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23/04/2010

Holo Tueries

(ou : quand les bizuthages virent au biturage...)


Il me semble bien que nous étions à Venise...

Nous approchions de la Place Saint Marc et de la fin du siècle. Nous étions jeunes et aussi largués que les amarres du Vaporetto qui nous rapprochait de la Cité Sleeping, du Temple de la Lune de Miel. Ce présage augurait des amours éternelles. Nous nous trompions pourtant. Sous les eaux troubles de la Bella Donna, il y avait le poison des jeunes idiots, l'impatience.

Maria, Sandrine, Alain et moi. Un quatuor de sérénades sur fond de lamento grinçant. Un quatuor de cordes à se pendre.

George était morte et Alfred ? Alfred courait les Georges. Les Amants de Venise ne s'étreignent plus que dans les cimetières. Nous croyions que l'amour était encore une Valeur Culturelle Intangible, alors qu'il n'a plus pour les Mortels des Communs qu'un arrière-goût de Cul de Praline.

"Une friandise, Monsieur ? Un petit four Madame ?" - Pas d'amour surtout ! Vous comprenez, mon ulcère du coeur, ma gastroentérite vaginale... L'amour c'est corrosif et indigeste. Un vice coûteux qu'on ne peut plus se permettre à notre âge...

C'est pourquoi, peut-être, j'ai vu Venise telle une tombe, et nous, quatre fantômes en visite au Sanctuaire des Liaisons Doucereuses.

Alain qui aimait sans fin, Maria qui aimait trop loin, Sandrine qui aimait trop bien, et moi qui n'aimait plus rien.

Etranges pèlerins, nous avons fui les lieux infestés de Touristicus Blattus. Nous avons longé les rues désertes, traversé des places silencieuse, dans le calme et le bonheur le plus absolu. Nous avons pleuré de rire pour la dernière fois. Après, nous avons pleuré tout court.

Venise sentait bon le bateau et l'oiseau. Venise était blanche et irrationnelle. Nous aurions voulu tomber amoureux, mais personne ne nous a vus. Nous avons salué et repris le Vaporetto sur le retour.

Quelques autres spectres nous accompagnaient. Et le reste de la troupe, des vivants, des bons vivants même, qui ne nous voyaient pas. Il me semble bien qu'ils riaient. A cet instant, il aurait été bon de tout lâcher.

Comme les crachats des Dieux, le long d'un égout sans fin, nous allions regagner la Phocéenne.

Quelqu'un a parlé d'holothuries, dans un livre de Moravia. Elle s'appelait Desideria. J'ai regardé dans le miroir sans tain de la lagune. A cet instant, j'ai vu nager quatre tubes, complaisammant animaux. C'étaient peut-être nos reflets, tout simplement.

Quelqu'un a jeté une pierre ou bien une larme dans les eaux saumurées. L'instant d'après, il n'y avait plus rien.

...

Au petit jour, j'ai vomi sur le trottoir. Nous étions arrivés à Marseille.

11/04/2010

MARSEILLE VERS

MARSEILLE VERS

Souvenirs de la planète Mars d'un demi-anglais, aux alentours des années 90

Bref Marseille. Une ville que je connais si peu, sauf par les descriptions flamboyantes que m'en faisait mon père, mais suffisamment  pour ne pas avoir l'air ignare du touriste qui débarque.

...

Marseille se définit, par rapport à Paris, comme une façon atténuée d'envisager une existence déjà pénible.

Evidemment, je vous le concède, Marseille souffre de toutes ses forces de la gangrène du Nord, du cancer de la Canebière, de la peste de la Cayole, de la lèpre du Panier ; Marseille pue la Rose fanée et le Merlan bouilli, fume comme une opiomane, brouillonne comme une débutante et ahane comme une sous-maxé.

Mais justement, à l'instar de la sous-maxé susnommée, elle révèle au-delà du fatras froufroutant de ses haillons et du placo qui lui sert de fond de teint, des éclairs dans ses yeux de morue qui font dire : "devait être pas mal la donzelle dans sa jeunesse !"

