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30/09/2012

Why does it grieve me so

(Inspiré par les clichés décadents et superbes de Franck Stella)

 

Tu parles d'une extase, elle est comme morte. Une manie, consommer de la fille périmée. Tu vois l'emballage premium, l'étiquette aguicheuse et tu ouvres la boîte. Elle s'est éventée. Elle date d'hier ou de naguère, elle suinte le réchauffé, l'ingrédient de seconde main, la composition approximative.

Sa bouche a la splendeur de l'écarlate et la senteur du Maybelline. Sa peau est blanche à l'extérieur et se javelle à l'intérieur. Ses cheveux croassent en aile de corbeau mais c'est du nylon dont on fait les cordes à sauter.

Oui, vite, la sauter vite fait et la ranger au Bazar de l'Autel de Filles. Sceller sa
silhouette au cellophane. Vite, la jeter dans un sac-poubelle non recyclé, nonrecyclable. Fermer les liens coulissants et la déverser au vide-ordures en se
bouchant le nez.

Les yeux tendus vers je-ne-sais quel ailleurs elle oscille sur des stilettos sans style
en gloussant avec élégance, dans la n'importe quelle rue où je l'ai traînée pour
l'étrenner. J'imagine qu'elle s'imagine dans une sauterie hyper hype griffée
LaChapelle. Crois-le petite et fait ton Pater Noster.

La voilà qui s'allonge à même la rue sale, effaçant les crachats, les mégots, les
raclures de semelle sous sa robe et ses bas Made in China. Elle a l'échine osseuse et les aisselles imberbes. Elle ne prend aucune pose, elle est juste posée,
vitrophanie diaphane et prête à décoller.

Poulette standard nourrie aux grains de café, à la farine alcaloïde, élevée dans les
batteries de néon, pousse hâtive aux fleurs stériles, germinée à la hâte à la
poussière d'étoiles, elle se soumet à la question ultime, celle qui nous presse et nous fait mourir à chaque fois.

J'allume une cigarette et laisse filer le temps entre mes doigts, guettant le premier
rayon de soleil entre les toits. Elle a deux trous rouges entre les cuisses et ses yeux laissent glisser des larmes au graphite sur ses joues translucides.

Lumière. Elle tombe en poussière. Il ne reste que les pieux mensonges que je lui ai plantés en plein coeur.

22/03/2010

UN MONDE SI NET (Chapitre 8)


-8-


Une semaine après...

Les cours du Cycle d'Etudes Générales ont repris et je m'y rends avec un enthousiasme encore moindre que d'habitude. Il me tarde vraiment d'en avoir fini avec ces bêtises. Bientôt je pourrai passer mon examen d'entrée au Musée des Vieux Papiers, bientôt j'aurai un semblant de dérivatif à ma solitude et mon amertume.

La Session d'Approfondissement consacrée à la Diction est déjà commencée. L'Instructrice enregistre ma connexion tardive.

- Gaffe next time, fille ingrate. Ta mother pourrait mistaken !

Je m'en moque tellement. Elle ne peut pas avoir idée. A-t-elle eu au moins une fois une idée dans sa vie ? J'en doute...

Je m'apprête à m'ennuyer ferme. C'est égal, cela m'évitera de penser pendant quelques heures.

- Ainsi So on... délicates filles, un little exam now‑!

Je sens qu'elle va m'interroger ne serait-ce que pour me prendre en défaut et montrer à quel point ma conduite est désastreuse. Allez ! je sens qu'elle va risquer une vacherie.

Pour l'instant, c'est Charlottine qui s'y colle. Pas de risque, elle est première en tout et de surcroît la préférée de l'instructrice qui bave sur elle depuis longtemps.

- Charlottine, petit Sweetheart, compose un p'tit truc pour exprimer le love en toi.

Question courante. C'est la partie la plus importante de l'enseignement de la Diction. Il s'agit d'apprendre encore et encore tous les mots, tous les discours de la séduction. Etant donné qu'il s'agit d'une activité importante et fondamentale pour la plupart d'entre nous, étant donné que cela doit être le moins monotone possible, une grande partie de nos études est consacré au verbiage amoureux.

Charlottine soupire d'aise. Elle adore se lancer dans ce genre d'improvisation. D'une voix rauque et roucoulante, propre à inspirer le désir le plus intense, elle entonne sa rengaine.

