Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

26/02/2010

TROISIEME PARTIE

Je passai toute la matinée à tourner en rond. Costanza effectuait des réglages avec son équipe, et je n'avais rien à faire que d'attendre... autant dire que j'étais sur des charbons ardents...
Après un déjeuner vite expédié, j'accompagnai mon hôte dans les studios, situés au sous-sol.

Un petit tournage avait-il dit ! Il est vrai qu'après les péplums sanglants, les fresques grandioses qu'il avait mis en scène, ce "petit film" avait quelque chose d'intimiste.
Dans les caves de sa gigantesque maison, Costanza avait non seulement installé sa salle de projection, mais aussi un vrai plateau de cinéma, bien équipé malgré ses dimensions réduites.
Une équipe de techniciens, aussi cosmopolite que la cohorte de domestiques qui s'agitait dans les étages supérieurs, était déjà en place, prête à répondre aux ordres du Maître.
"Nous allons d'abord passer à côté, mon cher Dessany. Juste une petite vérification de la matière première."
Dans une salle voisine, assises dans des fauteuils placés le long du mur, une dizaine de jeunes filles attendaient, absorbées dans la contemplation de leurs ongles carminés.
-Elles ont toutes été recrutées par mes hommes. Ce sont de pauvres créatures, alléchées par les sommes exorbitantes qu'ils leur ont fait miroiter. Etre aussi naïves à notre époque !...Comment les trouvez-vous ? me chuchota-t-il discrètement.
-Peuh ! Ce sont des femmes, tout simplement.
-Et bien, voilà de gentilles paroles pour ces pauvres actrices débutantes !
-Vous comptez en faire quoi ?
-Soyez patient, vous verrez bien...
"Mesdemoiselles, bonjour, dit-il en s'adressant à la brochette d'abruties sur canapé. Je vous remercie d'avoir bien voulu répondre à mon invitation. Je suppose que c'est la première fois que vous allez vous trouver face à une caméra. Rassurez-vous, ce n'est pas une expérience désagréable. Bien sûr, il s'agit d'une séance d'essai, destinée à juger de vos capacités scéniques et photogéniques. Soyez donc les plus naturelles possible. Sans plus attendre, je vous invite à passer à côté, pour un petit bout d'essai."
Des oies plus très blanches, des étudiantes passant d'une filière à l'autre, sans trouver leur voie, des bonniches de province, loin de leur famille, des caissières peinturlurées, des secrétaires érodées par l'action des mains de leur patron sur leurs parties grasses... toutes plus ou moins esseulées, et plutôt gâtées par la nature, dans le mauvais sens du terme... voilà le troupeau que Costanza parqua sur le plateau, séparé des caméras par une baie vitrée.
"Du naturel, mesdemoiselles, du naturel. Faites abstraction de vos réticences... les plus audacieuses seront récompensées..."
Pendant quelques instants, ce ne fut que déhanchements grotesques, hésitations et tremblements de gêne et de dégoût. Puis, réchauffées par les paroles doucereuses de Costanza, les moutonnesques créatures se trouvèrent plus ou moins délestées de leur laine acrylique.
Alors qu'elles commençaient à se trémousser de plus en plus fort, allant même jusqu'à se caresser mutuellement, spectacle qui m'excita encore moins que je ne l'aurai cru, deux portes, situées de chaque côté de la pièce, s'ouvrirent simultanément...
Une dizaine de Rottweiler affamés, sertis de colliers à pointes, envahirent la scène. Les pauvres filles se mirent à pousser des cris de damnées, tandis que les techniciens se concentraient encore plus sur leurs appareils.
Costanza agitait ses mains, à la manière d'un Karajan vampire...
Ce n'était bien évidemment qu'une bluette, à côté de ce que j'avais déjà pu entrevoir, mais je ressentis bientôt ce qu'aucune femme supérieurement constituée n'avait pu me procurer, en aucune circonstance...
Plus tard, je remontai paisiblement en compagnie de Costanza, tandis que quelques domestiques s'occupaient de nettoyer les restes de la boucherie, et ramenaient les chiens dans leur tanière.
-Je vous ai offert un bien piètre spectacle, mon cher Dessany... ces gourdes n'ont offert aucune résistance... décidément, la chair humaine est faible, très faible. On ne trouve plus de bons produits comme autrefois... Voyez-vous, les Occidentaux sont gavés comme des canards d'élevage. Ils sont repus, obèses. Quand ils se retrouvent confrontés à une situation délicate, ils baissent les bras et se laissent faire, comme des veaux qu'on mène à l'abattoir... Je vous garantis que dans les pays du Tiers-Monde, les pauvres bougres sont plus coriaces...
-Mais ces filles... on va s'inquiéter de leur disparition ?
-On va s'inquiéter de leur disparition ? Mais mon ami, qui s'inquiète du sort de son prochain, à l'époque où nous vivons ?
-Alors, il n'y a plus rien à dire...
Nous sommes allés nous asseoir dans ce qu'il appelait son jardin botanique... une immense serre, composée exclusivement des espèces les plus vénéneuses du globe...