...

Il était onze heures du matin. Je me sentais dans une forme éblouissante.

Pourtant, j'ai failli déchanter en arrivant chez la Phocéenne. Sur le Port, il y avait de la pluie comme s'il en pleurait : le ciel faisait la grève du bleu et les marseillais...

Ils faisaient des têtes de déterrement, on aurait dit que la population entière des Corons et de la Sainte-Russie réunies m'avait précédé dans un exode massif.

Pourtant, je ne pouvais me tromper. Personne ne peut avoir la tête d'un marseillais typique en aussi peu de temps. Mais leurs mines défraîchies... On aurait dit un mauvais remake de Pagnol shooté par Bergman au mieux de sa forme.

Je me suis posé comme un charme sur la première terrasse de café venue, en l'occurrence le New York, naturel refuge de tout membre de la Jet-vain-Set locale. Première pause apéritive de la journée, sur fond de fruits déconfits.

J'en voyais quelques-uns qui semblaient plongés dans d'interminables conversations, ponctuées de hochements de têtes graves et sans espoir, de moues dubitatives, de gestes démesurés et de grands éclats de voix...

Au plus profond de mes vagues souvenirs de mes passages dans cette ville, je ne retrouvais rien de semblable...

Le serveur au visage torchonné déposa bruyamment le verre de 51 sur ma table. Tout son faciès semblait une vivante incarnation du désespoir nietszchéen : "A quoi bon ?"

A côté de moi, j'entendais deux petits vieux, dont le nez énorme en trompette les classait dans le type fernandélien :
"C'est une catastrophe... nationale !"
- J'en étais sûr... c'était trop beau !
- Même en quarante, pourtant c'était pas la joie, même en quarante, c'était pas comme ça !
-Tain d'Adèle ! je préférerais encore ça !

Mais de quoi pouvaient-ils bien parler ?

Je me tournai vers une jolie blonde, quoique fausse, avachie derrière sa tasse de café. Si je ne m'abusais point sur mes facultés de discernement, elle avait dû fortement contribuer à la pluviométrie ambiante.

-Vous avez l'air bien tristes, tous, aujourd'hui...
Elle fronça les sourcils, comme importunée par mon intervention très directe.
-Très drôle, on a perdu... vous le savez pas ?
-Perdu quoi ? perdu quoi ? La Bonne Mère ?
-Parlez pas de malheur... déjà qu'on a perdu... c'est la fin du monde...

Dire que son accent était ravissant aurait été un peu exagéré. Le chewing-gum qu'elle mâchait hargneusement n'ajoutait rien à l'affaire.

-Perdu quoi ?
-Mais d'où vous sortez ? de l'espace ?
-Presque... j'arrive de Paris... et j'avoue que je suis un peu perdu...
-Alors vous avez pas vu, hier soir ?
-Vu quoi ?
-La coupe... LA COUPE !

Un vague souvenir remonta à la surface de mon liquide céphalo-pastissé : le Graal local... les chevaliers du ballon rond... Il est vrai que je ne suis pas un fanatique de football, ce qui fait la honte de ma moitié anglaise, horrifiée du manque de sportivité de l'autre moitié.

Je me maîtrisai du mieux que je pus (remerciant, pour une fois, mes gênes britanniques self-contrôlés) pour ne pas éclater de rire. Et ce ne fut pas seulement par politesse. La petite blonde, même fausse, était une vraie beauté... mieux encore, elle était vraiment très jeune.

Profitant du fait que le ciel commençait à tourner sa veste de pluie, et découvrait ses arrières ensoleillés, j'attaquai de front : je l'invitai à surmonter sa douleur en ma compagnie. Aussi incroyable que cela puisse paraître (et surtout pour moi-même, croyez-le sincèrement) elle accepta. Elle était de cette race légère, aux paupières lourdes de sens, encline à sécher les cours aussi bien que ses larmes, se raccrochant facilement au premier arrivé pourvu qu'il ne fût pas le premier venu.

