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15/02/2010

CRUEL SUMMER

Comme il était plutôt du genre gaffeur et catastrophe, nous prenions un malin plaisir à l'inviter, surtout si les autres étaient guindés, collet haut et étroit, sans humour ni rien qui vaille. Jean-Michel était une véritable pompe à quiproquos, un réservoir de bourdes en tous genres, bref, un régal pour les soirées entre amis.
Il s'était pointé le premier, comme d'habitude, transportant avec lui tout l'attirail du convive insupportable : pochettes de diapositives inintéressantes de ses derniers voyages aux Antilles et à Cuba, anthologies d'histoires drôles qui ne faisaient rire que lui, sans oublier l'indispensable des indispensables, le caméscope de service, destiné à filmer d'inoubliables moments d'ennui.
- Tiens, je t'ai ramené ça de Cuba, excuse pour le paquet, je suis pas très doué avec ça...
Il me tendit une sorte de boule de papier froissé.  J'ouvris la chose avec un sentiment d'appréhension, plutôt d'horreur par anticipation. Je ne m'étais pas trompée, c'était même au-delà de mes plus folles désespérances : un portrait chromo de Fidel Castro, encadré dans une quincaillerie recouverte d'un infâme doré, qui s'ornait d'une citation du plus bel effet.
- Ah ! ah ! j'ai pensé que comme c'était ton idole, ah ! ah ! ah !
- Tu ne peux pas savoir à quel point tu me fais plaisir. J'en ai rêvé, et tu l'as fait...
En effet, il ne savait pas à quel point il m'enlevait une épine du pied. Chaque année, avec mes meilleurs amis, nous faisons le concours du cadeau le plus ringard. Cette fois-ci, je savais que je serais la gagnante. D'ailleurs, je gagnais presque toujours à ce jeu-là. Comme à beaucoup d'autres.
Je lui attribuai sa chambre habituelle. La plus dégueulasse de toutes, mais ça il ne le savait pas puisqu'il la trouvait à son goût. En plus, ces derniers temps, il y avait des remontées d'humidité, et j'y avais repéré quelques scolopendres. Peut-être y en avait-il encore. Enfin, il aimait cette chambre affreuse, il l'aimait tellement que je n'avais pas eu le cœur de la redécorer. Elle dépareillait mais tant pis, cela faisait partie des sacrifices nécessaires sur l'autel de l'amitié.
Il sortit une paire de pantoufles avachies, une serviette rose défraîchie, ainsi qu'une petite photo dans un cadre qui valait celui de Fidel, laquelle représentait une vieille femme poilue et revêche, sa mère.
- Il ne fallait pas porter de serviette, j'en avais à te passer !
J'attendis la réponse, toujours la même...
- Tu sais bien, maman la met toujours dans ma valise.
Je me dis qu'un de ces quatre, il faudrait que je l'invite, sa chère mère. Ca vaudrait le coup, sans doute.
- Les Armand sont là ce week-end...
Je savais qu'il était secrètement amoureux de Lola Armand. Enfin, secrètement, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Lola Armand... la plus insupportable créature que j'aie jamais connue. Si terrible à inviter, pourtant. Une source inépuisable de grotesque. Elle ne ramènerait pas de diapos de son dernier voyage, mais des impressions. Elle aurait vécu ce que personne n'avait vécu avant elle. S'il y avait eu une révolution dans sa république bananière, cela serait sans doute la plus terrible jamais survenue dans la contrée. Si elle avait éprouvé une quelconque frayeur, jamais personne n'aurait pu en éprouver une aussi grande. Jamais le temps n'aurait été aussi superbe, ou aussi exécrable. On lui aurait fait des compliments... les plus intenses qu'on eût fait à une femme etc. j'arrête sinon cela va m'écœurer moi-même. Lola Armand avait le chic pour rabattre son caquet au pauvre Jean-Michel qui n'osait jamais rien dire et la regardait comme si le Messie en personne s'était exprimé et avait prononcé des paroles définitives de toute éternité. Ouf ! Lola Armand n'arrivait pas, elle débarquait avec armes et bagages. Lola Armand ne partait pas, elle levait le camp sur un air de victoire. Lola Armand ne parlait pas, elle déclamait des vérités qu'elle seule avait l'heur de connaître. Lola Armand avait tout vu, tout entendu, toujours raison, ne se taisait que quand elle dormait.
Je lui avais préparé la plus belle chambre, bien entendu. Il fallait surtout éviter des commentaires désobligeants, quoiqu'elle ne manquât jamais de rappeler les conditions épouvantables qu'elle avait connu dans le Sud marocain... un voyage terrible dont elle pensa ne jamais revenir, une tempête de sable qui avait traumatisé les Touaregs eux-mêmes. Mais elle aimait quand même son confort et trouverait à redire si je ne lui réservait pas la Suite Impériale (c'est ainsi que j'avais baptisé la grande chambre dans laquelle elle résidait habituellement).
