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04/05/2017

Un Galet A La Mer

Participation au concours de la nouvelle érotique / les Avocats du Diable (parmi les 50 retenus pour la phase finale)

Un océan de sirènes muettes, de morues dessalées, de soles pleureuses, de perches tendues, de sardines bouchées, de girelles girondes, d’anguilles grillées, de murènes voraces, de daurades mal élevées, dans lequel il plonge son filet déchirant, le trident à la main, l’écume au bord des lèvres. Il pêche au gros, il pêche au large, il pêche en apnée, il pêche à la traîne, il pêche à la ligne, il drague les fonds de culotte, on pourrait croire qu’il aime l’odeur de poisson des filles au petit matin.

Ce regard visqueux qui déborde de l’oreiller, ce toucher huileux venu d’entre les cuisses, ces touffes de varech qui lui grattent l’épaule ou la fesse, ces voix pâteuses qui se veulent encore désirables alors qu’il n’a plus qu’une envie, les rejeter en pleine mer. Il consomme, il ouvre les boîtes, il leur trouve toujours un goût d’après DLUO, de tromperie sur la marchandise. De toute façon il n’aime que la viande. Le midi, il se fait un steak bien saignant pour oublier l’odeur de triméthylamine, pas un steak de vache nourrie à la farine de poisson, un vrai steak d’homme, du steak de taureau bien couillu certifié estoqué dans l’arène.

Il vit seul, bien rangé entre les murs de sa maison parfaite. Aucune femme n’y demeure plus d’une nuit. Seule sa bonne philippine est autorisée à y séjourner chaque lundi, jeudi et samedi, entre 8h et 11h30. Le week-end, il part au bord de la mer, dans sa résidence secondaire, sans femme, seul parmi ses livres et ses souvenirs. Il canote le long des côtes, il relit Moby Dick ou quelque autre saga maritime. Il fait des ronds dans l’eau, loin des autres, sur une plage sans touristes. Il se dit que sa vie est plus que parfaite, qu’il a toujours su prendre les bonnes décisions.

Une fois, lointain souvenir, il est tombé sur une gamine pas plus grosse qu’une crevette, bien rose et fraîche. C’était dans une soirée pour étudiants faussement délurés, on boit on fait semblant de rire et de trouver la vie délirante ; lui a toujours gardé la tête bien froide, le cerveau bien droit, derrière ses lunettes d’intellectuel qui lui donnent un air rassurant et inoffensif. Lorsque la salle se fut vidée et les chiottes bien remplies, ils se sont retrouvés, lui et la crevette, totalement seuls sur la terrasse. Il se souvient de cette musique lancinante, à la limite du supportable, l’air de dire « les meilleures choses ont une fin, les pires aussi tu comprends bien… ». La crevette a fait mine de regarder ses pieds, mais il a bien vu qu’elle se tordait les oculomoteurs, toute désireuse de se faire passer à la sauce mayo tartare.

Il s’est approché, feignant la maladresse et se raclant timidement la gorge. Elle s’était déjà dépliée, palpitante, prête à se faire fendre en deux. C’est facile de simuler la gêne, en se concentrant bien, de se faire transpirer à grosses gouttes, d’avoir l’air d’un premier communiant empêtré par son cierge. Les imbéciles préfèrent avoir l’air dégagé, limite arrogant ; ils n’entendent rien aux femmes, à leur pudeur tout aussi imbécile.

L’instant d’après elle a déjà baissé sa garde. Elle pense sans doute avoir ferré sa proie, un gadzart tout frais émoulu, dont elle finira par toucher la rente, gros salaire, belle maison de banlieue et une ribambelle de mioches bien blonds, la raie sur le côté, aux prénoms d’orphelins du XIXe. Elle ne voit pas que le regard est passé à bâbord, derrière les lunettes, que les gestes sont plus sûrs, que la voix sombre ne tremble plus. Le squale fend les eaux et renifle sa proie.