Elle s'appelait Samantha, comme certainement une grande partie des marseillaises de son âge : les autochtones ont un goût déplorable en ce qui concerne les prénoms qu'ils donnent à leur enfant. Elle avait dix-huit ans, accusait un léger et charmant retard scolaire. Au bout de dix minutes, je me rendis compte que nous n'avions pas du tout les mêmes valeurs. Mais qu'importe, parfois, les apparences se suffisent à elles-mêmes.

Ses parents étaient postiers, originalité sans pareille dans cette ville de fonctionnaires, et son petit ami venait de la quitter - ce qui me remit aisément à ma place habituelle et m'ôta toute illusion sur mon charme naturel. Je compatis muflement à sa douleur.

Malgré ses malheurs, elle gardait un bon appétit, elle appréciait la viande rouge et saignante - et j'osais espérer qu'elle serait tout autant vorace en d'autres circonstances.

Quand elle eut appris que j'étais écrivain, à demi-anglais, et que mes moyens me permettaient de m'installer confortablement dans un des plus beaux coins de la ville, en l'occurrence un superbe duplex sur le Quai de Rive-Neuve, elle garda une petite place pour le dessert...

-Anglais... comme LUI... dit-elle en s'étranglant à moitié
-Oui bien sûr, dis-je en pensant qu'elle devait faire allusion à l'un de mes auteurs favoris, Chesterton ou Golding.
-J'aimerais tant le connaître... il est trop drôle... il est trop beau... tellement cooooollllll

Ca, pour être cool, il devait l'être. Il me semble bien que ce mot a été spécialement créé pour désigner l'état mental de mes compatriotes. Mais la pauvre petite ne semblait pas comprendre tout ce que cela peut impliquer.

Tout compte fait, je ne voyais pas de qui elle voulait parler. Une star quelconque... mais qui ? Je lui demandais, dans un éclair de génie, s'il ne s'agissait pas d'un joueur de football... et je déclenchai une véritable crise d'hystérie. Pour avoir tapé dans le mille, j'avais marqué en pleine lucarne.

-Chris... Chris Wadeule...

Elle m'expliqua en long et en large et même de travers, tout ce qu'il faut savoir de la passion de lombric qu'elle vouait à son idole. Avec ce sens de la mesure propre à tous les marseillais, elle me parla des millions de photos qui ornaient sa chambre, des milliards de lettres qu'elle lui avait écrit, toujours sans réponse.

-Dis, tu veux qu'on aille les voir ? Ils viennent sur le Vieux-Port, en bateau, cet aprème, devant la Mairie... là bas... c'est trop bon...

Je ne sais pas si c'était vraiment trop bon, mais, que ne ferait-on pas pour pouvoir planter son étendard en chair fraîchement conquise ? Je dis oui à M. le vigoureux Maire, mais ce n'étaient pas des idées laïques et républicaines qui me passaient par la tête à ce moment-là.

...

Les martyrs locaux devaient arriver, en toute simplicité, sur un grand bateau blanc, modèle nouveau riche. Officiellement, ils étaient prévus vers trois heures trente de l'après-midi, mais je n'en croyais pas un mot. N'empêche que, bien longtemps avant cette heure fatidique, ma grue prenait son pied devant l'Hôtel de Passe... euh... de Ville, m'ignorant copieusement, scrutant l'horizon avec autant de conviction qu'une carmélite guettant l'apparition immaculée de la Sainte-Vierge.

Pendant ce temps-là, une foule de fanatiques, oublieux de la défaite comme seuls des Français peuvent l'être, se pressaient en purée humaine, de plus en plus compacte. Il y avait là toutes les catégories sociales possibles et imaginables, échantillon populeux qui aurait fait le bonheur de tout sociologue ou d'un quelconque dictateur, en rupture de foule à décortiquer ou à haranguer.

Cela allait de la Mamie qu'on trouve complaisamment bien conservée pour son âge, même si l'on risque d'attraper le botulisme avec ce genre de sardine à l'huile, jusqu'à la pin-up poupine proportionnellement fardée à la couche de cellulite recouvrant ses cuisses minijupées. On pouvait aussi apercevoir d'inévitables spécimens de quadras velus et rutilants de concupiscence, des hordes de gamins mal lavés venant de la si mal nommée Belle de Mai. Tout cela vous donnera une idée du niveau sonore global de l'assemblée, presque aussi cacophonique que l'Assemblée Bourbonne, avec un grand A.

