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22/03/2010

UN MONDE SI NET (Chapitre 8)


-8-


Une semaine après...

Les cours du Cycle d'Etudes Générales ont repris et je m'y rends avec un enthousiasme encore moindre que d'habitude. Il me tarde vraiment d'en avoir fini avec ces bêtises. Bientôt je pourrai passer mon examen d'entrée au Musée des Vieux Papiers, bientôt j'aurai un semblant de dérivatif à ma solitude et mon amertume.

La Session d'Approfondissement consacrée à la Diction est déjà commencée. L'Instructrice enregistre ma connexion tardive.

- Gaffe next time, fille ingrate. Ta mother pourrait mistaken !

Je m'en moque tellement. Elle ne peut pas avoir idée. A-t-elle eu au moins une fois une idée dans sa vie ? J'en doute...

Je m'apprête à m'ennuyer ferme. C'est égal, cela m'évitera de penser pendant quelques heures.

- Ainsi So on... délicates filles, un little exam now‑!

Je sens qu'elle va m'interroger ne serait-ce que pour me prendre en défaut et montrer à quel point ma conduite est désastreuse. Allez ! je sens qu'elle va risquer une vacherie.

Pour l'instant, c'est Charlottine qui s'y colle. Pas de risque, elle est première en tout et de surcroît la préférée de l'instructrice qui bave sur elle depuis longtemps.

- Charlottine, petit Sweetheart, compose un p'tit truc pour exprimer le love en toi.

Question courante. C'est la partie la plus importante de l'enseignement de la Diction. Il s'agit d'apprendre encore et encore tous les mots, tous les discours de la séduction. Etant donné qu'il s'agit d'une activité importante et fondamentale pour la plupart d'entre nous, étant donné que cela doit être le moins monotone possible, une grande partie de nos études est consacré au verbiage amoureux.

Charlottine soupire d'aise. Elle adore se lancer dans ce genre d'improvisation. D'une voix rauque et roucoulante, propre à inspirer le désir le plus intense, elle entonne sa rengaine.

- Plaisant oui que te vois là ! J'en gargouille et suffocate. More and more et bien que bien. Plus de wait tu me partiens.

- Délicate chose ! Très free la forme, du style et plus. Ecoutez mieux, other girls. C'est la plus better jamais seen.

Les autres filles sifflent et applaudissent pour marquer leur admiration. Nous ne sommes que deux à faire grise mine. Moi, c'est naturel. Quel que soit l'exercice, je trouve cela stupide. Par contre, l'attitude de Pulchérie est de plus en plus étonnante. On dirait vraiment qu'elle est brouillée à mort avec son ancienne amie. Je la vois faire mine de bâiller et jeter des regards mauvais en direction de Charlottine. L'Instructrice la remarque également.

- So quoi, grasse Pulchérie. Tu really think à mieux. Vas-y expressely !

Une sorte de lueur sournoise éclaire les pupilles de Pulchérie. En se tournant délibérément vers Charlottine, elle se met à déclamer quelque chose de totalement inédit, mais qui moi, ne me surprend qu'à moitié.

- One day, il berkera sur ta beauté. Il turn son oeil ailleurs vers qui ? Tu ne sais mais real de real. Sa girl à lui...

Un cri affreux jaillit à côté d'elle. Charlottine est arc-boutée sur son siège, les yeux hors des orbites. A cet instant, elle a tout l'air d'une tête de Méduse, il est vrai que sa perruque Mille-Nattes y est pour quelque chose.

- Shut ton goitre, bête éponge à filles ! T'en baves, hein ? L'homme est à moi fait for ever. Tiens le dans ta mind et go !

- Peace ! Je parle moi et dis Peace à toutes. Toi, ma Charlottine darling, reste quiet et wait. Toi, Pulchérie, déconnecte. Je vais me reporter à ton Daddinou, il conviendra que faire...

On entend un murmure parmi les jeunes filles assemblées là. Je crois entendre évoquer l'Hôpital Virtuel. C'est vrai que c'est ce qui attend cette pauvre Pulchérie. Montrer de la jalousie est bien la pire des choses qu'on puisse faire de nos jours.

