Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

13/11/2010

NEUVIEME PARTIE

 

J’avais laissé retomber le manuscrit sur mes jambes flageolantes. Jamais, il m’a semblé sur l’instant, je n’avais lu un tel fatras d’absurdités. Je veux bien croire que la folie nous pousse parfois à raconter n’importe quoi, mais là, la mesure était comble. Cette lecture d’outre-tombe m’avait anéanti. Même la fréquentation des écrits de Bataille ou Arthaud m’avait rendu moins nauséeux.

Et pourtant j’avais été, de son vivant, l’un des plus fervents admirateurs de Dessany. L’écrivain, non l’homme. Il est vrai que peu de gens appréciaient la compa-gnie de ce pédant, orgueilleux au dernier degré et donneur de leçon devant l’Éternel. Personne n’aimait cet air lubrique et inspiré qu’il affichait dès qu’il était question de mort, de sang ou de souffrances.

Certains critiques l’avaient surnommé “l’écrit-vain”, d’autres “le boucher des mots”, certains même “le cracheur de fiel”, et que sais-je encore ?

Pourtant, il faut reconnaître que ses oeuvres étaient toujours parfaites. Le grand-public, qui n’y comprend pas grand-chose, (c’est malheureux, mais c’est un fait) s’arrachait littéralement ses romans, car ils constituaient des exutoires, des catharsis qui ravalaient les tragédies antiques au rang d’aimables vaudevilles.

Mais là, j’ai été contraint de m’avouer sans ambiguïté que je me trouvais face à une oeuvre ratée. On ne comprenait pas très bien où Dessany voulait en venir. Le per-sonnage de Costanza était à peine esquissé, on n’apprenait rien de significatif sur sa démarche, sur les raisons de sa conduite. L’effroi engendré par le discours du narra-teur était tout juste moins que conventionnel. Le personnage de la femme, totalement inutile. Sans parler des grand-guignolesques apparitions sur la dalle de marbre rose...

Pourtant, il est vrai, quelque chose de malsain émanait de ce récit.

C’était, à ne pas s’y tromper, l’oeuvre d’un fou irrécupérable. L’incohérence du récit, les déclarations hasardeuses et fascisantes de Costanza, tout laissait entendre que c’était l’oeuvre d’un malade mental.

Rien d’étonnant, finalement, que Dessany se soit donné la mort dans cette mai-son où il avait achevé la rédaction de son histoire. Peut-être, dans un sursaut de lu-cidité, avait-il compris qu’il devenait dément et avait-il voulu abréger cette infamie ?

Il aurait mieux fait, par la même occasion, de brûler son manuscrit, tout comme il s’était brûlé la cervelle...

Je me souviens, comme si c’était hier, de la surprise générale que déclencha l’annonce de son suicide. Pour tous, Dessany était bien le genre d’homme qui ne se se-rait jamais donné la mort. La confiance en soi qu’il affichait, le succès de ses ou-vrages, tout poussait à croire qu’il ne serait jamais amené à cette terrible extrémité.

En ma qualité d’historien du fantastique, de chroniqueur de la folie littéraire, je n’ai pu qu’être intéressé par cette nouvelle. En aucun cas je n’ai été bouleversé par cette affaire, comme tant d’autres ont feint de l’être, qui ne se gênaient pas pour maudire le nom de Dessany de son vivant. Au contraire, j’étais presque enthousiasmé par cet événement qui m’ouvrait un nouveau champ d’investigation.

J’ai donc appris que Dessany s’était fait sauter le crâne au plomb de chasse dans une somptueuse villa marseillaise, louée à son nom deux mois avant sa mort.

On l’avait retrouvé dans cette maison par le plus grand des hasards. Depuis si longtems qu’il avait disparu, sa femme avait alerté les autorités. Elle ne s’inquiétait pas en général de ses absences (le Génie a parfois des errements excusables) mais là, plus de deux mois sans nouvelles, cela commençait à lui sembler bizarre.

C’est un chat coincé sur le toit de la Villa dans laquelle reposait le corps du fameux écrivain, et dont les miaulements avaient excédé le voisinage, qui mit les limiers sur la bonne piste.

L’un des pompiers, en escaladant une échelle, jeta distraitement un regard à travers un volet mal joint du rez de chaussée...

On n’avait retrouvé auprès de son cadavre gisant au milieu de la bibliothèque aucune explication, aucune note justifiant son geste. Chacun y est allé de son commentaire, de sa fumeuse analyse psychologique. Certains débats ont été plutôt houleux. Tout le monde pensait détenir la vérité, personne n’écoutant les arguments de l’autre. Mon Dieu, que tout cela était vain !

Avant d’avancer un quelconque avis, j’estimais étrange que Dessany n’ait écrit aucune lettre d’adieu, qu’il aurait du, dans la grande tradition des suicidés, laisser logiquement  près de lui. Décidé à percer le mystère de cette mort, je m’étais rendu sur le champ à Marseille.

J’ai vainement tenté d’entrer en contact avec sa veuve. Personne n’a pu m’indi-quer où elle se trouvait. Après les obsèques, elle avait mystérieusement disparu, sans laisser d’adresse. Même sa famille ne recevait plus de nouvelles depuis bien long-temps.

Bien peu de gens semblaient connaître cette jeune femme. Il semblait qu’elle ait vécu comme une sorte de recluse depuis son mariage avec Dessany, sortant rarement, ne se mêlant surtout pas à la riche société que fréquentait son mari. D’après les témoi-gnages que j’avais pu tout de même réunir, j’avais appris qu’il s’agissait d’une femme à la beauté fragile, à l’intelligence plus subtile que brillante, d’une compagnie agréable. J’en suis venu à regretter de ne pas la connaître personnellement. Les avis n’étaient partagés que sur un point : pour certains, Dessany avait traité sa femme de façon exécrable, pour d’autres, il en était fou amoureux.

Au vu du texte posthume que j’ai retrouvé, plus tard, j’en suis venu à m’en faire une idée plus personnelle. Dessany, incapable d’amour réel, comme la plupart des grands créateurs, éprouvait tout de même pour sa femme une pointe d’affection. Sa misogynie était plus affectée que véritablement ressentie. J’ai souvent retrouvé ce comportement chez ceux qui avouent mépriser les femmes. Cela relève plus d’une in-capacité à réellement dominer l’élément féminin qu’ils portent en eux que d’un dé-goût profond du sexe faible. Les grands créateurs redoutent plus les femmes en tant que rivales et souvent se réfugient dans leurs jupons en cas de panne d’inspiration. Les vrais misogynes ont plutôt été les grands Destructeurs. Quoique...encore, cette ana-lyse est, elle, trop superficielle.