Finalement, je me réjouissais plutôt de ce spectacle de froufrous, cliquetis, poissonneries et échauffements de service. J'en ai plus appris sur l'espèce humaine qu'en quatre ans de cocktails parisiens, et j'invite vivement les pisse-froid copieurs des canards parisiens à venir tenter l'expérience ici-même, avant que de nous tartiner de "jaitoukompri" et autres "cépaskeu" de triste mémoire.

...

Enfin, sur le coup des cinq heures, l'objet du délire collectif était bien en vue ; je dois dire qu'il ne provoqua pas vraiment le même effet qu'une embarcation de réfugiés albanais aux abords de la côte italienne.

J'entendis des "Oh !", des "Ah !", des "Hé bé !" et autres onomatopées du même acabit : un joli groupe sanguin sur fond de tapis rouge mental.

Un quart d'heure plus tard, j'avais eu le temps de perdre les trois quarts de mes facultés auditives.

Enfin, ce Mayflower d'un nouveau genre accosta en Terre Promise...

En un instant, toute l'humidité ambiante passa du ciel délavé, qui avait pensé à se munir d'une épaisse couche nuageuse, à l'ensemble des petites culottes réunies pour la circonstance... Ravissant échange culturel entre le Ciel et la Femme...

Tous les sens et nonsense de la foule étaient mobilisés, tout autant que l'ensemble des Forces Alliées à la veille du Débarquement. En fait de débarquement, les pauvres sportifs avaient plutôt l'air de sortir d'une autre planète, sourire aussi authentique que celui d'une playmate en couverture centrale de Playboy, levers de bras aussi mécaniques que ceux d'un candidat à l'Erection Présidentielle... les chevaliers du ballon rond n'essayaient même pas d'avoir l'air décontracté, engoncés dans leurs superbes costumes comme dans une armure trop belle pour eux...

Je passe sur la cérémonie, décevante et compassée comme seule peut l'être une manifestation à (mauvais) caractère officiel. L'âme du moment était tout entière dans la foule, et non pas, malheureusement (mais peut-il en être autrement ?) au sein des membres d'un gratin qui me parut éventé.

Enfin, après moults intermèdes, interludes et entractes, cette épreuve imposée de consolation collective prit fin.

Le silence reprenait ses droits, et tout naturellement, j'invitai ma Samantha à soigner son inflammation de cordes vocales et sa frustration grandissante en compagnie de mon ersatzique personne.

...

Je l'emmenai bien sûr (n'ayant pas encore aménagé ma nouvelle demeure en ustensiles divers et variés pour s'allonger et galipèter) dans l'hôtel le moins borgne de l'endroit, le binoculaire Beauvau, binoculaire jusqu'à son réceptionniste qui ne me fit même pas le clin d'oeil réglementaire en de pareilles circonstances.

Je n'avais pas touché de femme depuis une très longue période, autant dire que je me sentais tout aussi excité qu'un régiment de pucerons s'attaquant à un bouton de rose à peine éclos (merci à toi Ronsard, Prince des Poètes pédophiles... qui me valut une exclusion du cours de français pour avoir osé émettre l'hypothèse que l'Ode à Cassandre était un attentat à la pudeur juvénile).

Quant à ma Samantha, elle dut certainement, pour se donner du coeur à l'ouvrage, m'imaginer en short et en crampons bleu et blanc... enfin, c'est ce que je me suis dit.

Cependant, ce fut plus agréable que prévu, et je me comportai mieux qu'honorablement en la circonstance.

Je réalisai même le Hat-Trick charnel, quelques reprises de volée sensationnelles pour corser le tout, et pour finir, droit au but au ras du sol.

Je finis par m'effondrer après quelques prolongations harassantes...