Mon mari entra en trombe dans la chambre de Jean-Michel pour m'annoncer que les Armand avaient franchi le portail. Je remontai le couloir pour me tenir prête, devant la porte. Il ne fallait en aucun cas rater ce moment essentiel à notre plaisir : l'espace de temps pendant lequel Lola Armand allait franchir sa portière, poser le pied au sol et arborer le sourire satisfait de celle qui va encore épater la galerie et monopoliser l'attention. Cette fois-ci, elle avait de multiples occasions de faire la fière : une nouvelle : voiture, coiffure, fourrure ? (non, hélas pour elle, nous étions en été) mais toujours : une culotte de cheval et un mari sur le retour d'âge. C'est-à-dire qu'il s'agissait d'un vieux beau aux joues un peu flasques et qui lorgnait tant qu'il pouvait le tendron qui passe.
Question tendron, il allait être servi, j'avais pensé également à inviter la belle Julia. Julia est une sorte de créature lymphatique et aérienne, au regard blasé malgré son jeune âge, à la bouche languide mais au pli amer malgré son jeune âge, toujours, au corps d'albâtre se mariant si bien avec ses cheveux noir corbeau qui n'ont jamais connu les teintures, malgré son jeune âge, encore. Julia, je l'avais rencontrée quelques mois auparavant, dans une de ces soirées qui n'ont d'intérêt que parce que les participants n'en ont aucun mais se croient investis d'une mission suprême : faire la pluie et le beau temps dans la mode et l'esthétique. Julia travaillait pour un couturier, comme enseigne et cintre attitré. Elle n'était pas dans une forme éblouissante, et n'en avait aucune, d'ailleurs, déjà ce soir-là. Elle s'était faite remarquer en traitant le directeur de casting d'une agence de morutier, un terme qui m'avait plu, parce que prononcé par une jolie bouche qui paraissait sans cervelle pour l'animer. On l'avait foutue dehors par la suite et j'étais restée en contact avec elle, l'aidant même à se reprendre et se refaire une vie.
Pour l'instant, Lola Armand descendait de sa New Beetle jaune, secouant négligemment sa coupe serpillière si chic et si branchée par les temps qui courent au galop des ânes de la mode. Elle avançait un pied qu'elle voulait mignon et qui s'ornait d'une cheville bouffie (les liposuccions vont-elles jusque-là ?). Elle esquissait une moue de bouderie et de circonstance.
Elle avança sa bouche toujours boudeuse vers ma joue moqueuse et l'y planta comme si elle voulait me mordre.
- Bonjour ma chérie !
- Fait bon voyage ?
- Bon voyage ? Bon voyage ? Avec Gilbert ? Mais tu plaisantes ! Comment veux-tu bien voyager avec Gilbert ? Et cette voiture, quelle horreur ! J'ai les reins cassés ! Non vraiment !
- Bonjour Gilbert ! Fait bon voyage ?
- Hum...
Et il balaya du regard l'esplanade d'entrée pour vérifier si un jupon n'allait pas sortir du buisson voisin. Il avait renoncé à me regarder comme une proie potentielle car je lui avais fait comprendre que je n'aimais, décidément, que les hommes jeunes et de type latin.
Mon mari, justement, s'efforçait de retenir Jean-Michel qui piaffait et se précipitait vers Lola Armand, au mépris des conventions sociales qui font que, lorsque le mari est à côté, il faut contempler la femme, mais avec un peu de retenue, que diable !
- Lola ! Je vous ai attendus à Cuba.
- Mais nous en revenons mon cher, nous en revenons ! Quelle merveille ! Quel pays splendiiiiiide ! Une agrégation de misère et ruines coloniales. Mais Fidel fait du bon travail, il faut le reconnaître. Nous occidentaux, ne connaissons pas notre chance. Si nous devions lutter contre de telles conditions et une propension à la nonchalance...
- Je vous ai attendus.
- Mais je ne comprends pas. Vous deviez aller à Cuba, Jean-Michel ? (Elle s'obstinait à le vouvoyer, l'empêchant d'établir une meilleure proximité avec elle, par le tutoiement. Lola Armand était vraiment la pire des garces.)
- Je vous l'avais dit, enfin, le mois dernier avant de partir. On s'était donné rendez-vous à l'hôtel Corazon !
- Oh mon dieu ! quelle idiote je fais ! Je vous ai oublié Jean-Michel... Vraiment, vous nous avez attendus ?
- Et si nous rentrions, le temps fraîchit, ce soir...
Mon cher mari a toujours de l'à-propos dans ce genre de situation. Nous nous sommes dirigés en grande délégation vers la Suite Impériale.