Je n’avais donc pas trouvé trace de la mystérieuse Paulette Dessany. Ayant vrai-semblablement rempli sa mission lors des obsèques de son défunt mari et donné toutes les informations nécessaires lors de l’enquête de police qui avait suivi le décès de Dessany, elle n’avait sans doute pas voulu s’attarder dans cette région qui ne lui rappelait que de douloureux souvenirs.

Oui, mais cela n’arrangeait pas mes affaires. J’aurais voulu lui poser certaines questions. Puisque j’avais décidé de mener à bien un essai sur l’univers chaotique de ce célèbre écrivain, il m’aurait fallu plus que des racontars et des opinions subjectives pour produire une étude digne de ce nom.

Du côté des enquêteurs officiels, je n’ai pas obtenu grand-chose : méfiance, si-lence et remontrances, les trois stances adressées en général aux littérateurs qui tentent de percer les arcanes de l’Administration judiciaire.

Une autre piste se présentait. Dessany, comme tant d’autres génies tourmentés, faisait sans doute régulièrement appel à l’un de ces spécialistes (pompeusement appelés psychanalystes), plus ou moins charlatans qui explorent l’inconscient avec une impudeur qui n’a d’égale que leur incapacité à formuler un avis mesuré. Bien que n’ayant que peu de respect pour ce genre d’oiseau, j’ai fait mon enquête pour entrer en contact l’émule de docteur Knock qui s’était penché sur le cas Dessany.

Je n’ai pas eu de mal à mettre la main sur le spécialiste en question, le Docteur Hiéronimus G. Kadavrezski, diplômé de la Faculté de Cracovie. Son cabinet, situé dans la rue Dragon, à Marseille, était un archétype de design post-moderne. L’accent roulant  de celui qui m’accueillait obligeamment m’a confirmé d’emblée les polonaises consonances de son patronyme.

M’ayant fait les salutations d’usage, il est resté planté là, à me regarder par en-dessous, sans même m’inviter à m’asseoir.

J’ai immédiatement pensé que c’était sa stratégie pour intimider et déstabiliser les gens qu’il recevait. Un grand timide, peu sûr de lui, voilà comment je l’ai perçu au premier abord.

Le moins qu’on pouvait dire c’est qu’il ne payait pas de mine. Une petite chose râblée, au faciès insignifiant et caricatural : yeux globuleux grossis par d’énormes lu-nettes de myope, bouche étroite aux commissures tirées vers le bas, jambes grêles aux pieds énormes. Rien de bien fascinant en fin de compte.

Comme il ne bronchait toujours pas, continuant de m’observer avec jubilation, j’ai tout à coup eu l’envie de le planter là et de poursuivre mon enquête dans une autre direction. Mais je n’avais pas envie de faiblir devant ce Toulouse-Lautrec de la Psychanalyse, et j’ai continué de le dévisager froidement. J’avais pour moi l’assu-rance de mon mètre quatre-vingt dix et mes épaules de déménageur.

Le Docteur Kadavrezski a fini par émettre un petit rire satisfait et irritant puis s’est enfin décidé à parler.

-Vous n’êtes pas un sujet facile. Je gage que vous n’avez que méprrris pourrr les gens de ma sorrrte.

J’ai haussé les épaules avec indifférence et m’asseyant bruyamment dans un fauteuil en cuir qui faisait face à son bureau encombré de paperasses, je lui ai lancé :

-Mes impressions n’ont que peu d’importance dans l’affaire qui m’amène. Si vous permettez, c’est plutôt moi qui ai plusieurs questions à vous poser.

-Je suis cerrrtain que perrrsonne ne vous rrrésiste, en général. Il émane de vous une cerrrtaine autorrrité. Mais vous êtes comme ces chênes centenairrres qui ne plient pas mais se brrrisent un jour ou l’autrrre !

La pauvreté de sa métaphore m’a donné envie de lui ricaner à la figure.

-Je ne suis pas venu ici pour que vous me disiez qui je suis ni ce que je voudrais être. Je n’ai que faire des “logorrrrhées” et autres “diarrrrhées verrrbales” dont vous abreuvez vos clients. Parlez-moi plutôt de Jean Dessany.

Son aimable et irritant sourire a disparu instantanément, ainsi que son accent d’opérette. D’une voix froide et impersonnelle, il m’a demandé :

-A quel titre venez-vous pour me poser des questions aussi directes ? Vous êtes de la Police ? J’ai déjà reçu ces messieurs et je leur ai dit tout ce qu’il fallait...Celui que j’ai accepté de rencontrer, c’est le fameux Auguste Seznec, pas un impudent qui néglige les règles de la politesse ?

-Vous avez raison, j’oublie souvent les règles de la politesse, ces manies compulsatoires qui empoisonnent l’existence…

-Croyez-vous ? Bien, vous me plaisez, malgré votre muflerie. J’accepte de vous écouter… à condition que vous me disiez pourquoi vous vous intéressez de si près à ce pauvre chez Dessany.

-Curiosité professionnelle. Je suis le spécialiste de la folie littéraire, et il est bien naturel que je me penche sur ce cas...

-Et vous pensez qu’un médiocre charlatan de mon espèce peut vous être d’une quelconque utilité ? Allons, vous devriez vous abreuver à des sources beaucoup plus fiables !

Décidément, ce désespérant petit bout d’esprit avait la manie des métaphores va-seuses.

-Bien ! dis-je en me levant. Je crois que je n’ai plus rien à faire ici...

-Enfin ! enfin ! vous vous montrez humble. Vous m’en voyez ravi. Rassurez-vous, vous m’êtes tout à fait sympathique. J’apprécie vos ouvrages, ils me sont même utiles dans mon travail. Ne nous froissons pas, je suis sûr que nous pourrions enta-mer une collaboration fructueuse. Mais voyez-vous, il existe ce qu’on appelle le secret professionnel, vous comprenez que je ne peux pas laisser traîner des informations confidentielles dans les oreilles de n’importe qui.

-Mais j’ai toujours fait preuve d’une grande rigueur et d’une certaine discrétion dans mon travail !

Je me suis rassis, vexé de m’être laissé emporter et d’avoir ainsi montré mes faiblesses.

Kadavrezski, satisfait de la tournure des événements, avait immédiatement en-chaîné.

