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29/01/2010

Cosmétologie

C'était le contretype parfait de la multinationale à l'américaine. Ca sentait la patine, l'ancien, le secret jaloux et inutile. A quelques pas de l'Ile de la Cité, dans une rue feutrée, qui fleurait bon sa banque, sa société d'assurances suisse, ses ambassades et ses hôtels plus très particuliers, une simple plaque soigneusement entretenue, mais qui brillait d'un éclat terni par les âges :
la Française de Cosmétiques
- Laboratoires Archambault -
Maison fondée en 1881
Il fallait sonner, s'annoncer distinctement, monter ensuite quelques marches jusqu'à un ascenseur délicieusement Art Déco qui ne comportait aucune touche d'étage. Il vous déposait là où vous étiez attendu, tout simplement. Un clavier à touches permettait sans doute aux employés d'accéder aux étages grâce à un code secret. (Le High Tech va parfois se loger dans des lieux si surannés qu'il prend là tout son sens...). A la réception, une jeune femme d'environ trente ans, réplique presque conforme de la toute dernière campagne d'Ange Rose, aux ongles d'une couleur invraisemblable, vous accueillait, toute d'or et d'émail, la peau tellement lisse qu'on l'aurait crue image retouchée sur papier glacé.
Elle m'introduisit dans une salle d'attente qui était également une sorte de Musée Archéologique retraçant l'histoire de la firme prestigieuse : de Rêve d'Orient à Pagode, en passant par Satinelle et Peau de Velours, pour finir sur Fleur de Lupin et Ange Rose, ses plus grandes créations étaient présentées ainsi que ses plus célèbres affiches publicitaires. Des brumisateurs diffusaient le parfum Best-Seller d'Archambault : Orange Amère. Difficile de ne pas être dans l'ambiance. Je n'étais pas seul dans cette immense salle ; une dizaine d'autres candidats attendaient également. Il y en avait pour tous les goûts et pas que les meilleurs : jeunes crooners d'HEC ou d'ailleurs, vieux briscards aux canines jaunies et érodées par trop de responsabilités, élégantes sûres de leur fait gainées de soie et de certitude, pubards cocaïnomanes aux costumes taillés dans les années 80, un échantillon de ce qu'on retrouve sur les rangs à chaque fois qu'une firme prestigieuse recrute un nouveau Directeur Marketing.
C'était l'agence Lewitt and Partners qui m'avait contacté il y avait de cela deux mois. J'étais encore en poste chez Grossman Stores, au siège de New York, responsable des Achats Produits de Luxe et je m'étais fait une redoutable réputation chez les fournisseurs, démontrant du même coup que les français ne sont pas toujours des gravures de mode à ventre mou. Enfin, ils se rendaient vite compte qu'il ne fallait pas se fier à ma mise impeccable et mon allure de jouvenceau. On m'avait d'ailleurs surnommé...
«French cleaning ?  C'est comme cela qu'on vous surnomme je crois ?» (Allusion au nettoyage à sec auquel je soumettais plus d'un malheureux fournisseur...)
La femme qui me faisait face paraissait bien renseignée mais c'était la moindre des choses. La femme... je devrais dire la Grande Dame, la Duchesse, qui trônait à son bureau avec cette négligente hauteur qui fait les Altesses Royales. (J'avais une grand-tante qui avait cette allure-là et je dois dire qu'enfant j'ai tremblé plus d'une fois devant elle...) A vrai dire, je tremblais presque, pour la première fois dans ma vie professionnelle. Elle me fit l'effet d'une bombe glacée, d'un miroir sans tain, de quelque chose d'impalpable et violent à la fois. Elle ne souriait pas, ses yeux étaient la seule partie mobile de son visage. Elle avait toutes les caractéristiques d'une fille de vingt ans, y compris la voix, et pourtant quelque chose me disait qu'elle était beaucoup plus vieille que ça... Pour le reste, elle collait à mes critères physiques qui sont plutôt simples : plus d'un mètre soixante-dix, moins de soixante-dix kilos, les cheveux longs et raides et la poitrine altière. Qu'elle ait les cheveux plus noirs que le Noir, la peau plus blanche que le Blanc et les yeux plus verts que le Vert ne faisait qu'ajouter à la perfection de l'ensemble.
- Liliana Salviati...
Elle me tendit une main aux ongles longs et impeccables, qui n'étaient pas vernis... d'ailleurs elle ne semblait ni maquillée ni parfumée... curieux.
- Cela semble vous étonner, que je ne serve pas d'enseigne vivante aux produits de la Française des Cosmétiques...
Elle se recula d'un pas comme pour juger de l'effet de son entrée en matière.
-  Vous avez une hôtesse d'accueil qui s'en charge très bien, à ce que je vois.
- Samantha ? Elle se débrouille bien en effet.
Elle me fit asseoir dans un immense canapé de cuir, véritable piège dont on ne se relevait qu'avec peine. Elle même prit place dans un fauteuil plus austère qui lui permettait de dominer la situation.
- Vous ne semblez pas étonné d'être reçu dans de telles conditions. Avoir attendu toute l'après-midi, être le dernier des candidats, tout cela ne semble pas avoir de prise sur votre humeur ni votre attitude.