Vraiment étrange. Toutes les crises mentales auxquelles j'ai assisté ces derniers temps ont un lien avec Theos Milgraft. Je comprends en partie pourquoi. C'est un homme, par certains aspects, plus que redoutable. Parce que justement irrésistible. Et s'il se lassait de Charlottine ? Quelle réaction aurait-elle ? Je doute qu'elle le prendrait avec détachement.

Je la regarde. La colère à peine éteinte lui donne un air plus majestueux que jamais. Cependant, il faudrait être bien aveugle pour ne pas remarquer ce sourire méprisant et vaniteux, cette lueur terne et satisfaite dans le regard. Qui pourrait la supporter bien longtemps ? C'est peut-être en fait ma propre jalousie qui me fait la voir ainsi.

En tous cas, ma propre jalousie ne m'aveugle pas totalement. Je me fais la réflexion que Charlottine a manifesté un sentiment de colère, ce qui aurait dû lui valoir l'Hôpital Virtuel, également. D'ailleurs, elle n'est pas si stable de sentiment. Je l'ai souvent vue sortir de ses gonds, et pour pas grand chose. Cette fille est vraiment protégée, et pas que par Theos Milgraft. Pour la première fois, j'ai vraiment peur d'elle. Néanmoins, j'étouffe cette peur tout au fond de moi. Si elle la sent, je suis perdue.

...


Le cours de Bienséance commence dans un calme parfait. Cela est dû sans doute à l'esclandre précédent. J'écoute avec une attention peu coutumière le rabâchage de l'Instructrice. J'attends de pouvoir poser une question qui me tarabuste.

Ce cours est en fait une nième resucée de ce qu'on doit savoir sur la Haute et Lisse Société, sur ses moeurs et coutumes. Plus je l'entends, plus notre organisation me paraît absurde et sans fondement réel. Mais il semble que je sois la seule à ne pas m'y faire ; tout le monde semble s'accommoder de cet état de fait et je n'ai jamais entendu quiconque protester contre le système en place...

Ocarino Pampaz, le Conférencier Plénipotentiaire de l'Ultima est une fois de plus parmi nous. Et il ressasse à l'infini la même suite de phrases élogieuses et fleuries, censées nous faire apprécier les vertus de notre civilisation.

- Not' World se date after mille years. Mille years de peace and amour overall. Nous n'le verrons pas éteint for sure car il s'paraît perfect. Votre exam se fait urger alors je narre anew ce que vous avez ouï many times.

«First, la Haute et Lisse Société. Elle agglomère trois sorts of people.

«En first class, l'Ultima, less seen mais belle. (Il se rengorge car il en fait partie). Elle manage nos words et nos knowhows plus que plus. Elle taste le pleasure moins que vous mais se le laisse sometimes. Elle se mix peu à vous mais pas d'orgueil. Too much time l'occupe à penser.

«En second class, l'Elite, dont vous partenez en plein. Les kings and queens de la joie et des pleasure parties. C'est vous les keys de la Fashion, de la Love et des Publiques Relations. Vous êtes les dreams de nos dreams. (Je sens l'auditoire se rengorger à son tour, sauf moi bien sûr).

«En third class, le Sous-Gratin. (Un murmure de dédain monte sur presque toutes les lèvres). On les love quand même mais ils work trop de trop. Ils sont nos interfaces sur le Net mais useful ils sont pour nous tous. No mépris for ils sont nos brothers and sisters.

«Un break maintenant. Méditons la triple sentence mémorable :

«Happiness pour tous,

«Pleasure quand s'en faut,

«Love est open partout !»

Un grand silence ravi suit la première partie de son allocution.

- Un mug de greenmilk, sugar conférencier ?