Confortablement installés sur des sièges d'acajou, reproductions parfaites de Cortinarius Orellanus  (les plus redoutables champignons connus) nous avons poursuivi notre conversation.
-Vous m'étonnez Dessany... Vous m'étonnez beaucoup. Vous ne semblez pas du tout surpris de ce qui vous arrive...
-Pourquoi serais-je surpris ? Puisque ce qui m'arrive correspond exactement à ce que j'ai toujours souhaité...
-Et vous ne posez aucune question ? Qui je suis ? D'où je viens ?
-A quoi bon ? Celui qui a faim ne regarde pas la main qui lui tend de quoi manger...
-Vous êtes un sage, et je vous apprécie de plus en plus. Peut-être un jour aurez-vous le droit de savoir...
Après un instant de réflexion, il reprit :
-Mais dites-moi, ne m'avez-vous pas dit avoir une femme ?
D'un air maussade, j'articulai :
-C'est vrai, je suis marié, mais je ne crois pas vous l'avoir déjà dit. Vous devinez tout, décidément. En fait, elle n'a rien de bien extraordinaire. Je ne pense pas qu'elle vous plairait.
-Je n'avais aucune arrière-pensée à ce sujet. Non, je pensais juste qu'il serait bien de la prévenir. À l'heure qu'il est, elle doit sûrement s'inquiéter.
-Elle a l'habitude. Souvent, je disparais sans rien lui dire...
-Écoutez, il est inutile de gâcher une si belle journée...et puis, il est de votre devoir d'époux d'être respectueux. Téléphonez-lui donc...
Il héla un domestique, qui s'occupait d'arranger quelques plants de pavots des plus flamboyants.
-Klaus, allez me chercher un téléphone... vite !
Quelques instants plus tard, le géant blond revint, un combiné portable à la main.
Costanza me le tendit, et se leva. Il s'inclina à sa façon cérémonieuse.
-Souhaitez-vous que je me retire ?
-Non, je vous en prie, restez. Je n'ai rien à vous cacher.
En fait, je ressentais le besoin de lui montrer que, moi aussi, j'étais un homme fort, que je pouvais exercer du pouvoir sur d'autres êtres humains, que je savais m'imposer. J'avais envie de l'impressionner, de me montrer digne de son affection.
Je composai le numéro, prêt à jouer de ma virilité incandescente.
A l'autre bout du fil, Paulette décrocha, après seulement une sonnerie. Elle devait être aux aguets, se rongeant les sangs et les ongles.
Allô ? Jean ? Enfin ! Mais où es-tu ? J'ai téléphoné chez les Carnavali, et on m'a dit que tu étais parti sur les coups de trois heures... Tu aurais pu m'avertir.
-Rassure-toi, je suis vivant et en bonne santé. Mais j'ai retrouvé une vieille connaissance, un ancien ami de collège. (Je jetai un regard entendu à Costanza). Je suis chez lui, à Marseille. Je... ne rentrerai pas tout de suite... Je vais rester chez lui quelques temps... Voyons ! Ça ne t'ennuie pas ?
Je la sentis un peu choquée, vexée par mon attitude peu galante.
-Mais non ! J'ai tellement l'habitude de rester seule... Combien de temps dis-tu ?
-Oh ! juste une semaine ou deux... pas plus...
-Pardon ? me jeta-t-elle violemment... non mais tu te fous de moi ?
-Écoute, tu ne vas pas me faire une scène pour ça...puisque je te dis que c'est un vieil ami... et je suis tellement content de le revoir...
-Il aurait pu m'inviter moi aussi...
-Hem ! tu sais, c'est un célibataire endurci, j'ai bien peur que ça ne bouleverse ses petites habitudes. (Mais pour qui se prenait-elle ?)
-Vraiment trop sympathique... Non seulement tu me laisses seule pour aller dans tes maudites soirées, mais en plus, tu n'en reviens pas... Je suis sûre que c'est une femme !!!! hurla-t-elle.
-Idiote ! si c'était une femme, je te l'aurais dit... tu sais très bien que je ne te mens jamais.
Elle se calma instantanément, adoptant une nouvelle stratégie.
-Mais tu vas avoir besoin de vêtements de rechange. Tu n'as rien emporté...
-Je suis débarrassé des contingences matérielles. Si tu crois que je vais me laisser prendre à ce vulgaire discours de ménagère, tu te trompes ! Il y a des choses plus importantes qu'une paire de chaussettes ou de calecons !
-Jean... que se passe-t-il ? Tu ne m'as jamais parlé comme ça !
Un éclair de triomphe me traversa l'esprit. Jamais je n'avais été si heureux d'être si désagréable. Enhardi, je poursuivis :
-Désormais, c'est comme cela que je te parlerai. Grâce à moi, tu es sortie de ta condition médiocre, tu as tout ce qu'une femme peut désirer, tu devrais t'estimer heureuse. Mais cela ne te donne pas le droit de me retenir comme un prisonnier, ni de m'empêcher de vivre comme je l'entends.
Seuls quelques sanglots me répondirent, des hoquets de femmelette, qui vinrent renforcer mon sentiment de supériorité.
-Eh bien, pleure, si ça peut te soulager. Mais sache bien que nous n'avons que faire, ici, des émotions médiocres.
A ce moment-là, je tournai la tête vers Costanza, cherchant dans son regard une lueur d'admiration. Mais son visage était impassible. A moins que... Avait-il eu une expression de mépris fugitive ? Non, c'était impossible, j'avais du rêver.
Je repris contact avec la pleureuse professionnelle.
-Bien, puisque je vois que tu n'es pas en état de tenir une conversation, je te rappellerai plus tard.
Et je raccrochai d'un coup sec.

