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09/03/2010

CINQUIEME PARTIE

Les premiers jours passèrent comme un charme. À vrai dire, je restai plutôt seul, Costanza étant souvent absent pour ses affaires, et s'occupant moins de moi que je ne l'aurais voulu. J'en venais à me demander s'il en se désintéressait pas un peu de ma personne. Mais le soir, lorsque nous prenions nos repas tous les deux, son regard suffisait à faire lever tous mes doutes. Il avait un certain nombre d'affaires à régler, et ne désirait pas que j'y sois mêlé, ce qui était bien naturel.
Cependant, j'eus avec lui une conversation qui apporta quelques éléments de réponse  à mes interrogations.
Ce soir-là, c'était un samedi, exactement une semaine après notre rencontre, Costanza et moi étions attablés dans la petite salle à manger, nous régalant d'un succulent plateau de fromages arrosé d'un excellent Moulin-à-Vent. Lorsque nous fûmes rassasiés, les claquements de langue et de mâchoires furent progressivement remplacés par une conversation des plus passionnante.
C'est moi qui engageai la partie de paroles en l'air.
-Mon cher Costanza, il est naturel, je crois, que je me pose des questions sur votre personne et sur votre entreprise, quoique vous soyez indissociables l'un de l'autre. Je suis quand même en droit d'en savoir un peu plus !
Costanza n'eut pas l'air surpris, il s'attendait certainement à une question assez abrupte. Il ferma les yeux, dodelina de la tête un grand moment. Il ne semblait pourtant pas chercher son inspiration, étant d'un naturel plutôt prompt à la répartie. Non, il faisait sans doute traîner la réponse, s'installer un silence solennel, par amour des situations théâtrales.
Je commençai à me sentir mal à l'aise. Peut-être ne voulait-il pas me répondre, peut-être estimait-il que je m'étais conduit avec insolence ? Quoiqu'il en soit, je compris à cet instant-là qu'il était plutôt difficile à manier, que c'était lui qui menait le jeu, et qu'il ne servait à rien de jouer au plus fin avec lui.
Enfin, il rouvrit les yeux et rompit le silence.
-Je vais tenter de vous répondre. Il est bien sûr temps que vous en sachiez un peu plus...
"Voyez-vous, reprit-il posément, je ne peux quand même pas trop en dire. Non ! ne haussez pas les épaules ! Si vous saviez... un empire tel que le mien ne s'est pas construit en un jour. Alors, pour vous répondre, je vous dirai d'abord ceci : il est un grand nombre de points sur lesquels je ne peux absolument rien vous dire. D'autres, sur lesquels je peux vous éclairer.
"Ceci dit, il faut d'abord savoir que je ne suis pas si puissant que vous semblez l'imaginer. Hélas oui ! La démocratisation grandissante du monde, tous ces concepts à la mode sur les droits de l'homme et je ne sais quels autres respect de l'identité et de la différence, toutes ces bondieuseries de bas-étage, sont des obstacles étrangement efficaces à mon expansion. On ne peut tout acheter, surtout l'obstination et la foi sans limite de tous ces boy-scouts internationalistes qui sont les vrais puissants à l'heure actuelle.
"Alors j'utilise des armes subtiles : je m'intègre, je m'immisce, je me faufile... là où je repère une faiblesse, je m'installe en douceur, un seul regard, une seule émotion, imperceptibles à l'oeil nu, sont suffisants pour que je puisse crier victoire...
"Je ne peux vous cacher que mon objectif primordial est la conquête du pouvoir. Cependant, si un jour j'y parviens, sachez que jamais mon nom ne sera prononcé, que jamais je ne serai reconnu comme l'instigateur de cette victoire. Je n'aime pas les honneurs et la consécration. Il me suffit de me prouver à moi-même que je suis capable de parvenir au Zénith pour être heureux... Mais qui peut comprendre ça...?
"Enfin, j'ai affaire à très forte partie. Toutes les organisations para-gouvernementales : C.I.A., KGB, franc-maçonnerie et autres, tous les mouvements religieux, tout ce qui a une prétention à une part du gâteau de la conscience universelle se dresse devant moi, car je représente tout ce qu'ils haïssent.
-Tout ce qu'ils haïssent ? C'est-à-dire ?
-Vous l'apprendrez bien par vous-même, mais à mon avis, ce n'est pas difficile à comprendre...
"Sachez que mon activité ne se résume pas à ces films que je vous ai montrés... j'ai bien d'autres cartes dans ma manche...
-Lesquelles ?
Costanza se leva brusquement.
-Suffit ! J'ai assez parlé ce soir. J'ai beaucoup de choses à faire. Vous ne m'en voudrez pas si je vous abandonne...
Je compris qu'il ne m'avait répondu que par politesse, qu'il s'était un peu trop avancé et qu'il regrettait ces instants de franchise, que je lui avais extirpé avec fort peu de tact.
Décidément, Costanza réservait bien des surprises...