Règle numéro un, toucher la nuque, c’est la zone la plus érogène chez la femelle, l’effleurer lentement, y déposer un baiser sec ; la plupart des filles n’aiment pas la bave, du moins pas tout de suite. Règle numéro deux, chuchoter à l’oreille quelques mots bien choisis, bien trempés dans le miel, et qui font mouche. Règle numéro trois, se reculer d’un pas, l’assurer de vos plus pures intentions, jurer d’attendre de se connaître mieux, le tout pour engendrer la frustration et la gourmandise de la pucelle qui brûle déjà d’être canardée à la rouennaise.

Règle numéro quatre, il n’y a pas de règle numéro quatre…

Son index s’est lentement posé sur la cuisse de la crevette, a dérapé sur le rebord de la jupe rose, légèrement fendue, rencontrant le bas de soie noire. Au lieu de remonter vers le rivage, il s’est attardé sur la lisière caoutchouteuse. Là-haut, dans sa gorge à elle, ça gémit déjà. Il s’attarde encore et encore. Une petite goutte de liqueur féminine vient s’échouer sur son doigt. Il se fait un clin d’oeil à lui-même, c’est gagné. L’index reprend son ascension, il sait qu’il atteindra la grève à marée haute, sans doute une barrière de soie corail déjà dévorée par les eaux. Mais il ne trouve que la peau nue, sans un grain de sable, sans tissu protecteur, un estuaire de fille, tout étroit, encore vierge, d’une douceur extrême, perlé de sueur vagissante. 

Il s’est longuement concentré pour ne pas tomber fou amoureux. C’est sa plus belle prise, elle représente l’intact idéal de tout jeune diplômé en quête d’une matrice longue conservation. La fille dont parlent tous les boutonneux embourbés dans les calculs algébriques, la troublante délivrance après la souffrance universitaire. Il a minutieusement oscillé sur la brèche, le plaisir est trop dense. Il rendra sa décision plus tard, il s’accorde le droit à la parenthèse, il se laisse flotter entre deux eaux. 

Après ça vient tout seul. Une légère caresse, le pistil qui s’horripile, devient rêche et tremblotant, le doigt qui se fait plus profond dans la boutonnière visqueuse. La fille le regarde et ses yeux lui crient : « Ne me lâche pas ! ». Elle ne l’a pas encore touché mais lui, ça lui est égal, il a le temps, il n’est jamais pressé. Les femmes sont longues à la détente, il a la patience d’un crabe-araignée. Après ça vient tout seul, une légère pression sur le haut du crâne, le corps qui s’affaisse, hypotendu, la bouche qui s’ouvre, maladroite au début, les mains qui n’osent pas trop serrer et puis l’extase, le jet de sépia blanc dans les branchies.

Lorsqu’il ouvre les yeux, il fait grand jour, il fait grand vide : il est fou amoureux. La parenthèse s’est ouverte mais elle est restée béante. Il n’a plus qu’un seul but : recommencer, retrouver le rebord de la jupe rose, la lisière caoutchouteuse du bas noir, la dune trempée par la marée haute, la bouche qui épouse son Oeuvre Vive. Il se donne une gifle pour se réapprendre à penser juste. Puis une autre et une autre. Il aspire une longue gorgée de brume matinale et rentre dans la salle désertée.

Il se dit qu’elle est partie, qu’il est inutile de se faufiler dans les toilettes des filles, que son reflet dans le miroir lui offrira l’image pitoyable d’un individu désoeuvré et plat de la bourse, d’un pêcheur bredouille, le harpon pendouillant entre les jambes. Il se dit que la crevette est un monstre marin, une vomisseuse d’eaux noires, un gouffre pour navigateurs imprudents. L’une des cabines est occupée, il voit le petit témoin rouge sur la porte. Il entend le discret filet d’urine couler sur la porcelaine blanche. Il reste là, à écouter ce son miraculeux. Ce n’est donc pas Garofalo, c’est bien Aura, il se sent renaître, remonter le courant, rouge comme un saumon bondissant dans l’eau torrentielle.