L'Instructrice se dandine jusqu'à lui dans un froissement de dentelles bleu lavande. Je la sens prête à suffoquer de plaisir. Il faut dire que l'Ocarino en question à cet air bellâtre et suffisant qui enivre la femelle moyenne. Va-t-on assister à un cours de sexologie appliquée ? Que nenni, Ocarino bigle son écran et n'a d'yeux que pour l'opulence charnelle de Charlottine. Il se frotte le crâne histoire d'évacuer quelque pensée perturbante pour la suite de son allocution.

- Mmm... on take over la suite du cours. Un little panel de bienséance now !

Et c'est reparti pour une forte dose de vaines mondanités...

- Votre graduation se close de vous. After... Pfft ! Le loisir et les meetings seront votre day-to-day. Comment on manage une pleasure-partie par exemple... On considère la list des potentiels guests. L'Interface Persona Grata vous select le tri ultime. So quels critères ? Trois sont évidents : first, la partenance à la Haute et Lisse Société, second, la joy prouvée de tout, three un grade sexuel top-of-class...

Une question me traverse l'esprit et je sais qu'il m'en cuira si je la pose...

- Señor Ocarino, pourquoi notre société a-t-elle subi un tel changement par rapport aux siècles passés. C'est vrai ça, l'avancée technologique n'excuse pas la bêtise des rapports humains...

Un silence assourdissant s'abat sur l'assemblée. Ocarino reste un instant suspendu à sa phrase interrompue, sa bouche formant un O du plus bel effet, ses yeux deux petits zéros pointés sur moi.

- Halte là, sotte girl.

Il se tourne vers l'Instructrice qui arbore un air contrit de circonstance et semble lui indiquer qu'elle est en partie responsable de ce gâchis.

Celle-ci prend la parole, chevrotante en diable.

- Mes girls chéries, on va interrupt quelques times la connexion. Emeraude, hold on, on va talk un peu.

Après quelques secondes, Ocarino se tourne vers moi, l'air de celui qui va régler un compte sans solde.

- So, que se produit dans cette mind ?

- Rien que de la simple curiosité, señor.

- Notre world est bon, très bon, il n'est not seyant de deny it !

- Il me semble pourtant...

- Il n'y a nothing to do, Emeraude, tu know le price de qui doute...

Une séance d'Hôpital Virtuel, voilà ce à quoi je vais avoir droit : béate léthargie, et le problème semblera être réglé.

On se présente à ma porte. Un jeune homme, vêtu de latex blanc luisant, me scrute, un grand sourire factice aux lèvres.

- Sad oh jolie girl. La cure sera sweet au coeur qui se dry.

Et c'est parti pour la pilule rose bonbon au goût de cerise synthétique, pour la séance de branchement à l'arrière de la nuque. Adieu, au revoir, à bientôt.