Les choses commencèrent à changer, à la fin de la première semaine.

Le dimanche matin, je fus réveillé par le même valet de chambre asiatique, toujours aussi silencieux, tel un cimetière marin...
Après m'être préparé du mieux que je pus, je descendis rejoindre mon bienfaiteur, impatient de m'entretenir avec lui.
Déception totale, il était déjà parti. Assis à la table où était servi un copieux petit déjeuner, se trouvait un jeune homme à l'allure maussade, habillé comme pour un enterrement. Il se présenta comme Arthur Brainstorm, secrétaire de Costanza. D'une voix sèche et peu agréable, il m'annonça que son patron venait de s'envoler précipitamment pour New-York. Il semblait me considérer avec méfiance. Du bout d'une main manucurée à l'extrême, il me tendit une lettre que j'ouvris avec impatience :

"Cher ami,
Des événements imprévus m'obligent à vous quitter pour quelques temps. Que voulez-vous, j'ai des clients difficiles à satisfaire !
Je devine que vous êtes encore en état de choc, ce qui est bien naturel après tout. Mais je sais aussi que vous êtes un être des plus réceptif, et que, tout naturellement, vous venez d'accéder à une dimension supérieure de la conscience. Vous y habituerez-vous ? Je ne vous le souhaite pas, car au-delà de ce stade, rien sur cette terre ne vient combler nos attentes.
Mais, vous êtes de cette catégorie d'hommes à l'esprit  exhaustif que la contemplation éternelle de la mort suffit à occuper, sans que rien d'autre ne soit nécessaire.    
Voilà pourquoi, après de longues années d'observation, je vous ai choisi.
Depuis longtemps, je cherche une personne suffisamment compréhensive, discrète et enthousiaste pour me seconder. Voyez-vous, Marseille n'est qu'un petit pied à terre, bien commode pour ce qui est de son emplacement, mais trop insignifiant pour que j'y concentre la majeure partie de mon organisation.
Aussi, je souhaiterai que pour un certain temps, vous vous occupiez de recevoir les quelques hôtes qui participent à mes petites séances nocturnes. Je pense que vous serez un compagnon plus agréable pour eux que mon secrétaire, un homme compétent, mais comment dire... peu éclairé.
Après... qui sait... vous montrerais-je d'autres aspects de mon organisation.
Mais, pour l'heure, profitez bien de toutes les commodités de ma modeste demeure. Ordonnez, vous serez servi jusque dans vos moindres désirs.
Je vais essayer d'écourter mon séjour au maximum, de façon à être présent le plus rapidement possible.
Jusque-là, veillez bien sur vous.
COSTANZA R."