La crevette sort de la cabine et rosit légèrement en le voyant, planté là, comme un bouchot droit dans sa baie. Elle se moule contre lui et pose la tête sur son torse. Il essuie son front trempé de sueur et s’efforce de réprimer les mots qui se bousculent et tentent de s’échapper de la commissure de ses lèvres. Il faudrait fermer la parenthèse, vite, vite, chercher l’algorithme libérateur, trouver l’échappatoire, semer la poudre d’Escampette. En comparaison, le dernier théorème de Fermat, c’est du pipi de chat.

Elle a cette délicate odeur de rose, à peine saline, une odeur de vénus sortant de sa coquille. Une légère pression sur le haut du crâne, le bouchot qui se plie et s’affaisse, relève la jupe rose et trouve l’embouchure. Il ôte ses lunettes et les balance sur le sol carrelé. Il est entre les lèvres, sa langue fait des vagues dans les replis de la coquille à l’odeur de rose teintée d’urine. Elle sent bon, elle fait des ondes, il ne veut pas quitter sa place, il la voit poser ses deux cuisses sur les rebords du lavabo et ses deux jambes qui oscillent, à part égale, pendules ornés d’escarpins roses, vernis de neuf. Il se relève, la bouche blanche, et fait tomber le voile de sa vergue. Ca y est, il est là, bien accroché, il se regarde, dans le miroir, et se concentre violemment pour ne plus tomber fou amoureux. Surtout ne pas plonger ses yeux dans les siens, ne pas se noyer, se retirer à marée basse.

Puis il l’a raccompagnée chez elle. Il se souvient de son visage éclatant lorsqu’elle a pris place dans sa flatteuse décapotable de fils à papa. Il se souvient de son petit rire aux dents perlées quand il lui a parlé de rien et de rien, en conduisant prudemment… il a laissé ses lunettes sur le sol carrelé des toilettes. Il se souvient de la rue étroite et banale dans laquelle elle habite, de son brave petit air de « eh oui, je suis une jeune fille de la petite classe moyenne qui cherche fortune dans les bals de fin d’année mais ce n’est pas pour cela que je n’ai pas un coeur à prendre et à donner ». Il se souvient du baiser doux et fougueux sur le cuir blanc et du dernier passage de mains entre ses cuisses. Il se souvient d’avoir roulé de Paris jusqu’à Trouville, sans sommeil et sans s’arrêter. Il se souvient d’être allé au bord de la plage, tenant dans la paume de sa main, un galet plat, un de ses nombreux galets qu’il garde toujours avec lui, et qu’il appelle « ses outils d’aide à la décision ».

S’il rebondit au moins trois fois sur la mer, alors il reprendra la route et roulera comme un fou jusqu’à elle, sinon…

Il lance la pierre d’un geste sûr et précis, comme il l’a déjà fait des milliers de fois depuis son enfance. Il la regarde survoler les flots et plonger brutalement, faisant un « flop » grotesque, et disparaître à tout jamais.

Il pensait faire des ronds dans l’autre, il n’a même pas fait le moindre ricochet.