-Oh ! ça, je le sais bien. Franchement, que pourrais-je vous dire sur mon ex-client ? Il existe peu de cas spécifiques, et ces artistes sont toujours d’une banalité dés-espérante ! Juste un ego un peu trop gonflé et qu’il ne vous faut pas longtemps à soi-gner. Généralement, vous cernez le problème dès le deuxième ou troisième entretien, et après, tout cela n’est plus que du bricolage, de la retouche. Bref, ces affaires sont bien lucratives, mais fort peu intéressantes.

Il m’a considéré avec un étrange sourire.

-Avec vous, cela pourrait être beaucoup plus passionnant...

Je ne me suis senti aussi gêné que dans deux circonstances bien précises : la première, le jour où un homosexuel notoire, écrivaillon à ses heures, m’avait déclaré sa flamme dans une quelconque sauterie dans laquelle, je me demande pourquoi, je m’étais laissé entraîner, la deuxième, lorsqu’une admiratrice hystérique (mais dé-brouillarde) avait investi mon appartement, dans l’intention plus évidente de finir dans mon lit que de disserter sur mon dernier ouvrage.

J’ai horreur que l’on me manifeste un intérêt trop appuyé. Je n’ai pas choisi mon métier pour endurer les tracas de la célébrité et de la société du Tout-Paris. Je me sens tout de suite mal à l’aise et emprunté, je ne sais jamais comment me dépêtrer de ce genre de situations.

Un silence, pesant, s’est fait dans la pièce. Kadavrezski avait enfin réussi à me déstabiliser. Je ne savais vraiment plus quoi lui répondre. Finalement, c’est lui qui a détendu l’atmosphère.

-Mais, je sais bien que vous n’êtes pas du genre à avoir besoin de mes services. Vous êtes un homme sain, sans taches, sans obsession particulière, rien de secret et d’inavouable dans vos pensées...

Son ironie a eu bien moins d’effet sur moi que son intérêt pressant. J’avais réussi à me ressaisir.

-Donc, cela montre à quel point Dessany devait être un homme torturé !

Kadavrezski est parti d’un petit rire malsain.

-Touché, Seznec, vous m’avez touché ! Ah oui ! Ce pauvre Dessany avait besoin de mes services. Excusez l’expression, mais jamais je n’ai rencontré un taré pareil! Une engeance de malade mental, et pourtant j’en ai vu défiler des vertes et des pas mûres dans ce cabinet !

L’étonnant petit docteur semblait avoir perdu tout son sang-froid. Il se laissait aller, expulsant toute la bile qu’il avait accumulée au contact de ses patients, tenu trop longtemps par cette déontologie qui exigeait le silence le plus absolu durant les consultations.

-Jamais on n’aurait pu taxer Dessany d’être un vivant. Il ne pensait qu’à la mort, il était littéralement possédé. A se demander si du sang coulait dans ses veines, si de l’air filtrait par ses narines. Une véritable émanation de tombeau, voilà ce qu’il était ! Avec ça, méprisant et hautain, vous faisant sentir que c’était vous le malade et non lui. Mais...

Et le Docteur Kadavrezski a baissé le ton, et d’un air confidentiel, a ajouté :

-...je lui ai fait ravaler ses prétentions, je l’ai maté moi ! Je n’aime pas ce genre d’olibrius, toujours à vous donner des leçons et ne jamais vouloir en recevoir...Car c’était un faible, un obstiné, un de ceux qui pensent avoir tous les atouts pour écraser les autres et se retrouvent un beau matin, abandonné, et en proie à la moquerie du plus grand nombre...

D’un air vulgaire, en gonflant ses joues au maximum, de telle sorte qu’il rappe-lait quelque part un chérubin soufflant dans une trompette (mais alors vraiment avec le plus de recul possible), il a conclu :

-Vous voulez savoir ce que c’était ? Un gugusse, ni plus ni moins...

Et il s’est tu, satisfait de sa répartie finale.

J’ai jubilé intérieurement, fier d’avoir réussi à faire sortir de ses gonds cet hor-ripilant petit personnage.

-Mais alors, pensez-vous que c’était le genre à se donner la mort ?

Pour la première fois, Kadavrezski a eu un geste de découragement.

-C’est à n’y rien comprendre ! Dessany n’était pas de ceux qui se suicident, ni par découragement, ni par dégoût. Minable, mais trop infatué de lui-même pour en venir un jour à ces extrémités. Il aurait vraiment fallu un motif puissant, que quel-qu’un lui montre la cruelle vérité de son personnage. Mais ça, même moi, n’y suis pas parvenu !

Il semblait considérer que ce critère était le moins discutable possible.

-Oui, ai-je ajouté. D’autant plus que Dessany n’aurait sans doute pas accompli ce geste désespéré sans au moins laisser un dernier message, une note expliquant son geste. Il aurait sans doute voulu finir en beauté !

-Bravo Monsieur Seznec ! Vous n’avez plus qu’à prendre ma place, je vous la cède bien volontiers ! Soyons sérieux, vous croyez bien que j’y aie songé et que je n’ai pas attendu vos remarques pertinentes pour réfléchir à la question.

Je l’ai laissé à son ironie facile et sans intérêt.

-Mais alors ? S’est-il vraiment suicidé ? Ne serait-ce pas plutôt un meurtre ma-quillé ?

Kadavrezski a pris son air le plus suffisant pour me répondre.

-Ça, c’est une grande question. En tout cas, je n’ai rien fait pour la soumettre à ces imbéciles de policiers. J’aime brouiller les pistes… Je leur ai tenu un discours tout inverse, leur ai parlé de soi-disant tendances à la dépression chez mon client : ils ont eu l’air très satisfait. C’était bien le moins que je puisse faire pour eux.

Je suis resté songeur quelques instants, puis, me levant brusquement :

-Non ! je reste convaincu que Dessany s’est donné la mort ! Bon ! je n’ai rien ap-pris de nouveau ici, mais je finirai bien par trouver une explication rationnelle à son geste. Quoiqu’il en soit, merci de m’avoir aidé...

-Mais vous êtes le bienvenu ici, à n’importe quel moment du jour et...

J’ai cru qu’il allait rajouter “de la nuit”, mais il a rougi et n’a plus rien dit. Je lui ai vigoureusement secoué la main, et, au moment, où je franchissais la porte, j’ai bien eu l’impression d’entendre le Docteur Kadavrezski marmonner dans sa barbe : “Qu’est-ce que vous êtes beau !”

