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22/03/2010

SIXIEME PARTIE


Le mercredi soir, Brainstorm - et il le fit à contrecoeur - m'annonça que nous al­lions recevoir des invités, venus pour assister à une projection privée. Il me tendit un autre message de Costanza.


"Cher ami,

Je compte sur vous pour recevoir dignement mes invités.

Soyez particulièrement attentif à l'une d'entre eux, une dame mûre, mais en­core fort agréable. Restez en sa compagnie si elle le désire, et sachez la contenter du mieux que vous pourrez.

Comme de bien entendu, je vous fais une entière confiance.

A bientôt.

COSTANZA R."

L'un des domestiques, un blond aux allures scandinaves, vint nous annoncer que "ces messieurs-dames" nous attendaient dans le grand salon.

J'allai à leur rencontre, un peu agacé par ce contretemps qui perturbait ma tran­quillité.

Et je trouvai sous mes yeux la quasi-totalité du gratin local, comme en état de manque, agité par une incoercible nervosité.

Le plus notable d'entre eux se leva pour me serrer la main et faire les présenta­tions. J'avais déjà eu l'occasion de le rencontrer au cours d'une soirée organisée en mon honneur en un autre lieu, à Marseille. Mais si j'avais su...

"Ainsi, mon cher Dessany, vous êtes l'un des membres de...de..."

-Je suis ici pour remplacer du mieux que je peux notre estimé bienfaiteur...J'ai reçu aujourd'hui quelques copies assez réussies..."

"Si vous voulez bien me suivre..."

Tous les invités se précipitèrent à ma suite, tandis que Brainstorm m'emboîtait le pas. Il s'empara littéralement de la poignée de la porte, m'écrasant contre le mur par la même occasion. Je dus faire un sacré effort pour ne pas hurler et lui renvoyer l'impolitesse. Il avait l'air visiblement enchanté de son petit tour.

Me remettant du mieux que je pouvais, j'installai mes hôtes le plus confortablement possible.

L'une des dames étaient visiblement venue seule. Je la connaissais. Un profes­seur d'Université assez renommé. Une belle femme, un peu inquiète et agitée, embar­rassée dans un accoutrement cuiresque qui lui convenait certainement moins que les confortables tailleurs qu'elle portait habituellement.

"Madame Ballardy. Me ferez-vous l'honneur de vous asseoir près de moi ?"

Elle acquiesça d'une voix rauque. Elle paraissait intimidée, et je compris que c'était peut-être la première fois qu'elle venait ici.

La projection commença, dans un silence religieux. Je sombrai dès les premiers instants, collé à l'écran, sans plus me rendre compte de ce qui se passait autour de moi. Je fus notamment amusé par un petit film sans prétention, mais d'un humour raffiné, une sorte de "Petit traité de cuisine anthropophage". La jeune femme, la "cuisinière" qui se tenait derrière ses fourneaux était masquée, mais il me sembla que j'étais sur le point de la reconnaître. Pourtant, il me fut impossible d'éclaircir ce dé­tail. De plus, elle se lança dans une savante élaboration de pieds et paquets à l'an­cienne, recette qui est, et de loin, ma préférée, un sommet de la gastronomie mon­diale... Était-ce un pur hasard ou une attention charmante de Costanza ? Je ne pou­vais le savoir.


Lorsque l'écran fut redevenu blanc, je me rendis compte que la veuve Ballardy me fixait béatement du coin de l'oeil. Un peu agacé, je me relevai, et conduisis les hôtes dans une autre pièce, où leur furent servis des rafraîchissements, et où je tentai de secouer quelque peu la gêne qui s'était installée dans leurs esprits. Ils tentèrent de me poser quelques questions sur Costanza, que j'éludai habilement. Je me renseignai sur leurs habitudes dans la maison, pris les rendez-vous pour le mois suivant, et après quelques palabres, les reconduisis vers la porte d'entrée, côté sortie.

"Un instant, Madame Ballardy. Me ferez-vous l'honneur de rester un peu plus longtemps en ma compagnie ?"