09/03/2010

EVERJUGEND

1

A part une certaine façon de se frotter le nez et de rejeter ses cheveux en arrière, Amélie était une jeune fille sans signe particulier. Elle avait le visage normalement modelé, des yeux d'une couleur standard, une taille moyenne et une intelligence qui lui avait permis d'arriver au lycée avec difficulté mais sans beaucoup de bonne volonté. Amélie se moquait bien, au fond d'elle, de n'être qu'une de ces créatures insipides qui n'attirent jamais le regard des plus beaux de la classe ; son père était l'un des plus grands avocats d'Aix-en-Provence, elle habitait la plus belle villa de Puyricard et passait tous ses hivers à Megève. Cela suffisait à la rendre intéressante et l'on oubliait vite son manque de beauté. Surtout que, elle l'avait remarqué l'expérience venant, les jolis garçons étaient de plus en plus indolents et enclins à se reposer sur les filles pour assurer leur avenir. Il y avait celles qu'on baisait et celles qu'on rêvait d'épouser. Elle avait choisi de boxer dans les deux catégories. Elle aguichait et laissait croire, elle faisait miroiter sa marchandise patrimoniale comme une prostituée ses résilles et son cuir, sans jamais s'abaisser à conclure. Au final, elle choisirait qui elle voudrait et ne se donnerait qu'à son élu, celui qu'elle aurait acheté. Quoiqu'il arrive, quelles que soient ses relations avec son paternel, elle disposait déjà d'un héritage n'attendant que sa majorité pour être dépensé. D'ici la fin du mois d'août, époque à laquelle elle fêterait son dix-huitième été, elle avait encore trois mois pour se décider. Elle avait déjà une vague idée de ce qu'elle ferait : ce ne serait pas quelqu'un de son clan. Amélie, depuis plus d'une année, adhérait secrètement à un parti confidentiel d'extrême gauche. Voilà plus d'une année qu'elle s'était disputée avec son père sur la question des sorties, qu'il défendait formellement après dix heures, sur la question des Scouts, qu'il lui enjoignait de continuer à fréquenter assidûment, sur la question de la religion, qu'il voulait chrétienne et traditionaliste, quant à la politique... Le lendemain même, elle s'incrustait dans une discussion entre jeunes de la Fac de Lettres, ayant séché les cours du vendredi, se faisait accepter parmi eux avec d'autant plus de facilité qu'elle venait d'un monde bourgeois ultra-libéral et catholique qui n'attendait plus qu'eux pour disparaître à jamais. Voilà une année qu'elle collait des affiches, participait à des manifestations anti-mondialisation, à des colloques sur l'aide raisonnée au Tiers-Monde et jamais son père ne s'en était aperçu. Elle continuait à fréquenter les Scouts et pouvait par ce magnifique parallélisme des activités militantes des deux bords, constater avec beaucoup de surprise que les plus enclins au seul vice qui la préoccupait se recrutaient plus parmi les maigrelets porteurs de foulard bleu que chez les non moins maigrelets étudiants en sociologie. Mais son choix ne se porterait ni sur les uns ni sur les autres. Amélie ne rêvait que d'un seul genre de garçons : ceux qui ne vont ni à Saint Cyr ni à Normale Sup, ceux qui s'arrêtent avant, n'ont pas grand chose à dire, des mains d'homme et portent des regards de feu, surtout sur les filles bien élevées comme elle. Elle entretenait donc une triple vie : sage dans son monde, docile dans sa tribu politique et totalement irraisonnée par ailleurs lorsqu'elle réussissait à s'échapper dans ces boîtes de nuit d'un autre âge que vomissent les jeunes gens bien nés ou du genre intello, où l'on écoute à peu près la même musique mais pas de la même façon. Là, on se précipite sur la donzelle esseulée, on l'invite de façon balourde, on en vient vite aux mains et plus si affinités, même les plus ténues, on consomme et l'on passe à autre chose. On repart, version tuning et crissements de freins, boum boum boum de musique pour radio FM, avec à son bras la fille qui fera passer la nuit... Inutile de dire ce qu'elle pouvait provoquer dans ce monde de maquereaux en herbe, plus préoccupé du physique de leur dernière Turbo que de celui de la généreuse donatrice, pourvu qu'elle