19/02/2010

DEUXIEME PARTIE


Cette brusquerie de décision me parut naturelle ; il est vrai que j'étais quasi­ment ivre et prêt à saisir le moindre prétexte pour me défiler de cette soirée mortelle­ment ennuyeuse.

En faisant mes adieux aux quelques épaves qui traînaient encore là, je crus lire dans certains regards une sorte de terreur complice, des airs fatalistes, une vague de compassion généralisée à mon égard. Lydia Carnavali me serra les mains si fort que j'en eus presque mal ; les larmes aux yeux, elle balbutia quelques mots indistincts. Costanza s'inclina cérémonieusement devant elle, et déposa un baiser sur sa petite main tremblante. Lydia sursauta légèrement, comme si on l'avait piquée ou mordue.

J'eus comme l'impression que cet homme étrange exerçait une terrible fascina­tion sur une grande partie de l'assemblée. Les événements futurs me confirmèrent ce sentiment diffus.

Costanza donna des ordres au chauffeur posté devant la grande limousine noire, garée dans l'allée centrale.

-Si vous permettez cher ami, je vais prendre place auprès de vous. Ainsi vous ne serez pas seul, et je pourrai vous donner plus facilement les indications pour accéder à ma modeste demeure.

Durant le trajet, nous n'avons pas échangé trois paroles. Costanza semblait perdu dans de lointaines pensées. Il m'indiqua la route, d'une voix laconique et dé­nuée d'expression.

Je conduisais comme dans un rêve, concentré sur mon volant, un peu embar­rassé de m'être laissé embarquer dans cette histoire abracadabrante, sous la seule im­pulsion de cet inquiétant personnage, un inconnu à qui je faisais cependant, plus confiance qu'à moi-même...

Arrivé à Aix, je pris l'autoroute de Marseille, comme me l'indiqua Costanza. Je n'aime pas particulièrement cette ville, elle ressemble à une de ces vieilles coquettes, vivant du souvenir de sa splendeur passée, et essayant de dissimuler les ravages du temps sous des ravalements successifs, ce qui a fini par la faire ressembler à un patchwork sans âme. Quant aux Marseillais, ils n'ont plus rien de ces fiers aventuriers ou de ces dynamiques entrepreneurs qui autrefois ont fait la gloire de la ville.