- Madame, j'ai été élevé dans une vieille famille française, vaguement aristocratique, où l'on apprenait que la patience et le contrôle de ses émotions sont les vertus suprêmes de l'homme bien né. Et puis, c'est un juste retour des choses, j'ai pour habitude d'imposer ce genre de guerre des nerfs à mes fournisseurs.
Elle goûta mes paroles comme du petit lait. Je lui plaisais, c'est sûr.
- Vous ne vous étonnez pas non plus de l'entretien peu orthodoxe auquel vous êtes soumis. Une seule personne, une femme de surcroît.
- Vous savez, je suis un peu lassé de ces pompes inutiles, de ce cirque sans joie auxquels les grandes firmes ont coutume de se livrer. Il faut savoir s'adapter, accueillir chaque circonstance avec un oeil neuf, curieux de vivre et d'apprendre.
- Bien, vous savez répondre, vous avez de la classe, vous êtes intelligent. Pour le reste, je connais vos états de service. Aucun doute, vous êtes l'homme qu'il me faut. Un verre de Tokay ?
Je lui répondis, bien sûr, sans que ma voix ne tremble, sans manifester le moindre enthousiasme, fidèle à ma ligne de conduite... Et pourtant, je bouillais intérieurement, j'avais envie de sauter jusqu'au plafond richement lambrissé. La Française des Cosmétiques, le rêve absolu pour un homme de ma trempe !
Elle plongea ses lèvres dans un magnifique verre à vin du Rhin, or et anis, s'attardant longuement sur la première gorgée, avec une sensualité presque choquante. Pour me donner une contenance et éviter de trop la regarder, je fis deux pas jusqu'au mur où s'étalait une toile de Lucian Freud, particulièrement rose et violine.
- Un très grand peintre... serait-ce une version publicitairement incorrecte d'Ange Rose ?
- Merveilleuse idée... quoiqu'un peu élitiste, n'est-ce pas ?
Elle réfléchit un instant ; elle me prit presque au dépourvu avec une question qu'elle aurait dû poser plus tôt.
- Que savez-vous au juste de la Française de Cosmétiques ?
Trois secondes pour mobiliser mes batteries et je répondis.
- Une vénérable institution qui règne aujourd'hui sur un véritable empire du luxe, un peu vieille garde dans ses choix stratégiques, ignorant ostensiblement les supermarchés de tout poil, refusant de sacrifier au culte du marché de masse, fournisseur exclusif des dernières têtes couronnées et plus nombreuses têtes urnisées, reprise récemment par un mystérieux investisseur. Ceci laisse à penser que les choses vont bientôt changer. Ce qui ne laisse pas de poser certaines difficultés puisque je crois savoir que le dernier rejeton Archambault conserve un poste au sein de la société malgré le rachat de toutes ses actions.
- Vous êtes divinement renseigné, Monsieur Thibaut de la Renardière, à une exception près... le mystérieux investisseur n'est autre que... moi-même.
- Peut-on savoir...
- Pas pour l'instant, taisez-vous. J'ai de grands projets pour l'avenir. J'ai toujours rêvé, en fait, de diriger une entreprise de cosmétiques. Pour moi, il n'y a rien au-dessus de la beauté d'un être humain parfaitement entretenu. Mais, ce que je ne supporte pas !...
Malgré le changement de ton, son teint ne s'altéra pas, ne vira pas au rouge, manifestation exemplaire de colère froide...
- ... c'est que la plupart des gens soient privés du plaisir d'utiliser de bons produits !
Elle se radoucit avec violence.
- Vous, qui êtes un as du marketing, qui êtes l'héritier du bon goût et de l'élégance française, vous allez m'aider à relever ce défi !
Elle ne doutait de rien, tout à son petit spectacle, un peu loufoque et excessif. Aurait-elle été un peu moins belle, il en devenait ridicule. Mais là, c'était touchant. J'ai souvent vu de grands patrons se comporter comme des gamins, en public et en privé ; c'est un phénomène classique, il faut être puéril pour se prendre autant au sérieux. Liliana Salviati battait tous les records mais je n'en avais que plus envie d'être à ses côtés dans le combat. Avec une telle égérie à la barre, ou le bateau coulait ou nous allions au bout du voyage...
J'en avais un peu assez des WASP et de leur monde terne. Je voulais revenir dans la vieille Europe, seule véritable Babylone de tous les excès. Là-bas, que ce soit à Los Angeles ou New York, à Chicago ou Boston, je n'avais rien vu qu'un univers de besogneux, d'ouvriers du portefeuille, de gagneurs aseptisés, incapables de perdre, si faciles à berner pourtant...
Il n'y avait plus à hésiter. Je fis cependant comme si... au bout de quelques minutes de silence :
- Mystérieuse Liliana Salviati, je serai au travail dès que vous le souhaiterez.
- Réfléchissez donc un peu avant de vous engager !
- De telles propositions ne se refusent pas. Mais parlons donc un peu des termes du contrat...
- Voilà qui est bien amené ; vous êtes un enthousiaste modéré. J'aime ça, je suis moi même trop excessive. Disons, cinq millions sur la première année, plus intéressement de 1 % aux bénéfices. Je vous fais mettre tout cela noir sur blanc par mes conseillers juridiques et nous signons votre contrat au plus vite, qu'en pensez-vous ?
Que pouvais-je en penser ?
- Du bien, rien que du bien.