Je laissai retomber la lettre sur la table. Ainsi, Costanza m'abandonnait, alors que j'avais tant besoin de lui, tant de choses à lui demander ! D'un autre côté, je me consolai, à l'idée qu'une gigantesque cinémathèque m'attendait, moi, qui m'étais stupidement sevré de ces sublimes impressions depuis tant d'années...
Je passai deux jours à me repaître des oeuvres du Maître, dans une douce béatitude, sans presque manger ni dormir. Avec une ardeur que je n'avais jamais connue auparavant, je commençai à écrire le récit de ma rencontre avec Costanza.
Cette fameuse cinémathèque recelait des trésors inestimables. Je suis persuadé que l'Enfer lui-même ne saurait être comparé à ce catalogue de morts, d'horreurs et de souffrances.
Je faisais notamment mes délices d'un exposé minutieux des tortures de l'Inquisition. Je ne fis plus qu'un avec l'écran. J'avais même l'impression de sentir l'odeur du sang et de la sueur. Chaque cri, chaque craquement d'os déclenchait en moi des frémissements de plaisir. Je me mis à gémir comme sous les caresses d'une prostituée des plus expérimentée.
Je pense que chez d'autres, ce genre de spectacle procure une jouissance des plus intellectuelle. Chez moi, cela prenait des formes plus viscérales, tous mes organes internes et externes participaient à la grande fête des sens.
Au plus fort des réjouissances, je fus interrompu par l'irruption de Brainstorm. Cet imbécile s'était glissé dans la salle de projection, et m'apostropha avec mépris.
Je passai en un instant de mon univers de délices à la plus triste des confrontations. Un peu comme si je m'étais retrouvé projeté contre un mur à deux cents kilomètres heure.
-Vous comptez passer toutes vos soirées de la même façon ? me demanda ce mauvais coucheur.
Il cracha ses mots plus qu'il ne les prononça.
-Ça vous regarde ? lui répondis-je avec mauvaise humeur.
-Mon Maître ne vous a pas fait venir ici pour que vous passiez votre temps à vous exciter comme un adolescent sur un magazine pornographique. Vous gémissez comme une bête, vous vous pâmez, vous ne prenez aucun recul. Vous n'avez aucun sens de l'esthétique. Je vous trouve vulgaire et prétentieux, je ne vois vraiment pas ce que mon Maître peut vous trouver.
-Vous passez votre temps à insulter les hôtes de cette maison ou quoi ?
-Seulement ceux qui le méritent...
-En quoi êtes-vous habilité à juger ainsi les gens qui sont les invités de Costanza ? Vous n'êtes que son secrétaire après tout !
L'intéressé me jeta un regard de vipère et s'en retourna non sans avoir craché un chapelet d'injures.
Je compris que j'avais un ennemi mortel dans la place. Pourquoi, je ne le savais pas encore. Mais je me promis d'en parler à Costanza dès son retour.

15/02/2010

PREMIERE PARTIE


J'ai toujours su, sans m'en rendre vraiment compte qu'un jour la fiction ne me serait plus d'aucune utilité...


Et c'est ainsi que, dans une soirée mortelle et glauque, où j'avais bu plus qu'immodérément, ennuyé par le bavardage incessant des coqs et poulettes de la basse-cour intellectuelle du moment, j'ai fait la connaissance d'Antonio di Costanza, un splendide spécimen d'inhumanité, un tigre de papier glacé. Cela ne fut pas vraiment  une rencontre, il aurait fallu pour cela un élan commun. Il est plutôt venu vers moi, lèvres écarlates retroussées sur ses dents trop blanches, en parodie de sourire, prêt à mordre au plus profond de ma chair.

Jusque-là, j'étais un écrivain plutôt tranquille, vivant gentiment de mes ro­mans à l'eau d'épines de rose, aussi sombres que ma vie était claire et sans tâche. Je n'avais pas inventé la poudre à laver les cervelles, je reprenais juste quelques concepts macabres, illustrés de façon plus brillante par d'autres Stephen King ou Graham Masterton, une sorte de version française édulcorée du grand-guignol anglo-saxon.

Une analyse succincte de mes oeuvres de sous-fifre révélait une totale obsession de la mort - en tant qu'abstraction insaisissable - et des innombrables fa­çons de la donner. Souvent, pour les exégètes en mal d'inspiration, faire son beurre noir sur le dos de la Grande Dame, signifie forcément vivre en permanence avec des idées morbides dans la tête ! Je suis au regret de vous dire que pour la majorité des écrivains qui vous en parlent à longueur de pages, cette relation de cause à effet est totalement erronée. Dans mon cas, malheureusement, c'était vrai.


Et cela, Costanza a du le sentir au premier regard posé sur moi...


Je suis littéralement rongé par des idées de sang et de pourriture. Mon cerveau se nourrit d'impressions morbides, mais mes mains, jusqu'à présent, sont aussi blanches qu'au premier jour, maudit entre tous, où j'ai traversé le ventre suant de ma mère, sous la pression du scalpel, dans une orgie de plasma et d'ombilic baveux. Depuis, je vis dans le carcan perpétuel de mes obsessions cadavériques.