L'esprit de Pythéas, auprès de qui Christophe Colomb n'est qu'un conquérant de troisième zone, n'a guère essaimé dans les générations récentes, ce qui fait qu'au­jourd'hui la soi-disant exubérance marseillaise ne fait plus penser qu'à un folklore mécanique tournant à vide.

Après quelques tours et détours le long des rues Paradis et Breteuil, veines éteintes au coeur meurtri de la ville, nous sommes arrivés au Square Monticelli, l'un des (encore) beaux quartiers marseillais. Non loin de la Villa Bagatelle, Costanza me fit signe d'arrêter, et je contemplai avec incrédulité, éclatante de blancheur, la "modeste demeure" annoncée...


A partir du moment où je pénétrai dans l'antre de Costanza, je ne devais plus jamais en sortir...


A l'intérieur, quelques domestiques, les yeux bouffis, s'agitaient de tous côtés. Ils avaient sans doute été réveillés par le chauffeur, envoyé en avant-garde et qui fu­mait une cigarette dans le hall d'entrée.

Tous ces hommes composaient un assortiment hétéroclite d'un peu toutes les races et nationalités du monde. Costanza sembla remarquer mon air stupéfait : "Notre époque aime les melting-pot. Pour ma part, j'ai une opinion réservée à leur égard. Mais, comme même les plus grands empereurs romains possédaient leur suite bigar­rée, je me suis plié à cette coutume décadente..."

Il me fit pénétrer dans une petite pièce tendue de pourpre : "Ma couleur préfé­rée", précisa-t-il, et asseoir dans un fauteuil des plus confortable.

J'étais trop désabusé pour m'attendre à quelque chose d'extraordinaire, pour­tant Costanza avait aiguisé ce qui me restait de curiosité.

-Qu'est-ce que vous... commençai-je.

-Chut, répondit-il en déployant un gigantesque écran le long de l'un des murs.

Puis il prononça d'une voix emphatique et ronflante :

"A celui qui n'a jamais vu le visage de la mort, je dédie ces quelques instants... Regarde, Regarde, Jean Dessany...


Et je vis...

Oh ! Rien de nouveau au premier abord...

une remarquable rigueur plastique, voilà ce qui me parut essentiel. Des ca­drages, des montages parfaits. Le film que me présenta Costanza était un véritable chef-d'oeuvre cinématographique. Exposé rigoureux des événements, rendu des cou­leurs, variété des plans : tout y était.

Quant à ce que j'avais sous les yeux...

Tout ce que j'avais secrètement désiré. Les Dix Commandements du Crime or­ganisé à grande échelle...

J'assistais à la projection d'un de ces films interdits, appelés communément "snuff movies", où de pauvres créatures se font trucider et violer pour de bon.

J'avais entendu parler de toutes ces choses-là. Mais, fidèle à ma ligne de conduite, j'avais toujours refusé d'y assister. Il avait fallu que Costanza m'appâte et m'attire dans ses filets, pour qu'enfin je me rende compte de ce que je ne connaissais que par la littérature et la fiction...

La seule différence entre les "oeuvres" de Costanza et celles d'autres scélérats de son espèce, c'est que lui, organisait ses tournages à grande échelle, en véritable Cécil B. de Mille, en mégalomane du massacre.

Je ne saurais vous décrire ce à quoi j'assistai. Trop fasciné par le spectacle, par les détails les plus odieux, je ne faisais pas attention à la globalité de l'"oeuvre".

Et comme mes impressions d'enfant, à la lecture de Sade, me parurent pauvres et sans consistance à côté de ce que ressentais à présent ! Je compris l'acharnement des tyrans de Rome, la véhémence des poussahs orientaux, les excès des bouchers de Buchenwald. Transformé en monstre, par une étrange et étrange et instantanée al­chimie, je ressentis la nécessité du meurtre et de la destruction, les délices ultimes de la contemplation.

Tout n'était que corps écartelés, lacérés, dépecés, victimes à moitié mortes, ten­tant de fuir, de se défendre, dans de derniers et dérisoires efforts de survie.

-Cruauté des cruautés, tout est cruauté, dit soudain Costanza, rompant le silence.

Il en avait presque les larmes aux yeux.