...Et je n’étais pas du genre à imaginer ce genre de choses ! Après tout, chacun ses faiblesses, Docteur Kadavrezski...

Je pensais que jamais je ne le reverrais, pourtant...

26/05/2010

HUITIEME PARTIE

Dire que le repas fut tendu serait un doux euphémisme. Costanza et ma femme faisaient à eux seuls l'essentiel de la conversation. Pour ma part, je partageai mon temps entre la contemplation du fond de mon verre et les regards empoisonnés que me jetait Brainstorm par-dessus la table.
Ma femme faisait des commentaires imbéciles sur les différents plats qui nous étaient servis. Costanza avait l'air d'apprécier ses remarques. J'espérais bien que ce fût pure galanterie de sa part.
-Vous semblez être une gastronome de première force, lui dit-il. Les femmes semblent avoir des rapports assez tendus avec la grande cuisine. Elles font la fine bouche, mais leur palais n'est, en retour, guère fin. Elles repoussent avec horreur les sauces les plus riches, mais se jettent sur des légumes crus qui leur font enfler les en-trailles à coups de cellulose.
-J'ai mes spécialités, lui répondit-elle d'un air bête. Même mon cher mari n'a pas l'heur de les connaître. Landru n'aimait pas la viande hachée mais vous ne sau-riez imaginer le parti qu'on peut en tirer...
Qu'est-ce qu'elle voulait dire par là ? Je commençai à croire que ma femme, voulant faire son intéressante, dérapait inexorablement vers le grotesque.
-Aimez-vous les chats, monsieur Costanza ? demanda-t-elle, rompant ainsi un long silence, digne des bas-fonds de l'Antarctique.
-Si je les aime ? A la folie...Mais ce sont eux qui ne m'aiment pas. Ce sont d'ail-leurs les seules créatures que je ne suis jamais parvenu à séduire...
-Comment est-ce possible ? Moi, j'ai un fluide naturel... je les attire. J'en ai plus de dix à la maison, qui viennent régulièrement me voir. Si vous saviez comme cela est précieux pour venir combler ma solitude...
Le babil insignifiant de ma femme commençait sérieusement à m'agacer. Quel intérêt pouvait trouver Costanza en sa compagnie ? Peut-être l'appréciait-il à travers moi?
-Notre Jean semble avoir perdu sa langue. Peut-être est-ce cette aventure dans mon jardin qui lui a fait un tel effet ?
-Oh ! vous savez, avec moi il est souvent comme ça. Qui sait, il est certainement de meilleure composition avec cette chère Lydia Carnavali...
-Qui ne saurait vous être comparée, ma chère...
C'en était trop. Je reposai violemment mon verre sur la table et sortit précipi-tamment, traversant le couloir qui courait de la salle à manger principale à la ter-rasse.
Costanza ne fut pas long à me rejoindre.
-Tttt ! Vous êtes décidément de mauvaise humeur aujourd'hui !
-Puisque vous préférez vous adresser à ma femme plutôt qu'à moi...
-Mais vous ne vous intéressez plus du tout à elle. Laissez-moi au moins ma chance, je la trouve tellement délicieuse !
-Et vous ferez quoi au juste avec elle ? Des petits spectres ?
Comme s'il avait voulu se conformer à cette hypothèse, son visage devint d'une blancheur sépulcrale. Ses yeux virèrent du noir au vert, son regard se glaça, explorant ma personne, tel un rayon froid et inhumain.
-Vous ne savez plus ce que vous dites. J'ai fait de vous mon ami. Je vous ai ac-cordé toute ma confiance. Il s'est trouvé que je vous appréciais beaucoup. Mais au-jourd'hui vous me décevez, vous me décevez énormément.
Il me tourna le dos et rentra dans la maison, la tête haute.
Qu'avais-je fait ? En quelques jours, j'avais réussi à atteindre les plus hauts de-grés de l'imbécillité. Il allait falloir tout mettre en oeuvre pour reconquérir la confiance de Costanza.
Mais il était sûr que cet homme (dois-je dire homme ?) ne m'impressionnai plus. Il y avait des faiblesses dans sa cuirasse, et j'allais me charger de les exploiter à mon profit. Il faudrait jouer sur du velours, car je n'avais pas bonne presse dans les parages. Avec cet idiot de secrétaire qui m'espionnait incessamment...
-Inutile de vous cacher. Je vous ai vu.
Brainstorm surgit du recoin d'ombre où il s'était tapi. Avait-il assisté à la scène que j'avais eu avec Costanza ?
-Vous... articula-t-il avec peine. Vous... je crois qu'il vaudrait mieux que vous partiez. Laissez mon Maître tranquille. Vous lui avez fait assez de mal comme ça. Vous n'êtes pas digne de lui. Vous... êtes un prétentieux, un esprit sans intérêt...
-Et si je m'amusais à raconter les petites excentricités de votre... Maître ? Je suis sûr que pas mal de gens seraient intéressés.
Brainstorm éclata de rire, me jetant sa mauvaise haleine à la figure.
-Je crois que vous ne vous rendez pas bien compte du guêpier où vous vous êtes fourré. Allez ! retournez à vos romans à trois sous, à votre misérable existence...
-Suffit Brainstorm ! Vous oubliez les lois de l'hospitalité. Monsieur est encore mon hôte, et moi seul ai le droit de lui signifier mon congé si cela me chante.
Le secrétaire eut un geste de rage impuissante. Il disparut à l'intérieur de la mai-son, la tête basse et marmonnant dans son absence de barbe.
Costanza avait retrouvé ses manières affables. Mais j'avais du mal à croire que ce retournement fût naturel.
-Il faut m'excuser pour ce que j'ai pu dire tout à l'heure. Vous avez réussi à me mettre hors de moi, ce qui n'était pas arrivé depuis bien longtemps. Mais j'ai pour vous une certaine affection, et je veux bien croire que vous avez des circonstances atté-nuantes. Mais...
Et il s'arrêta là, sur ce mot, lourd de menaces et en même temps, signe d'une bonne volonté.
Mais, au moment où il allait rentrer dans la maison, il se ravisa, et, se tournant à nouveau vers moi :
-Il y a une chose qui intéresse au plus haut point l'être humain. Qu'il soit une ménagère abrutie par les détergents ou un philosophe étouffé par les concepts. Il aime à résoudre les énigmes de l'Histoire et de l'Univers. Mais certaines sont justement insolubles, non pas parce qu'elles n'appartiennent pas au domaine du concevable, mais parce que c'est leur nature même d'être insoluble. Un exemple fameux et en même temps tout à fait futile : les différents remous et divagations au sujet de Jack l'Éventreur. Personne n'a jamais imaginé que, peut-être, la réponse était dans le fait même qu'il n'y a pas de solution possible à ce mystère. Pire encore : celui qui s'interroge sur l'existence de Dieu, le type même étant cet imbécile de Descartes. Que l'on dise que Dieu existe ou pas, c'est finalement faire la même ré-ponse, vous ne trouvez pas ? Comment est-ce possible de se poser des questions sur l'Univers, sur les raisons de son existence ? Ces raisons seraient sans doute décevantes pour celui qui viendrait à les connaître... la raison de l'existence de l'Univers s'est anéantie au moment-même où celui-ci fut constitué, si tant est que ce moment ait eu lieu réellement. Mais... puisque vous tenez tant aux barrières explicatives, il n'y a plus qu'à vous souhaiter bonne route...