- Plaisant oui que te vois là ! J'en gargouille et suffocate. More and more et bien que bien. Plus de wait tu me partiens.

- Délicate chose ! Très free la forme, du style et plus. Ecoutez mieux, other girls. C'est la plus better jamais seen.

Les autres filles sifflent et applaudissent pour marquer leur admiration. Nous ne sommes que deux à faire grise mine. Moi, c'est naturel. Quel que soit l'exercice, je trouve cela stupide. Par contre, l'attitude de Pulchérie est de plus en plus étonnante. On dirait vraiment qu'elle est brouillée à mort avec son ancienne amie. Je la vois faire mine de bâiller et jeter des regards mauvais en direction de Charlottine. L'Instructrice la remarque également.

- So quoi, grasse Pulchérie. Tu really think à mieux. Vas-y expressely !

Une sorte de lueur sournoise éclaire les pupilles de Pulchérie. En se tournant délibérément vers Charlottine, elle se met à déclamer quelque chose de totalement inédit, mais qui moi, ne me surprend qu'à moitié.

- One day, il berkera sur ta beauté. Il turn son oeil ailleurs vers qui ? Tu ne sais mais real de real. Sa girl à lui...

Un cri affreux jaillit à côté d'elle. Charlottine est arc-boutée sur son siège, les yeux hors des orbites. A cet instant, elle a tout l'air d'une tête de Méduse, il est vrai que sa perruque Mille-Nattes y est pour quelque chose.

- Shut ton goitre, bête éponge à filles ! T'en baves, hein ? L'homme est à moi fait for ever. Tiens le dans ta mind et go !

- Peace ! Je parle moi et dis Peace à toutes. Toi, ma Charlottine darling, reste quiet et wait. Toi, Pulchérie, déconnecte. Je vais me reporter à ton Daddinou, il conviendra que faire...

On entend un murmure parmi les jeunes filles assemblées là. Je crois entendre évoquer l'Hôpital Virtuel. C'est vrai que c'est ce qui attend cette pauvre Pulchérie. Montrer de la jalousie est bien la pire des choses qu'on puisse faire de nos jours.

Vraiment étrange. Toutes les crises mentales auxquelles j'ai assisté ces derniers temps ont un lien avec Theos Milgraft. Je comprends en partie pourquoi. C'est un homme, par certains aspects, plus que redoutable. Parce que justement irrésistible. Et s'il se lassait de Charlottine ? Quelle réaction aurait-elle ? Je doute qu'elle le prendrait avec détachement.

Je la regarde. La colère à peine éteinte lui donne un air plus majestueux que jamais. Cependant, il faudrait être bien aveugle pour ne pas remarquer ce sourire méprisant et vaniteux, cette lueur terne et satisfaite dans le regard. Qui pourrait la supporter bien longtemps ? C'est peut-être en fait ma propre jalousie qui me fait la voir ainsi.

En tous cas, ma propre jalousie ne m'aveugle pas totalement. Je me fais la réflexion que Charlottine a manifesté un sentiment de colère, ce qui aurait dû lui valoir l'Hôpital Virtuel, également. D'ailleurs, elle n'est pas si stable de sentiment. Je l'ai souvent vue sortir de ses gonds, et pour pas grand chose. Cette fille est vraiment protégée, et pas que par Theos Milgraft. Pour la première fois, j'ai vraiment peur d'elle. Néanmoins, j'étouffe cette peur tout au fond de moi. Si elle la sent, je suis perdue.

...


Le cours de Bienséance commence dans un calme parfait. Cela est dû sans doute à l'esclandre précédent. J'écoute avec une attention peu coutumière le rabâchage de l'Instructrice. J'attends de pouvoir poser une question qui me tarabuste.

Ce cours est en fait une nième resucée de ce qu'on doit savoir sur la Haute et Lisse Société, sur ses moeurs et coutumes. Plus je l'entends, plus notre organisation me paraît absurde et sans fondement réel. Mais il semble que je sois la seule à ne pas m'y faire ; tout le monde semble s'accommoder de cet état de fait et je n'ai jamais entendu quiconque protester contre le système en place...

Ocarino Pampaz, le Conférencier Plénipotentiaire de l'Ultima est une fois de plus parmi nous. Et il ressasse à l'infini la même suite de phrases élogieuses et fleuries, censées nous faire apprécier les vertus de notre civilisation.