Il me semble bien que, dès l'enfance, je n'ai eu pour unique compagne que la trilogie maudite : horreur, déchéance et souffrance. Tant que j'ai vécu dans la grande mai­son de mes parents, à Puyricard, j'ai plus d'une fois plongé mon nez dans les revues spécialisées que recevait mon père, un chirurgien renommé dans toute la région Aixoise. Dans ses monstrueuses encyclopédies où la purulence se mêlait à la décomposition, j'ai fait mes classes de spéculateur es-mortem.

J'eus ma première lecture sérieuse vers l'âge de dix ans. J'avais déniché dans l'Enfer de la bibliothèque paternelle une version ancienne des "Cent Jours de Sodome et Gomorrhe" que je m'empressai d'emporter dans ma chambre. En dévorant littéra­lement cet ouvrage - l'un des dix grands, à mon avis, de la littérature mondiale - j'ai ressenti toute la palette des émotions humaines, mais du dégoût certainement pas. A tel point que j'ai du relire ce chef-d'oeuvre au moins une dizaine de fois avant de m'en lasser pour quelques temps. Le Divin Marquis venait de provoquer dans mon cerveau d'enfant le déclic définitif, signe de ma perdition à venir...

Après cette première expérience littéraire réussie, et à la grande stupéfaction de mes parents, scientifiques fermement attachés à une considération froide et détachée de la mort, j'ai plongé mes yeux juvéniles dans les océans verbeux les plus mons­trueux : ceux de Machen, Lovecraft et autres Walter de la Mare...


J'aimais à l'infini le goût de la pourriture...


A l'Université d'Aix en Provence, je fis de brillantes études. Ma thèse de littéra­ture comparée sur les manifestations du morbide dans le roman anglo-saxon d'une part et le réalisme macabre du roman français fit sensation bien que je me rendisse compte, durant ma longue exposition, que des frissons de dégoût traversaient l'échine des éminents membres du jury. Je fus reçu haut la main (et haut le coeur)...docteur, docteur es-mortem...

Je commençai à publier des romans sanguinolents qui me portèrent très vite à cette consécration suprême que sont les kiosques de gare et les têtes de gondole des su­permarchés. Une émission littéraire me fut entièrement consacrée : "Jean Dessany, grand alchimiste de la mort".

Extérieurement, et pour parer toutes les émanations fétides de mon être pro­fond, j'arborais la façade rassurante d'un bon vivant, humoriste préféré des soirées mondaines, saoul caustique et inconstant, un masque insecticide pour cacher l'inva­sion de cafards qui me rongeaient les viscères...

J'ai fréquenté toutes les coteries à la mode, croisé des centaines de gens, et sous le sourire affable que je leur adressais, dans mes mains tendues vers eux, dans le chaud baiser que je déposais sur leurs joues ou sur leurs lèvres, dans les phrases ai­mables et banales que je leur destinais, toujours la même et lancinante envie qui me tenaillait : faire passer un dernier souffle dans leur regard, à l'heure où je déferais le noeud gordien qui les reliait à la vie.

Et pourtant, jusque-là, jusqu'à ma fatale rencontre avec Antonio di Costanza, je n'avais jamais vu mourir personne ! Je m'y suis re­fusé, j'ai détourné mon regard à chaque fois que j'étais confronté à une agonie, j'ai fermé les yeux sur les macchabées qui encombraient ma route. Parce que j'avais peur de moi-même, peur des mécanismes irréversibles que ces visions déclencheraient en moi.

A ce jour, la Mort n'était pour moi qu'une image d'épinalle fiction, une épreuve imaginaire, qui bien que réelle, ne me parvenait que par des paroles rapportées : des ouï-dire, des soi-disant...


Des il-paraît...

Et puis, j'ai connu Paulette, Paulette Duval. Une jolie fille, fort peu bavarde, pas très intelligente, tout juste capable d'articuler de timides et banales phrases, quelques réflexions inconsistantes sur le temps qui passe et qu'il fait... Un contrepoi­son efficace, un petit grillon du foyer, lumière du pantin macabre qui s'agitait en moi. Elle est devenue ma femme.

J'aurais très bien pu ne pas la rencontrer, car il y avait deux mondes entre nous, au départ. Tout d'abord, les barrières sociales : je suis un enfant de la bonne bour­geoisie Aixoise, elle appartient à cette classe médiocre des rejetons de petits fonction­naires marseillais. Ensuite, les barrières intellectuelles : je fréquente assidûment l'intelligentsia du moment, elle, s'est fait des relations dans les réunions Tupperware que tenait sa mère...