00:39 Publié dans Memorandum | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : marseille, om, football

10/02/2010

CE QU'ON PEUT FAIRE QUAND ON S'ENNUIE...LA NUIT

(Extrait de souvenirs de mes vingt ans à Marseille)    En général, dans la journée, on se sent de mauvaise humeur, accablé, étouffé, électrique...Le moindre geste est difficile, on a l'impression de respirer des millions d'atmosphères, entassées jusqu'à l'écoeurement. Les gens sont agités de tics nerveux, la moindre pensée devient insoutenable. Un seul mot pour résumer ces journées-là : lourdeur...
C'est toujours ainsi avant l'orage. L'orage qui couve comme un orgasme, lentement et sûrement préparé...qui parfois ne parvient pas à terme, et alors l'accablement et la frustration s'emparent de vous...l'orage qui éclate parfois au moment où vous vous y attendez le moins, et alors, c'est une surprise mêlée de panique qui vous étreint.
...
Toute la journée, les nuages s'étaient amoncelés au-dessus de Marseille, et l'air était devenu proprement irrespirable. Nous étions tous passés de bain de sueur en bain de sueur.    
Et comme plus qu'une autre, je suis sensible aux charges électromagnétiques, mon humeur, qui n'est pas en général des meilleures, étaient des plus massacrées. En moins de cinq heures, j'avais réussi à me disputer une dizaine de fois, sous les prétextes les plus divers, avec mon amour de toujours, qui, dans ces moments-là, réagissait avec la promptitude d'un bernard-l'ermite se réfugiant dans sa coquille.
La dernière fois, ce fut parce qu'ayant éclusé à la vitesse de l'éclair un paquet entier de cigarettes, et trop fatiguée pour descendre en acheter un nouveau, au tabac du coin, à quinze mètres de là, je lui avais demandé d'y aller à ma place.
Le pauvre chéri, enfoncé dans son fauteuil, à moitié ensommeillé, se déclara incapable de mettre un pied dehors, et ajouta qu'il ne voyait pas pourquoi il irait faire les courses à ma place, alors que j'avais deux jambes qui fonctionnaient le plus parfaitement du monde.
Il déclencha un de ces cataclysmes dont je suis coutumière, et les voisins, pour autant qu'ils n'étaient pas en train de faire la sieste, ont pu croire un instant, que la tempête se décidait enfin à arriver. Pourtant aucun éclair ne vrillait le ciel, toute la foudre se concentrant pour l'instant dans mon regard. Quant à ce qu'ils auraient pu prendre pour des coups de tonnerre, n'était en fait que le bruit des pieds et de mes poings martelant le sol et les murs, à en faire trembler sur ses fondations la vieille habitation bicentenaire, située sur le Quai Rive-Neuve.
Cela peut paraître étonnant que, pour un prétexte aussi futile, mon humeur se transforme en cette soupe au lait légendaire. Oui, mais si vous me connaissiez mieux, vous ne seriez plus du tout surpris.
Je fais partie de cette catégorie d'êtres déphasés, dont le métabolisme psychique réagit de façon inversement proportionnelle à l'amplitude des stimuli externes. D'un rien je fais une montagne. Face à une montagne de problèmes, je me comporte de la façon la plus détachée possible.
Si vous ajoutez à cela l'atmosphère irrespirable qui enveloppait Marseille depuis trois jours, vous comprendrez sans peine que mes tendances capricieuses fussent passablement exacerbées.
Un coup de poing donné trop fort dans le mur -ce qui me fit horriblement mal- me rendit à la raison, et c'est en bougonnant que je dégringolai quatre à quatre les marches de l'escalier. Je me retrouvai sur le Quai Rive-Neuve, étouffant, gondolé d'asphalte fondue, pour foncer comme une dératée, au péril de mes glandes sudatoires, jusqu'à ce bar-tabac qui engloutit quotidiennement une partie de mes économies.