ne soit pas trop moche. C'est dans cet univers surchauffé, puant la bière et le cambouis mal lavé, qu'elle avait rencontré celui qu'elle avait appelé le Jeune Dieu. Il était à peu près aussi jeune qu'elle, plutôt du genre schizoïde, du moins un dyslexique pas mal agité, il ne pensait qu'aux filles et à son physique, ou l'inverse selon la période, il était beau à en crever de jalousie, à en faire mal au cœur des plus endurcies, il n'avait pas grand chose dans la cervelle, mais il était profondément malheureux et c'est peut-être cela qui avait fait pencher le cœur d'Amélie. Elle ne pouvait éradiquer comme ça, d'un rien, des années de scoutisme et de principes d'amour de son prochain. Elle avait vu la beauté menacée de désastre et voulait s'employer à la préserver. Cela faisait donc deux mois pleins qu'elle sortait, entre autres, avec lui. Entre autres, car il ne se privait pas d'aller voir ailleurs et elle faisait parfois des écarts elle aussi. Mais, en gros, on pouvait dire qu'ils formaient une sorte de couple à peu près uni. Uni comme on peut l'être à l'âge des virées en boîte, du caractère mal tempéré et des incertitudes quant à l'avenir. Elle ne parlait bien sûr jamais de lui à personne, ni ses meilleures amies ni ses relations politiques ne savaient rien de ce lien qui avec le rejeton d'un vulgaire prolétariat qui l'enfant des classes laborieuses ému des signes de richesse affichés. Elle se voyait bien prenant l'avion pour la première destination venue, farnientant à jamais sur une plage à la Paris Match et se gorgeant de son Jeune Dieu parfaitement intégré à la Jet Set locale. Elle se voyait si bien qu'elle ne vit pas son père arriver sur elle avec le regard d'une objection rejetée voire d'un acquittement raté de peu. Il la sonda vaguement l'air de rien mais elle se fixait à ses yeux, comprenant qu'il y avait quelque chose derrière. Un soupçon, une dénonciation, une certitude ? Elle évita les pièges du mieux qu'elle le put mais ça ne passait pas, il insistait.
- Sais-tu qui s'est adressé à moi pour le défendre, aujourd'hui ?
- Sais pas papa. Je suis pas ta secrétaire.
- Je ne te conseille pas de faire de l'humour, cela n'est pas le moment. Je défends un petit con de trotskiste à la noix qui ne doit connaître la lutte ouvrière que dans des ouvrages poussiéreux et indigestes. Je défends un petit imbécile qui s'est laissé aller jusqu'à braquer le PDG d'une fabrique de farines animales sous prétexte que, je cite, «celui-ci empoisonne les malheureux obligés de se fournir dans les grandes surfaces », je défends un petit débile qui s'est traîné en suppliant alors qu'il méprise ce que j'incarne, habituellement. Je défends Maxime Deschamps, étudiant en DEUG d'Histoire à la Fac de Lettres d'Aix-en-Provence qui m'a dit te connaître très bien et te fréquenter assidûment. Il n'est d'ailleurs pas si bête, disons rusé puisqu'il a fait miroiter cet argument pour m'obliger à l'aider... Qu'est-ce cette Ligue Rouge ?
- Ben, je les connais vaguement. C'est Maxime...
- Il paraît que tu participes activement aux réunions au lieu d'aller en classe. Je ne m'explique pas autrement les notes déplorables du dernier trimestre ! Tu nous as trompés. Tu retournes chez les sœurs à Avignon.
- Je ne retourne nulle part Papa.
- Plaît-il ?
- Eh oui, dans trois mois, à moi les dix-huit ans et l'héritage de Tante Agathe dont je suis l'unique héritière puisque maman est morte...