Mais il a fallu qu'un peintre marseillais (petit faiseur au demeurant) s'amou­rache d'elle pour que je puisse la rencontrer au cours d'un vernissage organisé par celui-ci. Cette créature minuscule et fragile m'est apparue, levant timidement ses yeux de poisson japonais au-dessus du verre à demi plein où elle tenait collées - plutôt qu'elle ne  les trempait  - ses lèvres de petite fille. A l'époque, mon ordinaire se com­posait d'intellectuelles frustrées, aux hanches plates et aux genoux tremblotant de co­caïne, qui ne m'inspiraient qu'un vague désir et surtout l'envie de les broyer entre mes mains. Je crois bien que ce fut la seule fois que j'envisageai un corps de femme sous l'angle de la chair et non sous celui de la charogne...

Je n'eus pas de mal à sortir Paulette des ongles sales de son barbu de barbon, et c'est vierge que je la possédai (ce brave peintre, grâce lui en soit rendue, était exclusivement sodomite), cette même nuit, sur le capot d'une voiture, juste garée devant le lieu où se tenait cette morne soirée.

Si tant est que dans mon esprit fourchu aient subsisté des traces d'amour, c'est à elle que je les donnai ce soir-là.

Elle qui n'aimait pas mes livres... Je me rappelle de ses grimaces de dégoût lorsque je lui faisais lire mes nouvelles histoires, de ses douces supplications pour que je me mette à écrire autre chose que de sempiternelles divagations mortuaires.

Mais elle n'a jamais été autre chose pour moi qu'une gentille femme d'intérieur, bien incapable de s'emparer de mon esprit barbelé, ayant tout juste fait son chemin dans les rares espaces intérieurs qu'avaient laissé libres les passions morbides qui me hantaient. J'ai toujours eu du mal à lui faire l'amour, parce que j'avais peur d'en venir un jour à la brutaliser. Souvent, excédé par ma propre retenue et mon manque d'ardeur, je laissais de côté mes bas instincts sexuels, et la prenais plutôt dans mes bras, pour la bercer et lui parler de choses tendres (étranges et sporadiques distorsions de mon âme torturée...) dans les quelques moments d'accalmie de ma tempête crâ­nienne.

Grâce à elle, j'ai sorti quelque peu la tête des eaux boueuses dans lesquelles je m'étais enfoncé. Mes romans mêmes, à cette époque-là, furent moins passionnés, plus sereins.


Et puis...Antonio di Costanza est arrivé... tel un Zorro qui aurait mal tourné...

...

Cela faisait cinq ans que Paulette et moi étions mariés et installés dans une an­cienne ferme du XVIIIème siècle, aux environs de Saint-Rémy, et notre vie se déroulait de la façon la plus plate. J'essayais d'exister selon les standards en vigueur dans la classe sociale de ceux à qui ni l'argent, ni la culture, ni la mondanité ne font défaut, et Paulette suivait, comme elle le pouvait.

J'avais bien entendu, de temps en temps, ce genre de relations que l'on nomme de façon sordide "aventures extra-conjugales", mais c'était plus par conformisme so­cial que par réel besoin : j'étais relativement heureux avec Paulette... heureux :  un mot qui s'apparente plutôt chez moi à une absence quasi-totale de déplaisir qu'à une réelle béatitude...

Quant à Paulette, c'était une véritable Sainte Thérèse d'Avila du foyer : entre ses fleurs, ses chats, ses broderies et ses livres de cuisine, elle ne semblait rien demander de plus à la vie.


Tout aurait été pour le mieux si...


Ce soir-là, je m'apprêtais à sortir, seul. Paulette a toujours eu horreur des soi­rées mondaines. Elle s'y sentait mal, isolée, car elle n'intéressait personne - mis à part les sempiternels dragueurs qui n'ont que l'épaisseur de leur portefeuille comme ar­gument de choc - un peu honteuse d'être la femme commune d'un être hors du com­mun, fermant les yeux sur les avances que me faisaient les intellectuelles à la page. Une fois, un éditeur passablement éméché lui a passé la main sur les fesses en lui soufflant ses vapeurs d'alcool dans les oreilles. Elle est devenue aussi rouge que le verre de liqueur de cerise qu'elle tenait à la main, et, tandis que j'éclatai de rire, ex­pulsant du champagne sur sa petite robe de satin noir, elle me promit rageusement que c'était la dernière fois qu'elle m'accompagnait dans ce genre d'endroit.


