

PLANTE A POTICHE (XXS Story 3)

Je suis comme les plantes qu'on fiche en terre, sevrée d'engrais et de pesticides. J'ai une grande tige, un maigre feuillage et des fleurs ternes. A mes pieds, une triste pelouse, un peu jaunie par le vent sec, vient mourir en dégradé sale...
Je reçois la visite, jour après jour, de tous les chiens énurétiques du quartier. Je n'ignore plus rien de leur anatomie dégueulasse.
Les gnards de dix ans me shootent à coups de ballon Ribery,
Les mamies bigles me tanquent leurs cannes dans les racines
Les ados amorphes planquent leur Marie Jane dessous mes feuilles
Les amoureux arrachent mes fleurs en niaisouillant

Pas un jardinier pour me tailler, pour me biner, me rafistoler.

Je ne pousse que de mots d'amour...
Alors je périclite
Et bientôt je ne serai plus qu'un cadavre Monsanto
Une plante Round Up
Pour l'os de Rex.

22:00 Publié dans Bref | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : plante, sécheresse, mort