29/08/2011

TROU DE VERDURE

C’était franchement le style trou de verdure où chante une rivière, du genre rengaine tenace quand l’insomnie vous taraude au petit jour…
Vous savez le genre de paysage bucolique et pittoresque qui vous paraît séduisant alors que vous essayez péniblement de vous frayer un chemin, rue de Rivoli, au quatrième étage du BHV, rayon Luminaires, un soir de 24 décembre, alors qu’une horde de gnards tous plus décibéliques les uns que les autres tirent la manche de leurs mères, toutes plus fatiguées et éméchées les unes que les autres, pour les entraîner vers le Sésame absolu, sis au cinquième, l’alibabesque et caverneux antre du Ludo-Educatif Made in China…
En ces instants peu glorieux, préliminaires à ces réjouissances collectives dont plus personne n’a rien à taper, sinon pour faire de la retape à mémé qui a l’oseille ou épater le voisin qui a chopé un sapin anémique moins grand que le vôtre, on se dit qu’on aimerait bien finir dans ce genre de No Man’s Land champêtre, assis sur un rocking chair, en sirotant une liqueur de génépi homemade, au son de la dite rivière qui fait son Charles Trenet, en guettant le retour de votre Sam Shepard local, de votre Robert Redford perso, revenant d’un abattage sylvicole, chemise à carreaux trempée de sueur, entrouverte sur un torse imberbe et parfaitement bronzé, et qui dissimule mal son épuisement bucheronnesque derrière un sifflotement aigrelet, genre « je suis les sept nains à moi tout seul qui rentrent du boulot », et pour en rajouter, va vous la jouer :  « Honey… j’ai encore de quoi me faire un rondin de plus, viens donc par là que je te tronçonne à qui mieux mieux »…
Le pauvre chéri finira bien par crier grâce mais non sans vous avoir scotchée aux branches, décimée jusqu’aux racines et débitée en allumettes jusqu’à s’en arracher la peau des mains…
Ouaip, c’est le genre de cambrousse où l’on rêve d’aller, un ranch dans le Montana version chalet dans les alpages, une petite maison dans la prairie pour urbains désenchantés…
Mais il m’en a fallu des années, des tas de Noël en boîte de conserve-même-pas, passés au milieu des sardines parisiennes, pour avoir la chance de remonter le GR même plus tracé, faute de randonneurs, pour parvenir jusqu’à cet ermitage accroché à la colline, où l’on vient à pied, où on ne frappe pas, parce que celui qui vit là, a jeté la clef…
C’est lui qui oscillait sur son rocking-chair, sirotant son génépi, alors que j’arrivais, transpirante, fort heureusement pas en chemise à carreaux entrouverte sur mon torse à peine plus rebondi que le sien… Il faisait plutôt genre Clint Eastwood dans Gran Torino, mais quoi, cela ne le rendait que plus beau et étourdissant… Car au fond, il avait toujours son allure jupiterienne, son regard d’acier faussement réprobateur, ses lèvres tremblantes de « j’ose pas mais je voudrais bien » et ses grandes mains posées sur ses genoux adolescents…
Bon sang que je devais avoir l’air gourde avec mon polo Ben Sherman et mes docs argentées flambant neuves, dans ces verts pâturages, au milieu des marmottes et des edelweiss…
— Tu as tout d’un patriarche biblique, ou mieux, d’un prêtre de Beltane…
— Tu as tout d’une Parisienne égarée dans la cambrousse…
— Je suis sûre que tu n’es pas ravi que je sois là…
— Ca c’est une antiphrase, si je ne m’abuse…
— Ca c’est une ignoratio elenchi, en gros une anguillerie, si tu préfères…
— J’ai eu tout le temps de potasser les figures de rhétorique, en attendant…
— Moi j’ai eu le temps de rien faire pendant toutes ces années…
— Et tu as fait.
— Bof, pas grand-chose…
— Encore une antiphrase, tu te répètes…
— Je suis surtout la reine de l’amphigouri…
— Et moi le roi des cons.
— Là, pour une fois, on est d’accord.
C’est en général à ce moment-là que s’installe un silence pesant, quand les deux protagonistes en sont arrivés au stade du consensus. Beaucoup peuvent trouver cela gênant, en l’occurrence, c’est pour moi l’occasion, non de clore le bec de mon joli clergyman rougissant, mais de l’empêcher de l’ouvrir à nouveau.
Il suffit de s’asseoir sur ses genoux et de lui susurrer à l’oreille :
— Dis à tes yeux qu’ils arrêtent de répéter « je suis un con, je suis un pauvre con » et fais-moi faire un tour de rocking-chair, je suppose que les vaches et autres ruminants qui éventuellement vont regagner leur étable à cette heure vespérale ne nous en voudront pas de jouer un remake archi-hot de l’Angélus de Millet, non ?

