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09/03/2010

CINQUIEME PARTIE

Les premiers jours passèrent comme un charme. À vrai dire, je restai plutôt seul, Costanza étant souvent absent pour ses affaires, et s'occupant moins de moi que je ne l'aurais voulu. J'en venais à me demander s'il en se désintéressait pas un peu de ma personne. Mais le soir, lorsque nous prenions nos repas tous les deux, son regard suffisait à faire lever tous mes doutes. Il avait un certain nombre d'affaires à régler, et ne désirait pas que j'y sois mêlé, ce qui était bien naturel.
Cependant, j'eus avec lui une conversation qui apporta quelques éléments de réponse  à mes interrogations.
Ce soir-là, c'était un samedi, exactement une semaine après notre rencontre, Costanza et moi étions attablés dans la petite salle à manger, nous régalant d'un succulent plateau de fromages arrosé d'un excellent Moulin-à-Vent. Lorsque nous fûmes rassasiés, les claquements de langue et de mâchoires furent progressivement remplacés par une conversation des plus passionnante.
C'est moi qui engageai la partie de paroles en l'air.
-Mon cher Costanza, il est naturel, je crois, que je me pose des questions sur votre personne et sur votre entreprise, quoique vous soyez indissociables l'un de l'autre. Je suis quand même en droit d'en savoir un peu plus !
Costanza n'eut pas l'air surpris, il s'attendait certainement à une question assez abrupte. Il ferma les yeux, dodelina de la tête un grand moment. Il ne semblait pourtant pas chercher son inspiration, étant d'un naturel plutôt prompt à la répartie. Non, il faisait sans doute traîner la réponse, s'installer un silence solennel, par amour des situations théâtrales.
Je commençai à me sentir mal à l'aise. Peut-être ne voulait-il pas me répondre, peut-être estimait-il que je m'étais conduit avec insolence ? Quoiqu'il en soit, je compris à cet instant-là qu'il était plutôt difficile à manier, que c'était lui qui menait le jeu, et qu'il ne servait à rien de jouer au plus fin avec lui.
Enfin, il rouvrit les yeux et rompit le silence.
-Je vais tenter de vous répondre. Il est bien sûr temps que vous en sachiez un peu plus...
"Voyez-vous, reprit-il posément, je ne peux quand même pas trop en dire. Non ! ne haussez pas les épaules ! Si vous saviez... un empire tel que le mien ne s'est pas construit en un jour. Alors, pour vous répondre, je vous dirai d'abord ceci : il est un grand nombre de points sur lesquels je ne peux absolument rien vous dire. D'autres, sur lesquels je peux vous éclairer.
"Ceci dit, il faut d'abord savoir que je ne suis pas si puissant que vous semblez l'imaginer. Hélas oui ! La démocratisation grandissante du monde, tous ces concepts à la mode sur les droits de l'homme et je ne sais quels autres respect de l'identité et de la différence, toutes ces bondieuseries de bas-étage, sont des obstacles étrangement efficaces à mon expansion. On ne peut tout acheter, surtout l'obstination et la foi sans limite de tous ces boy-scouts internationalistes qui sont les vrais puissants à l'heure actuelle.
"Alors j'utilise des armes subtiles : je m'intègre, je m'immisce, je me faufile... là où je repère une faiblesse, je m'installe en douceur, un seul regard, une seule émotion, imperceptibles à l'oeil nu, sont suffisants pour que je puisse crier victoire...
"Je ne peux vous cacher que mon objectif primordial est la conquête du pouvoir. Cependant, si un jour j'y parviens, sachez que jamais mon nom ne sera prononcé, que jamais je ne serai reconnu comme l'instigateur de cette victoire. Je n'aime pas les honneurs et la consécration. Il me suffit de me prouver à moi-même que je suis capable de parvenir au Zénith pour être heureux... Mais qui peut comprendre ça...?
"Enfin, j'ai affaire à très forte partie. Toutes les organisations para-gouvernementales : C.I.A., KGB, franc-maçonnerie et autres, tous les mouvements religieux, tout ce qui a une prétention à une part du gâteau de la conscience universelle se dresse devant moi, car je représente tout ce qu'ils haïssent.
-Tout ce qu'ils haïssent ? C'est-à-dire ?
-Vous l'apprendrez bien par vous-même, mais à mon avis, ce n'est pas difficile à comprendre...
"Sachez que mon activité ne se résume pas à ces films que je vous ai montrés... j'ai bien d'autres cartes dans ma manche...
-Lesquelles ?
Costanza se leva brusquement.
-Suffit ! J'ai assez parlé ce soir. J'ai beaucoup de choses à faire. Vous ne m'en voudrez pas si je vous abandonne...
Je compris qu'il ne m'avait répondu que par politesse, qu'il s'était un peu trop avancé et qu'il regrettait ces instants de franchise, que je lui avais extirpé avec fort peu de tact.
Décidément, Costanza réservait bien des surprises...

Les choses commencèrent à changer, à la fin de la première semaine.