Je me retrouvai seul, face au jardin. Je sentais confusément que si je voulais réussir un jour à vaincre Costanza, il m'en faudrait percer le mystère. Son discours m'était apparu comme une bien piètre riposte à l'ascendant que je commençais à prendre sur lui, presque comme un défi lancé en dernier recours.. Pour tout dire, il ne m'avait pas convaincu, d'autant plus que j'étais certain qu'il avait été prononcé par un Costanza sur la défensive.
Je franchis le portillon et décidai de m'orienter vers la gauche, dans la direction (du moins, je le supposai) de l'endroit où se trouvait la dalle de marbre.
Le temps était couvert, c'était la nuit de la nouvelle lune, aussi eus-je du mal à me repérer dans le noir. Cependant, une sorte de luminosité fluorescente semblait provenir de l'écorce des arbres. Je savais qu'une espèce d'eucalyptus australien pro-duisait ce genre de phénomène, mais cette manifestation presque surnaturelle et sem-blant défier les lois de la nature, me fit frissonner.
Je m'attendais à trouver, le long de mon chemin, quelques indices, des signes cabalistiques, des sortes de symboles déroutants, enfin même, une matérialisation spectrale. Le genre de choses qui ne se produit que dans les situations de ce genre. Peine perdue ! Le jardin était d'une simplicité évidente, il n'y avait rien de tapi dans les touffes d'herbes, aucun squelette pendu aux branches, pas de loup-garou hurlant dans les fourrés.
Mais ce dépouillement, ce silence n'étaient-ils pas plus angoissants que ces deus ex machina d'écrivain à trois sous ?
J'avais dans l'idée que si je voulais trouver une solution à ce mystère, il faudrait me laisser guider par la chance et non pas chercher une logique dans ma démarche. Je marchai de-ci de-là, étonné de la dimension de ce bois qui semblait si petit vu de l'extérieur.
Malgré mes pérégrinations hasardeuses, j'avais l'impression de ne jamais re-tomber au même endroit. J'éprouvais même un certain plaisir dans cette recherche, comme si je me trouvais dans un de ces labyrinthes forains, dont il faut trouver la sortie.
Mais ce n'était pas une sortie que je cherchais, plutôt une entrée en matière, un début de piste, un moyen de pénétrer l'esprit de Costanza, de l'affaiblir, de le mettre à genoux et de devenir moi-même le maître...
Au bout d'un très long moment, je commençai à m'avouer vaincu. Je n'avais rien trouvé d'intéressant, je tournais en rond, de plus en plus agacé à l'idée de m'être fait flouer.
C'est au moment où j'avais définitivement perdu courage que, de la même façon que la première fois, je butai sur la dalle de marbre rose. Et j'y lus :
"Ici chacun obtient ce qu'il mérite...
L'oubli pour celui qui abuse de ce qui ne lui appartient pas..."
"Bêtises, bêtises, philosophie à trois sous ! " répondis-je dans un hurlement qui ressemblait à un rire de maniaque.
Mais, malgré mon assurance affichée, je compris que je venais malheureusement de perdre la partie. Costanza m'avait sorti de la masse indistincte, foule anonyme dont il décidait le sort à chaque instant. Il m'avait offert la possibilité de maîtriser avec lui le cours de l'Histoire, d'inscrire en marques indélébiles le destin des civilisa-tions futures, et moi...!?
La tête basse, je commençai à regagner le chemin de la maison. Ce n'était pas difficile, il suffisait de se laisser guider par les cheminées qui dépassaient largement la cime des plus grands arbres.
Ce retour peu glorieux me réservait de nombreuses surprises. Tout d'abord, je trouvai la villa éteinte. Nulle trace de la limousine noire qui se trouvait encore garée sous le porche avant mon départ. "Tout le monde doit dormir, me dis-je, il doit être tard..." En effet, consultant ma montre pour la première fois de la soirée, je m'aper-çus qu'il était quatre heures du matin. D'ailleurs, les premières lueurs de l'aube s'annonçaient à l'horizon. J'avais donc passé près de sept heures dans le bois, sans que je parusse m'en rendre compte.
En pénétrant dans la villa, je ne laissais pas de m'étonner du silence environ-nant. Vu le nombre de domestiques qui s'y trouvaient, il aurait du normalement y avoir des signes d'agitation à cette heure matinale. Cependant, rien ne laissait présa-ger d'une telle activité.
Haussant les épaules pour me débarrasser de ces impressions inquiétantes, je montais directement en direction de ma chambre. J'étais extrêmement fatigué et je n'avais plus qu'une envie : dormir.
Anéanti, je m'effondrai sur le lit. Malheureusement, le sommeil ne venait pas. Cet étrange silence, cette impression de solitude me tourmentaient. Je ressentais une sorte d'abandon, moral et physique, que rien ne pouvait justifier, sinon...
Décidé à en finir avec tout cela en ayant une conversation sérieuse avec Costanza, je sortis de ma chambre et me dirigeai vers la sienne.
Personne, il n'y avait personne. Pourtant le "Maître" était loin d'être un mati-nal. J'avais du mal à croire qu'il soit sorti à une heure pareille.
Pris d'une panique subite, je me mis à fouiller la maison de fond en comble. Les lieux étaient entièrement déserts. Pas un seul domestique, pas de Brainstorm... ma femme, apparemment, avait elle aussi décampé.
Je me crus devenu fou. On m'avait joué une sacrée farce, me dis-je, car je croyais encore que ce n'était qu'un exemple du sens très particulier de la plaisanterie théâtrale de mon ami Costanza.
Une dernière découverte anéantit tous mes espoirs.
En descendant dans la cinémathèque, je m'aperçus de la même façon que les lieux étaient déserts, mais...sur le fauteuil pourpre où je m'étais assis la première fois, à mon arrivée dans cette maison, j'aperçus un billet plié en deux.
Un dernier mot de Costanza.
"Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir tenté l'impossible pour vous...
Y a-t-il une seule chose que vous ayez jamais faite avec dignité dans votre vie ? Ecrire vos belles histoires ? Peut-être bien... Elles étaient loin d'être parfaites, mais elles avaient au moins le mérite de refléter toute la sincérité dont vous êtes capable.