Bref, un trou de verdure, où, pour une fois, la rivière a fermé son clapet et m’a laissée chanter toute seule…

09/05/2011

DU GRAND MONDE ET DE SES PETITESSES

Généralement, il est de bon ton, dans un milieu qui ne s’autorise pas grand-chose, par ailleurs, d’organiser une de ces soirées mortelles où la maîtresse de maison (on utilise encore cette expression désuète, ça fait genre « la femme s’est tellement affranchie de tout qu’elle peut même endurer le poids des traditions ») se livre à des expériences culinaires sur des cobayes qu’il convient d’appeler « des amis très chers ». Il s’agit en général de commensaux nantis d’un style de vie honorable, sur lequel il est particulièrement bien venu d’insister en toute circonstance. On y trouve toujours un toubib, (c’est pratique un toubib, on peut lui refourguer la réserve de gnôle dont personne ne veut ), deux ou trois cadres supérieurement incompétents, qui n’encadrent rien, surtout pas leur boulot, éventuellement un fonctionnaire, de préférence pas assermenté, diverses relations aux professions ésotériques, mais peu importe pourvu que ça leur rapporte des pépettes, et qu’on puisse s’exclamer au beau milieu d’une conversation : « on peut vraiment gagner du pognon avec ça ? ».
Généralement, la Bobonne Bobo a sorti la veille son Collector intégral « Elle Cuisine » pour trouver LA recette chiadée et improbable qui va provoquer la stupeur générale et, parfois même, une épidémie de vidage d’intestins mémorable, que les portions incongrûment réduites dans l’assiette ne laissaient en rien présager. Le Bobon de la Bobonne Bobo s’est, lui, chargé de l’assortiment éthylogène, légitimé en cela par une pseudo science œnologique qu’il a puisée dans le Parker de l’année, autant dire qu’il n’y connaît rien, surtout lorsqu’on sait qu’il a arpenté les mouroirs à bouteilles du Carrouf du coin, se fiant aux estampilles mensongères de ces franches rigolades que sont les proliférants concours viticoles, attrape-nigauds notoires des bouchés du palais.
Généralement, les conversations sont aussi basses du plafond que le Mas restauré dans un quelconque recoin paumé des Alpilles où résident (on ne dit pas « vivre » dans ces milieux-là, ça fait vulgaire) les hôtes « parfaits sous tous rapports, surtout les rapports qui se voient, c’est-à-dire les rapports sociaux ou prétendus tels ».
On commence par le patrimoine génétique, c’est-à-dire les gniards : chacun rivalise de superlatifs pour qualifier leurs (en réalité médiocres) résultats scolaires, leur personnalité forcément hors du commun et leurs capacités sportives étonnantes. Évidemment, personne n’avouera jamais devant ses pairs que ses mioches sont pareils en tout point à ceux des autres, c’est-à-dire tout à fait ordinaires. Si l’un d’entre eux fait preuve d’un tant soit peu d’originalité (il ou elle s’est récemment fait poser un implant sous-cutané ou s’est pris d’une passion dévorante pour les jeux de guerre en réseau néo-nazis), on hochera la tête avec commisération en direction des malheureux parents, lesquels feront semblant de prendre un air K2R en sortant quelques anecdotes sur leur propre jeunesse délurée, ce qui ne trompera personne, bien entendu.