Je suis remontée tranquillement, calmée par la fournaise environnante. L'amour de ma vie était un peu plus enfoncé dans son fauteuil, partagé entre l'anéantissement dû à la chaleur et l'accablement dû à mon mauvais caractère.
Je forçai la dose question enthousiasme, histoire de faire oublier la séance hystérique qui avait précédé.
-Tu ne m'en veux pas au moins ? dis-je, d'une voix qui n'enjoignait pas de réponse négative.
-Non, grommela-t-il, et son non sonnait comme un oui.
Entendant me faire pardonner coûte que coûte, je lui servis un pastis glacé, noyé dans un grand verre où flottait une invicible armada de glaçons.
"Ce putain d'orage, il va se décider à crever", pensai-je, en tentant des incantations shamaniques, me balançant d'un pied sur l'autre, esquissant des gestes rappelant vaguement la danse de la pluie pratiquées chez les Sioux.
Le pauvre chéri en eut le tournis.
-Tu ne peux pas te calmer ? Tu me fatigues...
-J'essaie de faire pleuvoir...tu vois pas ?
-Il viendra pas cet orage.Ca fait dix ans qu'il n'y en a pas eu un vrai à Marseille.
Nous étions à la veille du 15 septembre, et cela faisait exactement deux mois et demi qu'il n'était pas tombé une goutte d'eau sur toute la région.
-Je te dis qu'il viendra...je le sens...
-Bah ! Pour ce qui est des orages, tu t'y connais !
-Ca veut dire quoi ?
-Stop ! ne recommence pas. J'ai eu ma dose.
-Je me demande comment tu fais pour me supporter...parfois.
-Moi aussi...par moments.
-Peut-être à cause de ça, dis-je en commençant à retirer mon tee-shirt.
-Ah non ! pas maintenant ! je suis trop crevé.
-De toute façon, j'ai trop chaud moi aussi.
Il était huit heures du soir, et le soleil n'était toujours pas apparu de la journée. Au contraire, les nuages, de plus en plus nombreux, continuaient leur réunion au sommet. Un véritable symposium de cumulus accumulés, boursouflés, noirs comme la peste...Je n'en avais jamais vu de si charbonneux...comme des morceaux de nuit qui se chevauchaient, se bousculaient, s'alourdissaient dans une sorte de bacchanale céleste et infernale. Une véritable vision d'apocalypse. Ca me rappelait une nouvelle de Stephen King : "Brume", où l'on voit une petite ville américaine se faire engloutir par un brouillard maléfique...
-Ca me fait peur ce ciel noir, et en même temps, ça me plaît...
-Don't worry, be happy, me répondit-il avec ce sens de la répartie cloche en stock qui finit toujours par m'agacer.
-Mais je ne m'en fais pas du tout.Au contraire, plus il y aura d'éclairs, mieux je me porterai.
J'ai une véritable passion pour les orages, il m'arrive même de les observer au téléscope. Toute petite,  je passais toujours mes vacances dans le Sud-Ouest, chez mes grands-parents, une région fertile en foudres et tonnerres de toutes sortes. Les nuits où le ciel se zébrait, en proie à une séance de flagellation cosmique, je réussissais toujours à tromper la vigilance de mes parents inquiets, pour me glisser à l'extérieur de la maison, pour courir tête nue m'offrir en pâture aux Dieux de la tempête. J'ai toujours réussi à passer au travers des cataclysmes naturels, mais jamais aux gifles en retour, administrées par la main de mon ombrageux paternel, de qui au passage, j'ai hérité le caractère apocalyptique.
On rebat tellement les oreilles des gens avec les dangers des phénomènes atmosphériques ou telluriques...peut-être pour qu'ils ne pensent pas qu'il en existe d'autres, moins naturels et plus sinistres à mon avis.
...
Neuf heures du soir. Nous étions en train d'essayer de déglutir quelques biscuits apéritifs (qui constituent notre ordinaire, vu que la majorité de notre budget alimentation passe en pastis et alcools variés, dégustés nonchalamment au Bar de la Marine) lorsque le vent se leva.
En un instant, il se mit à faire presque froid.