-En voilà assez pour ce soir..."reprit-il. Sa voix s'était vidée de toute émotion et rendait un son métallique.

J'étais littéralement collé à mon siège, incapable d'articuler, anéanti, mais, sans ressentir le moindre dégoût.

Costanza s'approcha de moi, posa une main glacée sur mon épaule :

"Il faut dormir maintenant. Je vous ai fait préparer une chambre au premier étage. Demain nous discuterons de tout ça à tête reposée."

Je me couchai, comme dans un rêve, trouvant facilement le sommeil, chose étrange et inexplicable.


Et je ne fis aucun cauchemar...


Cela faisait plus d'une semaine que je ne décollais plus de chez Costanza. J'avais tout vu : Auschwitz reconstitué, les cérémonies obscures des Aztèques, les or­gies de Caligula, les tranchées de 14-18, les massacres de Pol-Pot... et d'autres choses encore... que l'histoire ne mentionne même pas : fêtes druidiques, célébrations des temps anciens que l'on ne retrouve plus que dans les bribes de légendes, de racontars que l'époque moderne a bien voulu porter jusqu'à nous.

Enfin je voyais la mort, et à quelle échelle ! industrielle, mondiale, cosmique, infinie...

Peu à peu, je découvrais également la redoutable puissance logistique de cette gigantesque organisation. Elle était sur tous les fronts : famines, guerres, po­pulations opprimées...son équipe ne manquait jamais de figurants, que des officiels complaisants lui laissaient utiliser pour des sommes souvent plus modiques qu'astronomiques.

Et que dire de son public ? Des membres éminents de ce qu'il est convenu de nommer "l'intelligentsia", et venant du monde entier...

Combien de journalistes, en manque de reportage, se sont servis de ses oeuvres, en les faisant passer au compte d'une quelconque révolution ? Combien de chefs d'état, en mal d'agitation sociale, se sont assis sur ces fauteuils pourpres ? Combien de stars internationales, blasées de drogue et de sexe, sont venues chercher là l'ultime frisson ?


Au fil des jours, Costanza me délivrait sa philosophie.

-Ce qui caractérise notre époque avant tout, me disait-il, c'est l'iconolâtrie. Tout ce qui est présenté aux hommes sous une forme imagée prend plus de valeur à leurs yeux que le discours le plus argumenté. Filmez des images réelles, ainsi vous les priverez de leur immédiateté, vous fragmenterez leur dimension temporelle et historique. Alors, que se passe-t-il ? Celui qui les regarde leur accorde le bénéfice du doute, mais en même temps une confiance aveugle. Oui, les images aveuglent, d'au­tant plus fort que vous avez l'impression d'y voir clair. Vous réduisez des objets, des êtres à trois dimensions. Sur la morne plaine de l'écran, il n'en reste plus que deux, mais les moins essentielles. Tandis que l'écrit...l'écrit se passe d'image, mais l'inverse est bien moins vrai. Et pourtant, vous ne susciterez jamais le même engouement, jamais ! Qu'attendait l'humanité depuis qu'elle posséde une conscience historique ? Le cinéma. Qu'est-ce que la sculpture grecque ? Une recherche de mouvement. Les sagas scandinaves, les épopées d'Homère ? Des ébauches de soap-opéras. Je le crois, le cinéma est l'allégorie suprême, l'engloutissement esthétique par excellence. Je détiens ainsi l'arme absolue contre la Conscience. La vue est le plus faible des cinq sens, celui qu'on trompe le plus aisément. Il n'existe pas de sons, pas d'odeurs ambiguës. Des images oui, des mirages...Et plus ce que vous filmez est authentique, plus vous arrivez, par ce renversement en miroir que provoque la projection cinématographique, à lui donner ce caractère anodin, ce recul qui n'est que le dernier faux pas vers l'abîme.


Il me semble que l'anéantissement final est pour demain. Costanza est en train d'ébranler les fragiles fondations de deux siècles de Lumières, un château de cartes qu'il fait s'effon­drer et dont il redistribuera les éléments un à un au jour du renouveau.

Il est en train de ruiner la santé mentale des hommes et des femmes les plus ho­norés. Il asservit les dictateurs, hommes d'église, grands industriels, banquiers, tous les puissants de ce monde...encore quelques temps, et tous lui mangeront dans la main.