Et c'est là que son père lui annonça que si elle voulait l'héritage, il faudrait d'abord qu'elle endosse le passif, Tante Agathe ayant plutôt mal géré ses affaires les dernières années de sa vie, notamment à cause de quelques jeunesses un peu empressées à la délester de la plupart de ses biens.
- Tu n'es pas trop déçue ma chérie ?
Elle fut particulièrement désagréable avec le Jeune Dieu ce soir-là. Ce n'est pas lui qui allait retourner passer son bac chez les sœurs dès le mois de septembre ! A moins bien sûr qu'elle ne le réussisse du premier coup. Et les rêves ? Ils ne sont pas un peu trop forts tes rêves ? Réussir le bac, à quinze jours sans avoir rien fait ? Autant se laisser aller dans les bras du Jeune Dieu qui ne comprit pas pourquoi elle céda ce qu'elle lui avait toujours refusé jusque-là et un soir où elle était mal lunée de surcroît.
Le Jeune Dieu rentra chez lui. Il s'appelait en fait Sébastien Louveau. Il n'avait jamais trop fait grand chose dans la vie mais il ne désespérait pas de devenir un aimable rentier. Son but, son rêve, c'était d'avoir assez de fric pour ouvrir un commerce, du style bar-tabac-PMU ou bien Snack à la sortie d'un lycée ou d'une Fac, trimer pendant quinze à vingt, se les faire en or et puis revendre, partir pour quelque vague tropique et terminer sa vie dans une orgie de filles et de fumette à n'en plus finir. Ou bien, si la chance lui souriait et en ce moment elle s'appelait Amélie, ne pas passer par la case bar-tabac-PMU et aller directement au Paradis, charge à lui de se débarrasser d'une Amélie trop encombrante ou bien de lui faire comprendre qu'elle devait s'accommoder de sa façon de vivre. Sébastien monta sans joie les dix marches qui séparaient l'entrée de l'immeuble de l'appartement puant l'ail de ses parents. Belle Cité que ce Jas de Bouffan où l'on était les uns sur les autres, les uns chez les autres, les uns contre les autres comme dans cette chanson qu'il aimait bien et qu'il mettait à fond dans sa voiture. Il regarda pour la nième fois ses parents, son père ouvrier et alcoolique, sa mère ménagère et femme de ménage au noir, la télé bloquée sur le bouton TF1 et qui hurlait quelque jeu pour foule immense et désœuvrée. Il les regarda et les méprisa sans pouvoir dire pourquoi. Qu'avait-il de plus lui qui traînait dans les Rave et se défonçait à coup d'acide et de Hasch ? Qu'avait-il de plus lui qui ne rêvait que de gagner au loto et de se la couler douce de préférence dans un pays où il faisait toujours beau ? Qu'avait-il de plus ? Une seule chose : il n'était pas marqué par la vie, il avait un corps capable d'endurer les martyres de la nuit, les échauffourées du sexe et de la bière, les séquelles de la blancheur du jour qui se lève. Il était jeune, toujours jeune, désespérément jeune. Il entra dans sa chambre en désordre et mit en marche un morceau bien violent, du genre qui décollait les oreilles en chiffons de son cinglé de père, du genre qui recollait la peau flasque de sa givrée de mère. Bien sûr, il savait qu'il allait se prendre la raclée du jour, bien sûr, il savait qu'il finirait par ressortir aussi vite qu'il était entré, bien sûr, il savait que ça paraissait inutile de revenir dans un lieu où l'on ne vous aimait pas. Bien sûr... mais il aurait tellement aimé que sa mère l'aime, qu'elle ait un mot tendre de temps en temps... Bon sang ! il était beau comme un ange, les femmes, les mères sont fières en général dans ce cas-là ! Mais sa mère s'était contentée de l'élever plutôt mal, de le nourrir plus ou moins bien, de se réfugier derrière les décisions de son mari et d'attendre qu'il quitte le foyer pour aller où il voulait pourvu que ce soit le plus loin possible.