Elle accepta avec un empressement un peu poussé.

-C'était la première fois, hein ? lui dis-je.

-Presque... répondit-elle d'une voix étranglée. L'autre fois, je me suis... éva­nouie pendant la projection.

Une vague de mépris me souleva intérieurement. Cette femme m'agaçait, mais comme Costanza tenait à ce que je m'occupe d'elle, je fis contre mauvaise fortune bon coeur.

-Avez-vous sommeil ?

-Oh ! non ! me répondit-elle en jouant les midinettes, ce qui lui allait fort mal. Antonio m'a dit que vous étiez un séducteur hors pair...

Mais de quoi se mêlait-il ? Je n'avais pas besoin de publicité. Je pense l'avoir déjà dit, mais, en ce qui concerne les femmes, je me contente de les satisfaire par pur esprit de sociabilité. Je n'ai pas besoin qu'on me force la main. J'estime être assez grand pour me débrouiller tout seul.

Et c'est ainsi que je me suis retrouvé dans mon lit avec cette femme que je ne dé­sirais point. Sa placidité et sa timidité n'étaient qu'une apparence. Une fois déshabil­lée, cette gourde avait changé de peau. Je commençai à m'affairer sur elle, dégoûté par sa chair molle de femme entre deux âges.

Elle commença à pousser des cris d'hystérique...

Je m'obligeai à fixer le mur...

La sérénade continua, cette femme était complètement folle, folle à lier...

Une étrange réaction se produisit en moi. Jusqu'à présent, j'avais réussi à sup­porter stoïquement les excentricités des créatures que j'honorais de ma présence, mais, là, il m'était impossible de faire preuve de la même patience.

Je ne répondais plus de mes actes : comme guidé par une voix intérieure, qui me soufflait d'en finir avec cette mascarade, je fixai froidement la femme qui se trouvait sous moi.

Elle était réellement répugnante, rouge et essoufflée.

Elle esquissa un sourire, qui m'apparut comme une invite à figer cet instant pour l'éternité.

J'enserrai son cou entre mes mains, comme détachées de mon corps et agissant de façon autonome...

Une minute plus tard, les cris avaient cessé... définitivement...

Complètement épuisé, je m'endormis sur le champ, et je pense que j'ai du ron­fler bruyamment...


Je me réveillai, complètement hagard. La maison était silencieuse, comme morte elle aussi. Je regardai ma montre : trois heures du matin.

La femme était étendue, crispée définitivement par un dernier sursaut d'agonie. De la bave avait filtré entre ses lèvres pâles.

Et soudain, je me rendis compte de l'horreur de la chose : je venais, pour la première fois de ma vie, de tuer un être humain.

Pire même, je me rendis compte que cette situation n'était en rien désagréable.

Mais quelque chose de plus terrible me vint à l'esprit : qu'allait penser Costanza de ce que je venais de faire ? Comment les autres invités, ceux qui savaient que j'étais resté seul avec cette femme, allaient-ils réagir, en s'apercevant qu'une cliente avait pu trouver la mort, au même titre que les êtres sans intérêt dont ils contemplaient les souffrances sur la pellicule ?

J'en étais à ces réflexions lorsque j'entendis un grand coup frappé sur la porte de ma chambre.

-Dessany ! ouvrez, imbécile !

Je restai pétrifié, tandis que l'on continuait à tambouriner de l'autre côté.

-Mais ouvrez donc ! Vous êtes sourd ou quoi ?

Je finis par me traîner du mieux que je pus.

La tête courroucée de Brainstorm m'apparut en pleine lumière.

-Un beau gâchis ! dit-il en apercevant le corps de Madame Ballardy. Voilà qui va déplaire à Monsieur Costanza...

Je ne savais quoi dire, honteux comme un écolier pris en faute... et quelle faute !

-Co... comment avez-vous deviné ? bredouillai-je.

Il me regarda avec mépris.

-Mon Maître a tort de vous accorder sa confiance. Quant à moi, j'ai tout de suite vu ce que vous valiez. Vous vous croyez plus malin que les autres, mais vous n'êtes, au plus, qu'un sinistre crétin !