À vrai dire, peu m'importe. Pourvu qu'il ait satisfait mes passions morbides, je l'encouragerai presque à accélérer le processus de décadence de cette pauvre parenthèse historique, ouverte un jour par de candides Voltaire.


Mais revenons au lendemain de cette première soirée...


J'avais été réveillé par un domestique asiatique, silencieux, à l'image de la mai­son de Costanza, de son jardin, où bizarrement, pas un oiseau ne venait chanter.

"Mon Maître vous fait ses hommages. Il vous invite à le rejoindre sur la terrasse, lorsque vous serez habillé."

Ce fut tout. Sans un mot de plus, sans un bruit, le domestique aux allures de murène se retira de ma chambre.

Inutile de dire que je m'habillai en un temps record, et dévalai presque l'esca­lier qui menait à la terrasse de Costanza.

Il m'attendait, toujours aussi souriant et impassible, devant une table bien mise, décorée comme pour un jour de fête.

-Dessany, mon ami, avez-vous bien dormi ?

-Étrangement, j'ai dormi comme un charme.

-C'est toujours ainsi la première fois. Puis, l'accumulation des remords et des angoisses fait que l'on se sent moins à l'aise, les cauchemars s'ajoutent aux cauche­mars...

-Vous voilà diablement rassurant. Pour ma part, je pense que vous faites er­reur. C'est bien la première fois de ma vie que je me sens délesté du poids de mes mauvaises pensées.

Costanza resta songeur quelques instants : "Il se pourrait bien en effet, qu'en ce qui vous concerne, cela fût différent. Enfin, nous n'en sommes pas là pour le moment. Profitons de cette délicieuse fin de matinée...Voyons... Belkacem... faites le service au lieu de bayer aux corneilles !"

Il s'adressa à un domestique de type arabe, qui s'empressa immédiatement au­tour de la table.

-Voyons, mon cher Dessany, dit-il en reposant doucement sa tasse sur la table, que voulez-vous faire aujourd'hui ?

-Et bien, je visionnerais bien quelques...

-Tttt ! pas de ça à cette heure de la journée ! Vous êtes impatient, un bouli­mique. Non, je vous propose plusieurs solutions : ma bibliothèque est à votre dispo­sition, à moins que vous ne préfériez mon jardin botanique, ou bien...

-Ou bien ? dis-je avec impatience.

-Un petit tournage ? Oh ! juste une bagatelle, un petit exercice de style, une petite entorse à ma ligne de conduite cinématographique. Quelques ama­teurs m'ont passé commande il y a deux jours... si cela vous tente...

-Me tenter ? vous avez employé le mot juste ! Je serai ravi d'assister à ça...


15/02/2010

PREMIERE PARTIE


J'ai toujours su, sans m'en rendre vraiment compte qu'un jour la fiction ne me serait plus d'aucune utilité...


Et c'est ainsi que, dans une soirée mortelle et glauque, où j'avais bu plus qu'immodérément, ennuyé par le bavardage incessant des coqs et poulettes de la basse-cour intellectuelle du moment, j'ai fait la connaissance d'Antonio di Costanza, un splendide spécimen d'inhumanité, un tigre de papier glacé. Cela ne fut pas vraiment  une rencontre, il aurait fallu pour cela un élan commun. Il est plutôt venu vers moi, lèvres écarlates retroussées sur ses dents trop blanches, en parodie de sourire, prêt à mordre au plus profond de ma chair.

Jusque-là, j'étais un écrivain plutôt tranquille, vivant gentiment de mes ro­mans à l'eau d'épines de rose, aussi sombres que ma vie était claire et sans tâche. Je n'avais pas inventé la poudre à laver les cervelles, je reprenais juste quelques concepts macabres, illustrés de façon plus brillante par d'autres Stephen King ou Graham Masterton, une sorte de version française édulcorée du grand-guignol anglo-saxon.

Une analyse succincte de mes oeuvres de sous-fifre révélait une totale obsession de la mort - en tant qu'abstraction insaisissable - et des innombrables fa­çons de la donner. Souvent, pour les exégètes en mal d'inspiration, faire son beurre noir sur le dos de la Grande Dame, signifie forcément vivre en permanence avec des idées morbides dans la tête ! Je suis au regret de vous dire que pour la majorité des écrivains qui vous en parlent à longueur de pages, cette relation de cause à effet est totalement erronée. Dans mon cas, malheureusement, c'était vrai.