15/02/2010

CRUEL SUMMER

Comme il était plutôt du genre gaffeur et catastrophe, nous prenions un malin plaisir à l'inviter, surtout si les autres étaient guindés, collet haut et étroit, sans humour ni rien qui vaille. Jean-Michel était une véritable pompe à quiproquos, un réservoir de bourdes en tous genres, bref, un régal pour les soirées entre amis.
Il s'était pointé le premier, comme d'habitude, transportant avec lui tout l'attirail du convive insupportable : pochettes de diapositives inintéressantes de ses derniers voyages aux Antilles et à Cuba, anthologies d'histoires drôles qui ne faisaient rire que lui, sans oublier l'indispensable des indispensables, le caméscope de service, destiné à filmer d'inoubliables moments d'ennui.
- Tiens, je t'ai ramené ça de Cuba, excuse pour le paquet, je suis pas très doué avec ça...
Il me tendit une sorte de boule de papier froissé.  J'ouvris la chose avec un sentiment d'appréhension, plutôt d'horreur par anticipation. Je ne m'étais pas trompée, c'était même au-delà de mes plus folles désespérances : un portrait chromo de Fidel Castro, encadré dans une quincaillerie recouverte d'un infâme doré, qui s'ornait d'une citation du plus bel effet.
- Ah ! ah ! j'ai pensé que comme c'était ton idole, ah ! ah ! ah !
- Tu ne peux pas savoir à quel point tu me fais plaisir. J'en ai rêvé, et tu l'as fait...
En effet, il ne savait pas à quel point il m'enlevait une épine du pied. Chaque année, avec mes meilleurs amis, nous faisons le concours du cadeau le plus ringard. Cette fois-ci, je savais que je serais la gagnante. D'ailleurs, je gagnais presque toujours à ce jeu-là. Comme à beaucoup d'autres.
Je lui attribuai sa chambre habituelle. La plus dégueulasse de toutes, mais ça il ne le savait pas puisqu'il la trouvait à son goût. En plus, ces derniers temps, il y avait des remontées d'humidité, et j'y avais repéré quelques scolopendres. Peut-être y en avait-il encore. Enfin, il aimait cette chambre affreuse, il l'aimait tellement que je n'avais pas eu le cœur de la redécorer. Elle dépareillait mais tant pis, cela faisait partie des sacrifices nécessaires sur l'autel de l'amitié.
Il sortit une paire de pantoufles avachies, une serviette rose défraîchie, ainsi qu'une petite photo dans un cadre qui valait celui de Fidel, laquelle représentait une vieille femme poilue et revêche, sa mère.
- Il ne fallait pas porter de serviette, j'en avais à te passer !
J'attendis la réponse, toujours la même...
- Tu sais bien, maman la met toujours dans ma valise.
Je me dis qu'un de ces quatre, il faudrait que je l'invite, sa chère mère. Ca vaudrait le coup, sans doute.
- Les Armand sont là ce week-end...
Je savais qu'il était secrètement amoureux de Lola Armand. Enfin, secrètement, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Lola Armand... la plus insupportable créature que j'aie jamais connue. Si terrible à inviter, pourtant. Une source inépuisable de grotesque. Elle ne ramènerait pas de diapos de son dernier voyage, mais des impressions. Elle aurait vécu ce que personne n'avait vécu avant elle. S'il y avait eu une révolution dans sa république bananière, cela serait sans doute la plus terrible jamais survenue dans la contrée. Si elle avait éprouvé une quelconque frayeur, jamais personne n'aurait pu en éprouver une aussi grande. Jamais le temps n'aurait été aussi superbe, ou aussi exécrable. On lui aurait fait des compliments... les plus intenses qu'on eût fait à une femme etc. j'arrête sinon cela va m'écœurer moi-même. Lola Armand avait le chic pour rabattre son caquet au pauvre Jean-Michel qui n'osait jamais rien dire et la regardait comme si le Messie en personne s'était exprimé et avait prononcé des paroles définitives de toute éternité. Ouf ! Lola Armand n'arrivait pas, elle débarquait avec armes et bagages. Lola Armand ne partait pas, elle levait le camp sur un air de victoire. Lola Armand ne parlait pas, elle déclamait des vérités qu'elle seule avait l'heur de connaître. Lola Armand avait tout vu, tout entendu, toujours raison, ne se taisait que quand elle dormait.
Je lui avais préparé la plus belle chambre, bien entendu. Il fallait surtout éviter des commentaires désobligeants, quoiqu'elle ne manquât jamais de rappeler les conditions épouvantables qu'elle avait connu dans le Sud marocain... un voyage terrible dont elle pensa ne jamais revenir, une tempête de sable qui avait traumatisé les Touaregs eux-mêmes. Mais elle aimait quand même son confort et trouverait à redire si je ne lui réservait pas la Suite Impériale (c'est ainsi que j'avais baptisé la grande chambre dans laquelle elle résidait habituellement).