Ensuite, on passe aux sujets d’actualité. On évite soigneusement de parler politique, quoique, de toute manière, tout le monde autour de la table ait sensiblement la même opinion : on est centre mou et ventre à terre. Comme personne n’est capable de faire une différence significative entre toutes ces jolies étiquettes colorées et totalement interchangeables, on achève là bien vite les petits chevaux du PMU démocratique truqué, par un : « de toute façon, ce qui est inquiétant, c’est le retour du Fascisme généralisé ». (C’est pratique, le Fascisme, c’est un peu le Croquemitaine des grandes personnes, comme l’a été un temps le Communisme, pour la bourgeoisie d’avant la bourgeoisie d’aujourd’hui, qui, elle, préférait le Fascisme, alors que celle d’aujourd’hui juge de bon ton de se dire un tantinet Communiste… Vous suivez ?)
Puis, passage par la case distributeur de cacahouètes, c’est-à-dire le boulot, le turbin, le taf, l’indispensable « Sésame ouvre-moi en deux et mets-le moi bien profond ». Naturellement, de ce côté, tout va trrrrrrrès bien, tout le monde est trrrrrrrès heureux de son facteur accomplissement. Une fois débitée la cohorte de mensonges nécessaires à la cohésion sociale, quelques illuminés se sacrifient pour le groupe et entonnent un Tartuffesque : « N’empêche, des fois, je préférerais être caissière à Casino… Plus de souci, plus de responsabilité, le rêêêêêve !! » (Il y a aussi la version chevrier à Antraygues ou encore bénévole à Médecins Sans Figure, selon les humeurs du moment).
Enfin, le véritable sujet pour lequel « tout le monde il est réuni autour de cette table pour célébrer l’œcuménique connerie mondiale » : y’a-t-il des malheureux dans la salle ? À ce moment-là, bien entendu, tout le monde se campe sur ses positions. Chaque Bobon empoigne sa Bobonne par le bout le plus charnu : qui un genou, qui une épaule, qui une cuisse, qui un téton (« merde, fallait pas ? désolé chérie, je sais pas ce qui m’a pris ! »). Peu importe s’il y a encore quelques heures, l’eau domestique s’était légèrement gazéifiée, peu importe si tout le monde a exploré les moindres recoins blêmes de sa couche conjugale à la recherche du panneau Exit, peu importe si l’on s’est encore demandé au réveil ce qu’on avait bien pu trouver à cette rombière fatigante, à cette tête de lard si peu ragoûtante, personne n’en conviendra devant les autres. Ça ne se fait pas, ou alors, à la surprise générale, histoire de provoquer un unanime : « Ils allaient si bien ensemble !», qui relève encore une fois de la Tartufferie ci-dessus évoquée.
Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et chacun se bise à la fin de la Farce Pateline en se promettant de remettre ça le plus vite possible.
Ça sert à ça, les soirées entre amis, entre couples du même monde : ça entretient, comme on dit, la convivialité et l’humanité, le fameux Lien Social, que chacun s’échine à préserver comme une pucelle son pucelage.

Et moi, j’ai quinze ans et je veux mourir. Parce que mes parents ont décidé que j’avais l’âge requis pour les accompagner et découvrir le monde des adultes, me familiariser quoi ! Et j’en ai marre qu’on lorgne mon implant sous-cutané en forme de pentagramme, qu’on me pose des questions sur mon avenir et comment je l’envisage, et si j’ai un petit ami, et si j’ai des rêves…

Quand je serai plus grande et que j’aurai un prétendu chez-moi, j’inviterai : des artistes ratés, des dépressifs déclarés, des alcoolos, des filles-mères, des réfugiés roumains et toute une clique de déclassés sociaux. On boira du gros rouge et on bouffera des chips Eco+ en pissant à la raie des amis de mes parents.

Tout en rêvant secrètement d’une cahute secondaire à l’Île de Ré des Fesses, d’un appart sous les toits Rue de Sèvres « Hé mens phénoménal », d’un boulot à la Défense « de péter les plombs entre les étages » et d’une Xsara Picasso Domite…

Étonnant non ?

18:35 Publié dans Short News | Lien permanent | Commentaires (0)