- Not' World se date after mille years. Mille years de peace and amour overall. Nous n'le verrons pas éteint for sure car il s'paraît perfect. Votre exam se fait urger alors je narre anew ce que vous avez ouï many times.

«First, la Haute et Lisse Société. Elle agglomère trois sorts of people.

«En first class, l'Ultima, less seen mais belle. (Il se rengorge car il en fait partie). Elle manage nos words et nos knowhows plus que plus. Elle taste le pleasure moins que vous mais se le laisse sometimes. Elle se mix peu à vous mais pas d'orgueil. Too much time l'occupe à penser.

«En second class, l'Elite, dont vous partenez en plein. Les kings and queens de la joie et des pleasure parties. C'est vous les keys de la Fashion, de la Love et des Publiques Relations. Vous êtes les dreams de nos dreams. (Je sens l'auditoire se rengorger à son tour, sauf moi bien sûr).

«En third class, le Sous-Gratin. (Un murmure de dédain monte sur presque toutes les lèvres). On les love quand même mais ils work trop de trop. Ils sont nos interfaces sur le Net mais useful ils sont pour nous tous. No mépris for ils sont nos brothers and sisters.

«Un break maintenant. Méditons la triple sentence mémorable :

«Happiness pour tous,

«Pleasure quand s'en faut,

«Love est open partout !»

Un grand silence ravi suit la première partie de son allocution.

- Un mug de greenmilk, sugar conférencier ?

L'Instructrice se dandine jusqu'à lui dans un froissement de dentelles bleu lavande. Je la sens prête à suffoquer de plaisir. Il faut dire que l'Ocarino en question à cet air bellâtre et suffisant qui enivre la femelle moyenne. Va-t-on assister à un cours de sexologie appliquée ? Que nenni, Ocarino bigle son écran et n'a d'yeux que pour l'opulence charnelle de Charlottine. Il se frotte le crâne histoire d'évacuer quelque pensée perturbante pour la suite de son allocution.

- Mmm... on take over la suite du cours. Un little panel de bienséance now !

Et c'est reparti pour une forte dose de vaines mondanités...

- Votre graduation se close de vous. After... Pfft ! Le loisir et les meetings seront votre day-to-day. Comment on manage une pleasure-partie par exemple... On considère la list des potentiels guests. L'Interface Persona Grata vous select le tri ultime. So quels critères ? Trois sont évidents : first, la partenance à la Haute et Lisse Société, second, la joy prouvée de tout, three un grade sexuel top-of-class...

Une question me traverse l'esprit et je sais qu'il m'en cuira si je la pose...

- Señor Ocarino, pourquoi notre société a-t-elle subi un tel changement par rapport aux siècles passés. C'est vrai ça, l'avancée technologique n'excuse pas la bêtise des rapports humains...

Un silence assourdissant s'abat sur l'assemblée. Ocarino reste un instant suspendu à sa phrase interrompue, sa bouche formant un O du plus bel effet, ses yeux deux petits zéros pointés sur moi.

- Halte là, sotte girl.

Il se tourne vers l'Instructrice qui arbore un air contrit de circonstance et semble lui indiquer qu'elle est en partie responsable de ce gâchis.

Celle-ci prend la parole, chevrotante en diable.

- Mes girls chéries, on va interrupt quelques times la connexion. Emeraude, hold on, on va talk un peu.

Après quelques secondes, Ocarino se tourne vers moi, l'air de celui qui va régler un compte sans solde.

- So, que se produit dans cette mind ?

- Rien que de la simple curiosité, señor.

- Notre world est bon, très bon, il n'est not seyant de deny it !

- Il me semble pourtant...

- Il n'y a nothing to do, Emeraude, tu know le price de qui doute...

Une séance d'Hôpital Virtuel, voilà ce à quoi je vais avoir droit : béate léthargie, et le problème semblera être réglé.

On se présente à ma porte. Un jeune homme, vêtu de latex blanc luisant, me scrute, un grand sourire factice aux lèvres.

- Sad oh jolie girl. La cure sera sweet au coeur qui se dry.

Et c'est parti pour la pilule rose bonbon au goût de cerise synthétique, pour la séance de branchement à l'arrière de la nuque. Adieu, au revoir, à bientôt.