-Ca y est, dis-je, il arrive.
-Attends un peu, si ça se trouve le vent va chasser les nuages...
Comme pour le contredire, un coup de tonnerre, digne du grand Stentor lui-même, lui coupa la parole et tous ses effets.
Presque simultanément, une main non identifiée donna trois coups de sonnette à la porte d'entrée.
J'appuyai sur l'interrupteur et laissai la porte entrebaillée. On entendit des pas précipités dans l'escalier.
-C'est nous, dit une voix, facilement identifiable, caverneuse en diable, comme calquée sur le coup de tonnerre précédent.
Un couple de délurés exubérants, l'un aussi grand, fort et blond que l'autre était petite, fine et brune nous fondit littéralement dans les bras, pas plus épuisé que ça après les terribles épreuves climatiques de ces derniers jours.
Sébastien et Gaëlle...je les aime bien ces deux-là. Ils ont ce comportement d'enfants irresponsables et un peu fous qui en agace plus d'un. Quant à moi, j'ai d'une part un caractère tellement infantile que je serais mal placée pour trouver à redire, et d'autre part, je trouve qu'ils détonnent tellement sur la morosité rituelle qu'affecte presque systématiquement la soi-disant jeunesse, qu'ils en deviennent plus qu'agréables à fréquenter.
Instantanément, la maison se mit à ressembler à une ménagerie, entre les couinements de l'une et les grondements de l'autre.
-Oh les amorphes ! faut vous secouer, on ne va pas rester là toute la soirée ! s'exclama Gaëlle.
Sébastien se mit à tambouriner comme un sourd sur ce tam-tam minuscule auquel l'amour de ma vie tient comme à la prunelle de ses yeux.
Une bonne demi-heure se passa, entrecoupée de ragots et racontars en tout genre (produits par la partie féminine de la population) et tentatives musicales plus ou moins réussies (productions exclusivement masculines) sur fond de coups de tonnerres de plus en plus puissants.
-Celui-là, je te jure, il est culotté ! s'il m'avait dit ça à moi...
PLOING ! PLOING !
-Ben ! tu sais ce qu'il a dit sur toi ?
BOUM ! BOUM !
-...que tu...
BROOOM !
-Quoi ?
PLOING ! PLOING !
-Que tu étais complètement folle et marginale !
BOUM ! BOUM !
-J'hallucine ! mais je vais le tuer celui-là !
PLING ! PLING ! PLING !
-Mais tu t'en fous ! De toute manière, il dit ça de tout le monde...
BROOOMMMM !
-Avec sa pétasse...il peut parler !
-Non mais t'as vu comment elle était habillée l'autre fois ? Un monstre, un vrai boudin !
BOUM ! BOUM !
-Une dorade !...oh ! regarde les éclairs ! c'est vraiment hallucinant !
-Oh ! ils commencent à m'agacer ceux-là avec leur musique !
Je me jetai sur l'ampli pour guitare et l'éteignit.
-Non mais t'es pas un peu fou ? Avec l'orage qu'il fait, tu vas t'électrocuter !
Ce cher amour me jeta un regard désespéré version "génie incompris de tous" et continua à gratter sa guitare, dans un silence relatif cette fois-ci.
Histoire de nous changer les esprits, Sébastien fit une proposition, pas vraiment originale, mais de toute façon, qu'est-ce qu'on pouvait faire d'autre...?
-On descend boire un coup à la Marine ?
...
Deux heures plus tard, nous étions toujours calés bien au chaud dans le fond du bar, abrutis par les demis et pastis successifs, plus ou moins prolixes question conversation, secoués par les coups de tonnerre qui n'en finissaient pas.
-Moi, j'ai bien envie d'aller voir l'orage au bord de la mer...
C'était Sébastien qui venait de parler. Sébastien, l'homme des propositions en tous genres...
De toute façon, c'était toujours mieux que de s'enterrer comme des ivrognes jusqu'à très tard dans la nuit. Ca nous sortirait un peu des mauvaises habitudes, qui consistent à s'enfermer au milieu de gens tout aussi désoeuvrés que nous, faisant semblant de s'amuser, en déplorant qu'il n'y ait jamais rien à faire à Marseille.(...)