C'est même pour cela que je vous ai extirpé de l'inconscience. J'avais le projet de faire de vous mon chroniqueur attitré mon confident. Mais, comme Sénèque vou-lant se dresser contre Néron, vous vous êtes laissé entraîner par votre veulerie et vos plus bas instincts...
Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir longtemps tergiversé à votre égard...
D'un certain côté, vous me plaisiez beaucoup. J'aimais votre intelligence et votre répartie. Cela faisait longtemps que je n'avais pas rencontré un interlocuteur à ma mesure. Lorsque l'on fait ce que je fais, on se sent souvent seul. On a besoin de trouver, de par le monde des êtres qui peuvent au moins à peine vous comprendre.
Mais vous n'avez cherché, au fond, qu'à me trahir...
Croyez-vous qu'un visage, fût-ce-t-il le plus impénétrable, peut avoir le moindre secret pour moi ? Et pour vous percer à jour, je n'ai même pas besoin de lire le récit que vous êtes en train de rédiger. Jamais je ne jetterai un seul regard dessus. J'en connais déjà chaque mot, chaque phrase...
Et sachez même que, même avant que l'idée ne vous effleure, la trahison était tout entière inscrite sur votre visage. Un homme qui n'a que mépris pour la femme délicieuse qui est censée partager sa vie, pourra trahir le meilleur de ses amis. C'est à ce moment que j'ai pris la décision définitive de vous emmurer dans votre bêtise et votre suffisance. Sachez qu'à partir de cet instant, le moindre de vos gestes n'était que le résultat de ma volonté...
Et encore, votre femme a-t-elle cherché à plaider votre cause !
Votre femme... Etonné de votre attitude à son égard, je lui ai rendu visite. Et je n'ai pas tardé à découvrir qu'elle valait mieux que ce que vous ne pensiez. Vous jugez mal les gens. Elle, vous ne la connaissez pas, tout compte fait. Vous lui avez toujours préféré la compagnie des pisse-froid et des gorges-chaudes, que vous méprisiez pourtant... Pire encore, j'ai compris l'origine de ce mépris que vous affichiez à son égard. Pouvez-vous imaginer ce que j'ai ressenti, comment j'ai perçu l'abîme de tromperie dans laquelle vous m'aviez plongé ?
Ensuite, les restes de pitié que j'ai bien voulu vous jeter n'ont été qu'inutiles efforts pour vous tirer de la corruption où vous vous étiez enfoncé.
Vous n'êtes qu'un détail, une infime fraction de l'histoire humaine qui elle-même...
Mais plus que certains monstres à l'échelle cosmique, vous représentez l'horreur ultime, celle contre laquelle je me bats depuis la Nuit des Temps...
L'Usurpateur...
Peu de fois, j'ai pu être trompé, et comme il n'existe pas de vengeance à la mesure de ce que je ressens à présent, je préfère des solutions plus douces.
Une simple réparation...
Mais je n'ai pas besoin d'en rajouter.J'ai la faiblesse de croire que maintenant vous comprenez... et ferez amende honorable.
Mais pourquoi m'attardez et vous faire cette morale imbécile... La Morale ne peut se faire, elle se donne, à la limite, à ceux qui n'ont déjà plus besoin d'elle...
Plusieurs fois, je vous en ai fait la remarque : être un pécheur, un meurtrier à grande échelle n'empêche pas que l'on reste un homme respectueux, un esthète et un amoureux de l'espèce humaine.
Mais vous vous comportez comme un porc, vous n'éprouvez aucune compas-sion, aucune pitié pour la souffrance d'autrui.
Vous ne comprendrez jamais rien. Permettez que je vous laisse à votre triste sort. Triste sort en effet. Malgré tous vos efforts, vous ne tarderez pas à vous rendre compte qu'il vous est impossible de quitter cette maison. Non pas parce que je vous ai jeté un sort (je vous vois déjà venir avec votre imagination d'Alchimiste de la Mort) mais parce que ce à quoi vous avez goûté vous possède. Vous possède car vous vous en êtes goinfré sans arrière-pensées, sans remords, ce remords qui est la voie de la délivrance. Au-delà de ces portes, plus rien ne peut vous convenir. Le monde extérieur s'est à jamais refermé sous vos pas, et il n'y a plus d'issue possible.
Autre chose encore, le Jardin des Délices est à l'image-même de celui qui y pénètre. La première fois, passe encore, il cherche à vous montrer la voie ; la seconde fois, il est trop tard pour celui qui abuse de ses secrets, il ne peut que vous démontrer votre propre échec. Et, croyez-moi, cette fois-ci, vous y êtes resté longtemps, plus longtemps que vous ne pourriez l'imaginer. Il est des endroits où le temps se contracte... ou l'esprit peut à son aise se dilater à l'infini. Mais le votre est trop étroit, malheureusement, au contraire, il n'en est que tombé plus bas.
Ceci parce que vous ne cherchiez pas ce que le Jardin pouvait vous offrir, et que ce que vous y cherchiez ne pouvait vous être donné...
Voilà. Je vous quitte. Je laisse mon domicile marseillais, ma cinémathèque et tout ce qu'elle renferme à votre disposition. Faites ce que bon vous plaira ou plutôt ce que vous serez contraint de faire...
Vôtre,
COSTANZA R."
En reposant cette terrible missive, j'eus comme l'impression d'entendre le rire sarcastique de Costanza résonner à mes oreilles. Illusion ? Je ne savais plus.
Je n'éprouvais plus que de la rage, une rage impuissante, sans rien pour l'as-souvir.
Jamais être humain ne s'est retrouvé plus solitaire que moi, à cet instant précis.
Une marionnette, une marionnette dont on s'était délesté, voilà ce que j'étais de-venue. J'eus encore préféré n'être qu'un figurant mis à mort dans un des films de cet odieux personnage...
Voilà. Après des jours de lutte acharnée contre le sommeil et le désespoir, contre les murs de ma prison, après avoir vu et revu toutes ces oeuvres maléfiques que je n'aurais jamais du accepter de regarder, je finis de coucher ce récit terrifiant sur le papier. Que celui qui le trouve fasse en sorte de démasquer Costanza, de venger ma mémoire, car je n'ai été qu'un jouet im-puissant, entraîné malgré lui dans ce cauchemar. Je ne suis responsable en rien des actes que j'ai commis depuis ma rencontre avec ce serpent à tête humaine. Qui m'en voudrait des souffrances que j'ai parfois infligées à ma femme. N'ai-je pas dit et ré-pété qu'elle était la seule créature féminine que j'ai vraiment aimé ?
J'aurais voulu laisser les lettres de Costanza comme preuve de mes dires. Mais, étrangement, son écriture ressemble trop à la mienne pour que l'on ne pense pas immédiatement que je suis devenu fou. Je les ai donc brûlées, et je ne laisse donc que mon propre manuscrit, en forme de testament. Puissiez-vous, vous qui me lisez, trouver des preuves de la félonie de Costanza? Pour moi, il est trop tard, il ne me reste qu'une seule issue...