Le dimanche matin, je fus réveillé par le même valet de chambre asiatique, toujours aussi silencieux, tel un cimetière marin...
Après m'être préparé du mieux que je pus, je descendis rejoindre mon bienfaiteur, impatient de m'entretenir avec lui.
Déception totale, il était déjà parti. Assis à la table où était servi un copieux petit déjeuner, se trouvait un jeune homme à l'allure maussade, habillé comme pour un enterrement. Il se présenta comme Arthur Brainstorm, secrétaire de Costanza. D'une voix sèche et peu agréable, il m'annonça que son patron venait de s'envoler précipitamment pour New-York. Il semblait me considérer avec méfiance. Du bout d'une main manucurée à l'extrême, il me tendit une lettre que j'ouvris avec impatience :

"Cher ami,
Des événements imprévus m'obligent à vous quitter pour quelques temps. Que voulez-vous, j'ai des clients difficiles à satisfaire !
Je devine que vous êtes encore en état de choc, ce qui est bien naturel après tout. Mais je sais aussi que vous êtes un être des plus réceptif, et que, tout naturellement, vous venez d'accéder à une dimension supérieure de la conscience. Vous y habituerez-vous ? Je ne vous le souhaite pas, car au-delà de ce stade, rien sur cette terre ne vient combler nos attentes.
Mais, vous êtes de cette catégorie d'hommes à l'esprit  exhaustif que la contemplation éternelle de la mort suffit à occuper, sans que rien d'autre ne soit nécessaire.    
Voilà pourquoi, après de longues années d'observation, je vous ai choisi.
Depuis longtemps, je cherche une personne suffisamment compréhensive, discrète et enthousiaste pour me seconder. Voyez-vous, Marseille n'est qu'un petit pied à terre, bien commode pour ce qui est de son emplacement, mais trop insignifiant pour que j'y concentre la majeure partie de mon organisation.
Aussi, je souhaiterai que pour un certain temps, vous vous occupiez de recevoir les quelques hôtes qui participent à mes petites séances nocturnes. Je pense que vous serez un compagnon plus agréable pour eux que mon secrétaire, un homme compétent, mais comment dire... peu éclairé.
Après... qui sait... vous montrerais-je d'autres aspects de mon organisation.
Mais, pour l'heure, profitez bien de toutes les commodités de ma modeste demeure. Ordonnez, vous serez servi jusque dans vos moindres désirs.
Je vais essayer d'écourter mon séjour au maximum, de façon à être présent le plus rapidement possible.
Jusque-là, veillez bien sur vous.
COSTANZA R."

Je laissai retomber la lettre sur la table. Ainsi, Costanza m'abandonnait, alors que j'avais tant besoin de lui, tant de choses à lui demander ! D'un autre côté, je me consolai, à l'idée qu'une gigantesque cinémathèque m'attendait, moi, qui m'étais stupidement sevré de ces sublimes impressions depuis tant d'années...
Je passai deux jours à me repaître des oeuvres du Maître, dans une douce béatitude, sans presque manger ni dormir. Avec une ardeur que je n'avais jamais connue auparavant, je commençai à écrire le récit de ma rencontre avec Costanza.
Cette fameuse cinémathèque recelait des trésors inestimables. Je suis persuadé que l'Enfer lui-même ne saurait être comparé à ce catalogue de morts, d'horreurs et de souffrances.
Je faisais notamment mes délices d'un exposé minutieux des tortures de l'Inquisition. Je ne fis plus qu'un avec l'écran. J'avais même l'impression de sentir l'odeur du sang et de la sueur. Chaque cri, chaque craquement d'os déclenchait en moi des frémissements de plaisir. Je me mis à gémir comme sous les caresses d'une prostituée des plus expérimentée.
Je pense que chez d'autres, ce genre de spectacle procure une jouissance des plus intellectuelle. Chez moi, cela prenait des formes plus viscérales, tous mes organes internes et externes participaient à la grande fête des sens.
Au plus fort des réjouissances, je fus interrompu par l'irruption de Brainstorm. Cet imbécile s'était glissé dans la salle de projection, et m'apostropha avec mépris.
Je passai en un instant de mon univers de délices à la plus triste des confrontations. Un peu comme si je m'étais retrouvé projeté contre un mur à deux cents kilomètres heure.
-Vous comptez passer toutes vos soirées de la même façon ? me demanda ce mauvais coucheur.
Il cracha ses mots plus qu'il ne les prononça.
-Ça vous regarde ? lui répondis-je avec mauvaise humeur.
-Mon Maître ne vous a pas fait venir ici pour que vous passiez votre temps à vous exciter comme un adolescent sur un magazine pornographique. Vous gémissez comme une bête, vous vous pâmez, vous ne prenez aucun recul. Vous n'avez aucun sens de l'esthétique. Je vous trouve vulgaire et prétentieux, je ne vois vraiment pas ce que mon Maître peut vous trouver.
-Vous passez votre temps à insulter les hôtes de cette maison ou quoi ?
-Seulement ceux qui le méritent...
-En quoi êtes-vous habilité à juger ainsi les gens qui sont les invités de Costanza ? Vous n'êtes que son secrétaire après tout !
L'intéressé me jeta un regard de vipère et s'en retourna non sans avoir craché un chapelet d'injures.
Je compris que j'avais un ennemi mortel dans la place. Pourquoi, je ne le savais pas encore. Mais je me promis d'en parler à Costanza dès son retour.