Mon mari entra en trombe dans la chambre de Jean-Michel pour m'annoncer que les Armand avaient franchi le portail. Je remontai le couloir pour me tenir prête, devant la porte. Il ne fallait en aucun cas rater ce moment essentiel à notre plaisir : l'espace de temps pendant lequel Lola Armand allait franchir sa portière, poser le pied au sol et arborer le sourire satisfait de celle qui va encore épater la galerie et monopoliser l'attention. Cette fois-ci, elle avait de multiples occasions de faire la fière : une nouvelle : voiture, coiffure, fourrure ? (non, hélas pour elle, nous étions en été) mais toujours : une culotte de cheval et un mari sur le retour d'âge. C'est-à-dire qu'il s'agissait d'un vieux beau aux joues un peu flasques et qui lorgnait tant qu'il pouvait le tendron qui passe.
Question tendron, il allait être servi, j'avais pensé également à inviter la belle Julia. Julia est une sorte de créature lymphatique et aérienne, au regard blasé malgré son jeune âge, à la bouche languide mais au pli amer malgré son jeune âge, toujours, au corps d'albâtre se mariant si bien avec ses cheveux noir corbeau qui n'ont jamais connu les teintures, malgré son jeune âge, encore. Julia, je l'avais rencontrée quelques mois auparavant, dans une de ces soirées qui n'ont d'intérêt que parce que les participants n'en ont aucun mais se croient investis d'une mission suprême : faire la pluie et le beau temps dans la mode et l'esthétique. Julia travaillait pour un couturier, comme enseigne et cintre attitré. Elle n'était pas dans une forme éblouissante, et n'en avait aucune, d'ailleurs, déjà ce soir-là. Elle s'était faite remarquer en traitant le directeur de casting d'une agence de morutier, un terme qui m'avait plu, parce que prononcé par une jolie bouche qui paraissait sans cervelle pour l'animer. On l'avait foutue dehors par la suite et j'étais restée en contact avec elle, l'aidant même à se reprendre et se refaire une vie.
Pour l'instant, Lola Armand descendait de sa New Beetle jaune, secouant négligemment sa coupe serpillière si chic et si branchée par les temps qui courent au galop des ânes de la mode. Elle avançait un pied qu'elle voulait mignon et qui s'ornait d'une cheville bouffie (les liposuccions vont-elles jusque-là ?). Elle esquissait une moue de bouderie et de circonstance.
Elle avança sa bouche toujours boudeuse vers ma joue moqueuse et l'y planta comme si elle voulait me mordre.
- Bonjour ma chérie !
- Fait bon voyage ?
- Bon voyage ? Bon voyage ? Avec Gilbert ? Mais tu plaisantes ! Comment veux-tu bien voyager avec Gilbert ? Et cette voiture, quelle horreur ! J'ai les reins cassés ! Non vraiment !
- Bonjour Gilbert ! Fait bon voyage ?
- Hum...
Et il balaya du regard l'esplanade d'entrée pour vérifier si un jupon n'allait pas sortir du buisson voisin. Il avait renoncé à me regarder comme une proie potentielle car je lui avais fait comprendre que je n'aimais, décidément, que les hommes jeunes et de type latin.
Mon mari, justement, s'efforçait de retenir Jean-Michel qui piaffait et se précipitait vers Lola Armand, au mépris des conventions sociales qui font que, lorsque le mari est à côté, il faut contempler la femme, mais avec un peu de retenue, que diable !
- Lola ! Je vous ai attendus à Cuba.
- Mais nous en revenons mon cher, nous en revenons ! Quelle merveille ! Quel pays splendiiiiiide ! Une agrégation de misère et ruines coloniales. Mais Fidel fait du bon travail, il faut le reconnaître. Nous occidentaux, ne connaissons pas notre chance. Si nous devions lutter contre de telles conditions et une propension à la nonchalance...
- Je vous ai attendus.
- Mais je ne comprends pas. Vous deviez aller à Cuba, Jean-Michel ? (Elle s'obstinait à le vouvoyer, l'empêchant d'établir une meilleure proximité avec elle, par le tutoiement. Lola Armand était vraiment la pire des garces.)
- Je vous l'avais dit, enfin, le mois dernier avant de partir. On s'était donné rendez-vous à l'hôtel Corazon !
- Oh mon dieu ! quelle idiote je fais ! Je vous ai oublié Jean-Michel... Vraiment, vous nous avez attendus ?
- Et si nous rentrions, le temps fraîchit, ce soir...
Mon cher mari a toujours de l'à-propos dans ce genre de situation. Nous nous sommes dirigés en grande délégation vers la Suite Impériale.