02/04/2010

SEPTIEME PARTIE

-Mon cher Jean...on peut dire que vous m’avez manqué ! New-York est devenu une ville exécrable, et ces Américains ont un tel mauvais goût. Remarquez, tant qu’ils restent des bons payeurs ! Enfin, comme toujours, ce sont les meilleurs clients qui veulent les produits les plus médiocres.
-Il faut que je vous dise...
-Ne dites rien, cela vaudra mieux. Il ne faut jamais revenir sur le passé. Tout cela est de ma faute. Je connaissais cette femme, j’aurais du me douter de ce qui allait arriver... Allons ! vous êtes toujours là, près de moi... voilà l’essentiel.
-Votre secrétaire m’a pourtant dit que vous seriez fâché contre moi !
-N’écoutez pas cet imbécile d’Arthur ! Il est jaloux de vous, voilà tout. Si vous saviez ce qu’il était quand je l’ai rencontré ! Il est inutile que je vous fasse un compte-rendu, mais sachez simplement que vous valez plus que lui.
Comme j’aurais du être rassuré par ces propos ! Mais, ma méfiance, qui allait s’accroissant, me fit douter de la sincérité de Costanza. Je dois avouer que je le craignais de plus en plus. Je commençais à le considérer comme un tyran romain, excessif en amitié, mais susceptible de changer d’avis pour un oui ou pour un non.
Je résolus de préparer mes défenses du mieux possible.
C’est à partir de ce moment j’ai du décider de débouter Costanza et régner sur son empire, à sa place... Eh bien, puisque j’étais dans un piège, autant que celui-ci se retourne contre son instigateur. D’accord, je ferais semblant de me complaire dans cet état de béatitude démoniaque, mais, de l’intérieur, je précipiterais la chûte de Costanza, et préparerais mon ascension, au sein de ce royaume des Ténèbres, qui était le seul sur lequel j’eusse envie de régner.
Je fis donc bonne figure à Costanza, me montrai humble et repentant, fis tout pour paraître aimable, bien disposé et admiratif.
Mon hôte semblait heureux de mon attitude et ne m’appelait plus que  “Mon Ami”.
Mais il était dit que celui-ci avait plus d’un tour dans son sac pour me réduire à néant.
En effet, quelques jours plus tard, alors que tout se passait pour le mieux, que nous faisions des projets de voyage à travers le monde, afin que je découvre les rouages de l’organisation, Costanza me fit une proposition qui m’atterra profondément.
-Mon Ami, me dit-il, tout en admirant les reflets verts d’une liqueur de Chartreuse, sous la lumière flambante d’un feu de cheminée. Pourquoi n’inviterions-nous pas votre femme à venir se joindre à nous ? Après tout, vous l’avez épousée, elle est une partie de vous tout comme vous êtes lié à elle.
Je restai sans voix, comme frappé par la foudre.
-Cela n’a pas l’air de vous faire plaisir. Mais, il faut me comprendre, je commence à vous apprécier comme mon propre frère, il est donc logique que je veuille faire connaissance avec celle que vous avez choisie.
Que répondre à de tels arguments ? Ce n’est pas en refusant que je gagnerais la totale confiance de Costanza.
Tout de même, cette proposition m’inquiétait terriblement. Je pouvais me tromper, mais j’avais l’impression qu’elle n’était pas totalement innocente. J’acceptai cependant cette offre, tout en essayant de lire sur le visage de mon interlocuteur si celui-ci exprimait du triomphe ou une joie sans arrière-pensées. Mais c’était comme si j’avais essayé de lire un livre dans une langue inconnue. Je n’arrivai à déchiffrer aucun des signes qui s’inscrivaient au coin de ses lèvres et de ses yeux.
Dès le lendemain, exactement un mois après mon arrivée chez Costanza, celui-ci envoya son chauffeur chercher ma femme. Je dois dire que je n’attendais pas son arrivée avec impatience. D’une part, Paulette m’était devenue complètement indifférente ; d’autre part, elle risquait de bouleverser les plans que je commençais à échaffauder. (Quoique, tout bien réfléchi, ma femme pouvait être une alliée fidèle. Elle n’aimait que moi, et si j’arrivais à me montrer plus aimant que les derniers temps, à me rendre plus agréable, peut-être pourrait-elle m’être utile ?
Si tant est que cette fragile personne puisse servir à quelque chose…
C’est donc en piétinant et en fumant nerveusement que j’ai attendu l’arrivée de ma femme. Costanza, qui avait remarqué mon énervement me lançait des petits coups d’oeil ironiques, et lorsqu’il me vit bondir dès que j’entendis le bruit d’un moteur et le crissement du gravier dans l’allée centrale, son expression devint franchement iro-nique :
-Votre charmante épouse est arrivée...allons ! faites bonne figure, ce n’est quand même pas le Diable qui vient nous rendre visite !
Et il partit dans un grand éclat de rire.
Instantanément, il se composa un visage plus respectueux pour s’incliner céré-monieusement devant ma femme.
-Chère amie, c’est un immense plaisir pour moi de vous accueillir dans ma mo-deste demeure.
Agacé, je jetai un coup d’oeil sur Paulette. Elle n’avait pas changé depuis tout ce temps, mais qu’est-ce que j’espérais ? Son visage inquiet, cerné et amaigri se tourna vers moi.
-Bonjour Paulette.
C’est tout ce que je pouvais dire, je n’arrivais pas à forcer mon enthousiasme, et le froid baiser que je posais sur ses lèvres n’était pas plus accueillant.
Ça n’eut pas l’air de lui faire un grand effet. Tout de suite après, elle se tourna vers Costanza, un grand sourire aux lèvres.