Tandis que je me préparais en chantonnant devant la glace, elle a du s'installer devant la télévision, un canevas ou un tricot quelconque à la main. Prenant son mal en patience, sachant que je finirais certainement ma soirée ivre mort, dans les bras d'une femme plus roborative, elle savait toujours s'occuper à sa manière, histoire de passer le temps sans trop s'ennuyer... alors que moi j'allais de soirée ennuyeuse en cocktail insipide, trop lâche pour refuser de me conformer aux exigences de mon statut d'écrivain célèbre.

Elle m'a à peine dit bonsoir au moment où je franchissais la porte d'entrée ; elle paraissait tendue, comme si elle avait le pressentiment de ce qui allait m'arriver cette nuit-là... Quant à moi, je n'avais aucune idée particulière dans la tête, si ce n'est que j'allais certainement m'ennuyer à mourir.


Sur la route qui menait à La Coste, petit village du Luberon, et, ironie du sort, terre ancestrale de la famille Sade, j'étais bien loin de me douter des événements qui allaient me précipiter dans une dimension extravagante et accélérer le délabre­ment de mon esprit. J'ai roulé paisiblement, comme à mon habitude, en cogitant l'intrigue de ma prochaine horreur littéraire.


La maison de Lydia Carnavali, blottie sur les contreforts des sinistres ruines du château sadien, me parut plus artificielle que jamais. C'était la pleine saison, où les intellectuels Parisiens, londoniens et new-yorkais se regroupaient en cercle fermé dans l'une des plus belles régions du monde. Le nouveau Saint-Tropez à vrai dire...

Les soirées y sont rarement intéressantes, mais je m'y mêle volontiers, car dans ces moments-là, je me sens délivré de mes appétits morbides, recentré dans une rela­tive normalité.

Dès mon arrivée, la belle Lydia, à qui j'avais accordé quelques nuits, plutôt par sociabilité que par désir véritable, me sauta dans les bras, avec cet enthousiasme feint qui est la règle commune dans le milieu que je fréquente.

Elle me présenta à une vingtaine de personnes, aussi inintéres­santes et américaines que possible, auxquelles je fis semblant d'accorder mon inté­rêt.

La soirée se déroula de façon habituelle : je bus plus que la moyenne, monopoli­sai l'attention générale, pour finir, à moitié effondré sur le comptoir, à boire des quantités industrielles de Bloody Mary, mon cocktail préféré.

J'ai du apercevoir Costanza dans le lot, mais je ne l'ai pas vraiment remarqué, pensant sans doute qu'il s'agissait d'un de ces mécènes aussi peu doués pour les choses de l'art qu'ils sont experts à manier leur fortune, acquise on ne sait comment, car ils n'ont aucun talent particulier.

Quant à lui, il dut m'épier pendant toute la soirée, guettant le moment propice pour m'aborder.


Ce qu'il fit, avec la souplesse et le tact subtil d'un professionnel de la séduc­tion...


-Une bien belle littérature que la vôtre... mais... j'ai décelé dans votre oeuvre quelques faiblesses. Bien sûr, le commun des mortels n'y voit que du feu, mais pour un connaisseur, un expert en la matière, il y a des lacunes qui sont quasiment inaccep­tables...

Dans la brume alcoolisée qui m'enveloppait, j'ai distingué une silhouette maigre et racée, une peau blanche, presque translucide, des cheveux noirs et huileux, un visage parfait et impassible... et des yeux, des yeux sombres et vides... deux abîmes glacés qui m'aspirèrent instantanément.

Je bredouillai quelques mots, du genre : "Qu'est-ce que vous en savez... z'êtes écrivain ou quoi ?"

-Oh non ! je n'aurais pas cette prétention ! J'écris rarement...j'ai quelques gens qui font très bien cela à ma place...non...je suis simplement un amateur éclairé, un guide peut-être, un navigateur étranger...

-Je ne suis pas un boucher. Je ne suis pas juif. Je ne suis pas encore un naviga­teur étranger... Jack l'Éventreur...!

-Vous voyez ! nous nous comprenons... je suis certain que nous avons de nom­breux points en commun.