-Comment osez-vous ?

-Et vous, comment osez-vous assassiner ici les clientes de mon Maître ?

-Ce... c'était un accident, je vous le jure !

-Et vos cris de bête féroce, tout à l'heure, c'était un accident ? Un peu alarmé, je lui demandai :

-Vous semblez avoir mis beaucoup de temps à intervenir...

-Il a fallu que je joigne mon Maître, cela m'a pris un bon moment. Oh ! rassu­rez-vous, il vous fera bonne figure. Mais, moi qui le connais bien, je sais que sous son apparente bonhomie, il sera fou de rage. D'autant plus courroucé qu'il vous estimait énormément, on se demande pourquoi !

-Il n'y a pas de quoi faire tant de grabuge. Après tout, avec tout le monde qu'il a fait assassiner...

Le secrétaire me regarda avec mépris. Il enveloppa le corps dans une housse blanche qu'il avait amenée avec lui, et tandis qu'il chargeait l'encombrant paquet sur ses épaules, s'apprêtant à l'emmener je ne sais où, il ajouta à mon intention :

-Vous n'avez décidément rien compris. Et si je vous disais que feue Madame Ballardy était une amie de longue date ?

Il n'y avait rien à rajouter. Pour la première fois, je sentis que j'avais mis les pieds dans un terrible engrenage... Pour la première fois, j'eus envie de fuir cette mai­son...

La fin de la semaine fut une occasion de grands changements extérieurs. Je m'étais remis à penser, alors que depuis quelques temps, annihilé par ma rencontre avec Costanza, je m'étais contenté d'être un suiveur.

Je commençais à me poser des questions. Qui sait si celui qui se prétendait mon ami n'agissait pas de la même façon avec tout le monde ?

D'abord, il attirait certains esprits supérieurs chez lui, les rendait esclaves d'une façon ou d'une autre, les compromettaient pour qu'ils ne puissent plus lui échapper, et  ensuite, les faisait agir pour son propre compte.

Oui, c'était peut-être ainsi que procédait Antonio di Costanza.

Qui sait si je ne m'étais pas tout bonnement fourré dans un guêpier ?

Je réfléchissais... avais-je eu une seule fois envie de sortir de cette maudite maison ? Avais-je eu une seule fois envie de faire autre chose que de regarder ces satanés films ?

NON.

J'étais prisonnier, physiquement et psychiquement. J'avais remarqué que certains domestiques surveillaient mes allées et venues. Que Brainstorm, qui pourtant ne m'aimait pas, m'avait conseillé de rester là en permanence car son Maître pouvait revenir d'un instant à l'autre.

Mes pensées se précisaient, ma confiance et mon admiration pour Costanza se dégradaient.

Je vivais dans l'angoisse de son retour...

Pour occuper mes journées, je m'étais remis à l'écriture, et je dois dire que mon inspiration se trouvait renforcée, mon imagination décuplée par les derniers événe­ments. Je me consacrais en grande partie à la relation de ma rencontre avec Costanza, narration que j'achève en ce moment-même...

Je flânais souvent dans la bibliothèque, abondamment fournie en ouvrages de toutes sortes. Mais je m'étais un peu désintéressé de la lecture, plus attiré par la fré­quentation de la salle de projection.

Je vivais un peu comme un solitaire, ne goûtant point les rapports informels avec la valetaille. D'autre part, Brainstorm me battait froid, aussi communicatif qu'une carpe sur un étal de poissonnier.

Le vendredi soir, alors que je venais d'achever, seul, un dîner frugal, (j'avais complètement perdu l'appétit), j'entendis un ronflement de limousine, événement somme toute sans intérêt dans l'absolu, mais qui, pour moi, signifiait presque une sentence de mort : Costanza était de retour.

J'attendis son arrivée sur la terrasse, le nez plongé dans mon assiette à moitié pleine, des gouttes de sueur dévalant mes joues en feu.

Qu'allait-il se pa...?