-Eh bien, on peut dire en tout cas que les amis de mon mari sont plus aimables que lui-même ! Je comprends pourquoi il ne m’a jamais parlé de vous, il avait peur que vous lui fassiez de l’ombre...
-Voyons, voyons madame...Excusez-le, il travaille trop en ce moment. Enfin, laissez-moi encore m’excuser de vous avoir enlevé votre mari de cette façon. Jamais je ne me pardonnerais de vous avoir causé tant d’inquiétude.
-Oh ! ne croyez pas ça. Maintenant je ne suis plus inquiète du tout. Voyez-vous, il faut se faire une raison...
Elle voulait jouer les ironiques mais son regard traqué démentait la belle assu-rance de ses paroles.
-Mais dites-moi, Monsieur Costanza, quelles sont au juste vos ac-tivités ?
-C’est une question difficile... Disons que je suis producteur de cinéma... mais j’ai bien d’autres occupations... je suis ce qu’on pourrait appeler un “private rela-tions”...
-Producteur de cinéma ! mais que produisez-vous au juste ?
-Des documentaires de fiction...
-Tiens ! mais qu’est-ce que c’est que ça ? Vous savez, je ne suis pas très calée dans ce domaine ! Selon mon cher mari, je suis ce qu’on appelle “une femme inculte”. Mais quand je vois la sorte de gens cultivés qu’il fréquente, je n’ai plus aucun regret ! Mais vous m’avez l’air de quelqu’un de plus attentionné : alors, expliquez-moi tout !
-Vous avez raison madame, je suis toujours à l’écoute, toujours prêt à rendre service... mais pour l’instant, je vais vous faire les honneurs de ma demeure, et par la même occasion, vous montrez votre chambre...
-Oh ! mais je ne savais pas que je pourrais rester...
-Tttt ! désormais, vous êtes mon  invitée.
Le ton avec lequel il prononça cette phrase me déplut fortement. Tout d’abord, je le pris comme une insulte, ensuite, je ne compris pas quel intérêt il pouvait trouver à ma femme. Mais, peut-être, l’appréciait-il seulement à travers moi ?
Je les laissai partir seuls dans la maison, et m’enfuis bouder dans le fond du jardin. C’était un endroit étrange, figé comme une Brocéliande méditerranéenne. Je pensais qu’un aménagement “à la française” aurait mieux convenu à son propriétaire. Mais il avait choisi de laisser la végétation se développer à son gré. “Je respecte encore plus la nature que la culture, je préfère le végétal à l’animal : l’homme n’asservira jamais rien si ce n’est lui-même...” m’avait-il répondu évasivement, lorsque je l’avais interrogé sur ce point.
J’ai erré entre les fougères arborescentes (étonnant que de telles plantes aient pu pousser sous ce climat) et buissons d’aubépines, étonné de la superficie de ce jardin, qui apparaissait plus réduit lorsqu’on le contemplait de la terrasse.
Je pensais à tout ce qui était en train de se passer. Le processus paraissait mal enclenché. Je me laissais totalement dominer par les événements. J’avais l’impression d’être un jouet dans les mains de Costanza. Non, je ne me laisserais pas prendre à ses airs magnanimes et indulgents. Un tel homme ne pouvait être soupçonné de faiblesse. Je me laissais parfois emporter par mes premières impressions, mais j’avais heureu-sement le réflexe de faire marche arrière.
Quant à l’irruption de ma femme dans cette situation, je ne laissais pas d’être perplexe. Costanza avait l’air de l’apprécier. Qu’est-ce que cela pouvait bien cacher ? Quel rôle serait-elle amenée à jouer dans cette histoire ?
Pris dans mes réflexions, j’ai du marcher sans regarder le paysage, sans me re-pérer, et lorsque la nuit a fait son apparition, je me suis soudain réveillé, inquiet de savoir où je me trouvais.
C’est alors que j’ai buté sur une immense dalle de marbre rose...
Je me suis rattrapé au dernier moment, ainsi mes yeux ont eu le temps de lire, gravé dessus la stèle :
“Le temps n'est qu'une bagatelle pour celui qui peut encore ouvrir les yeux…
Sic Transit Gloria Mundi”
La devise de la papauté...
Je me suis frotté les yeux en marmonnant quelques phrases indistinctes, et j’ai regardé à nouveau au même endroit.
Il n’y avait plus rien, aucune inscription. Rien. Le marbre était lisse, simple-ment lisse.
J’ai rebroussé chemin, m’arrachant le bas du pantalon sur un amas de ronces, courant comme un damné pour rejoindre la maison.
Ce jardin était un véritable labyrinthe. Je pouvais apercevoir, par-delà la cime des arbres, les toits de la villa, mais il me semblait qu’ils étaient fort lointains. Je passai plus d’une heure à trouver mon chemin.
Je butai presque sur Costanza, adossé à un chêne millénaire.
-Le Jardin des Délices vous plaît-il tant que cela, pour que vous disparaissiez si longtemps hors de notre présence ?
Bredouillant je ne sais quoi, je regardai ma montre : dix heures du soir... cela faisait exactement sept heures que j’avais franchi le portillon qui s’ouvrait sur le jar-din.
-Nous allons dîner tard ce soir... Espérons seulement que le cochon de lait ne sera point carbonisé ! Enfin, cette promenade vous a-t-elle enchanté ?
Pour la première fois depuis que je le connaissais, je vis un voile de tristesse re-couvrir son visage.
-Enchanté n’est pas le mot juste. Dire que j’ai été surpris serait encore bien loin de la vérité.
-La vérité... elle prend parfois des formes étranges...oui...bien étranges, dit-il avec une pointe d’amertume sur le bout de la langue.
Je ne répliquai pas à cette dernière phrase, mais je résolus de résoudre par moi-même le mystère de cet après-midi passé dans le jardin. Mon imagination échauffée était peut-être la source de cette illusion, mais de cela, j’en doutais fort.