-Vous m'intéressez, dis-je en finissant mon verre, gêné par son regard, qui, il m'a semblé, détaillait le moindre recoin de mon âme. Vous êtes...

-Ce que vous voudrez bien que je sois. Je rends service à des tas de gens, selon leurs besoins, leurs désirs...


Un véritable iceberg qui engloutissait peu à peu ma titanique personne.


-Je vends du rêve à ceux qui n'ont plus assez de cervelle pour le faire par eux-mêmes... je fournis l'argent du rêve, les rêves d'argent, l'aube dorée... J'assouvis les désirs, tous les désirs, les plus fous comme les plus... spécifiques... Je suis une sorte d'ange gardien.

-Mais je n'ai besoin de rien moi !

Je suis persuadé que si le Diable a une technique particulière pour refourguer ses tentations aux pauvres d'esprits, c'est celle, irremplaçable des représentants en aspirateurs.

Je l'imagine très bien, frappant aux portes des ménagères frustrées entre deux âges, étalant ses catalogues, faisant ses démonstrations in vivo, développant ses argu­ments commerciaux...

Mais Costanza me fit l'effet d'un V.R.P. d'une engeance supérieure. Je ne l'au­rais pas comparé à cette marionnette chrétienne, créée afin de cacher des réalités plus odieuses... Il appartenait à cette catégorie d'êtres que le judéo-christianisme a tenu à balayer, cette race qui, presque éteinte, s'est dissimulée sous des atours juste véné­neux, mais dont les manifestations sporadiques rappellent que l'Ordre Ancien se rit de la mascarade monothéiste, de ce voile pudique jeté sur la réalité antique... l'âge d'or du Grand Pan...

-Qui me dit que j'ai besoin de vous ? Que vous pouvez m'être utile ?

-Vous-même, entre les lignes, au coeur de vos phrases ampoulées et ambiguës ! Tout le monde pourrait avoir besoin de moi... mais je ne viens qu'à ceux qui en valent la peine...

-J'ai toutes les satisfactions possibles de l'existence...

-Peuh ! L'existence... mais je vous parle d'autre chose... au-delà des contin­gences habituelles...Vous n'êtes pas heureux, mais le matériel ne peut venir combler vos aspirations secrètes... et d'ailleurs, dans ce domaine, je ne suis pas d'une grande utilité... NON. Je vous parle, non pas de ces futilités, de ces maigres substituts, tout juste bons pour les cerveaux inférieurs, mais d'une autre dimension, où ne peuvent pénétrer que les esprits suffisamment trempés dans le plomb pour goûter l'or sublime de la sur-humanité...

J'étais déjà conquis. Mais j'affectai l'incrédulité, par orgueil, enragé de m'être fait si rapidement séduire, moi qui jusque-là, considérait le monde extérieur avec le plus froid détachement...

Et Costanza poursuivait son boniment funeste :

-La fiction est un gentil dérivatif, mais les vrais sages ne sauraient s'en conten­ter... tous les grands esprits de l'Histoire ne se sont pas voilé la face... tout ce qu'ils ont pu conter par la suite, ils l'ont puisé dans la seule source possible... l'expérience... Vous écrivez correctement, mais vos mots boitent, votre style traîne la patte, vos idées rampent. Je vais vous mettre debout, vous faire décoller du sol commun où s'empê­trent vos inégaux congénères. Laissez l'imagination aux âmes simples... vous allez plonger dans la vérité, hors du monde des représentations humaines...

-Vous parlez bien, mais cela ne me concerne pas. Je ne vois pas, dans mon cas, ce qu'il est possible de faire pour me satisfaire... Et puis, ce que je veux, il y a bien longtemps que j'y renonce, après de longues hésitations, un cheminement obscur que j'ai bien du mal à comprendre... vous est-il déjà arrivé de considérer les vertus su­prêmes de l'abnégation ?

-Tttt ! Laissez tomber ces barrières inutiles qui encombrent votre esprit... ces mains, dit-il en m'enserrant les poignets dans ses doigts crochus, blanches et pures, sont faites pour manier une plume, bien mieux que ne le font beaucoup d'autres... ces yeux, dit-il en m'effleurant les paupières, méritent de contempler autre chose...

-Quand ? dis-je dans un souffle.

-Mais tout de suite, si vous le voulez ! Allons ! prenons congé de notre charmante hôtesse...

(A SUIVRE...)