Et cela, Costanza a du le sentir au premier regard posé sur moi...


Je suis littéralement rongé par des idées de sang et de pourriture. Mon cerveau se nourrit d'impressions morbides, mais mes mains, jusqu'à présent, sont aussi blanches qu'au premier jour, maudit entre tous, où j'ai traversé le ventre suant de ma mère, sous la pression du scalpel, dans une orgie de plasma et d'ombilic baveux. Depuis, je vis dans le carcan perpétuel de mes obsessions cadavériques.

Il me semble bien que, dès l'enfance, je n'ai eu pour unique compagne que la trilogie maudite : horreur, déchéance et souffrance. Tant que j'ai vécu dans la grande mai­son de mes parents, à Puyricard, j'ai plus d'une fois plongé mon nez dans les revues spécialisées que recevait mon père, un chirurgien renommé dans toute la région Aixoise. Dans ses monstrueuses encyclopédies où la purulence se mêlait à la décomposition, j'ai fait mes classes de spéculateur es-mortem.

J'eus ma première lecture sérieuse vers l'âge de dix ans. J'avais déniché dans l'Enfer de la bibliothèque paternelle une version ancienne des "Cent Jours de Sodome et Gomorrhe" que je m'empressai d'emporter dans ma chambre. En dévorant littéra­lement cet ouvrage - l'un des dix grands, à mon avis, de la littérature mondiale - j'ai ressenti toute la palette des émotions humaines, mais du dégoût certainement pas. A tel point que j'ai du relire ce chef-d'oeuvre au moins une dizaine de fois avant de m'en lasser pour quelques temps. Le Divin Marquis venait de provoquer dans mon cerveau d'enfant le déclic définitif, signe de ma perdition à venir...

Après cette première expérience littéraire réussie, et à la grande stupéfaction de mes parents, scientifiques fermement attachés à une considération froide et détachée de la mort, j'ai plongé mes yeux juvéniles dans les océans verbeux les plus mons­trueux : ceux de Machen, Lovecraft et autres Walter de la Mare...


J'aimais à l'infini le goût de la pourriture...


A l'Université d'Aix en Provence, je fis de brillantes études. Ma thèse de littéra­ture comparée sur les manifestations du morbide dans le roman anglo-saxon d'une part et le réalisme macabre du roman français fit sensation bien que je me rendisse compte, durant ma longue exposition, que des frissons de dégoût traversaient l'échine des éminents membres du jury. Je fus reçu haut la main (et haut le coeur)...docteur, docteur es-mortem...

Je commençai à publier des romans sanguinolents qui me portèrent très vite à cette consécration suprême que sont les kiosques de gare et les têtes de gondole des su­permarchés. Une émission littéraire me fut entièrement consacrée : "Jean Dessany, grand alchimiste de la mort".

Extérieurement, et pour parer toutes les émanations fétides de mon être pro­fond, j'arborais la façade rassurante d'un bon vivant, humoriste préféré des soirées mondaines, saoul caustique et inconstant, un masque insecticide pour cacher l'inva­sion de cafards qui me rongeaient les viscères...

J'ai fréquenté toutes les coteries à la mode, croisé des centaines de gens, et sous le sourire affable que je leur adressais, dans mes mains tendues vers eux, dans le chaud baiser que je déposais sur leurs joues ou sur leurs lèvres, dans les phrases ai­mables et banales que je leur destinais, toujours la même et lancinante envie qui me tenaillait : faire passer un dernier souffle dans leur regard, à l'heure où je déferais le noeud gordien qui les reliait à la vie.

Et pourtant, jusque-là, jusqu'à ma fatale rencontre avec Antonio di Costanza, je n'avais jamais vu mourir personne ! Je m'y suis re­fusé, j'ai détourné mon regard à chaque fois que j'étais confronté à une agonie, j'ai fermé les yeux sur les macchabées qui encombraient ma route. Parce que j'avais peur de moi-même, peur des mécanismes irréversibles que ces visions déclencheraient en moi.

A ce jour, la Mort n'était pour moi qu'une image d'épinalle fiction, une épreuve imaginaire, qui bien que réelle, ne me parvenait que par des paroles rapportées : des ouï-dire, des soi-disant...


Des il-paraît...

Et puis, j'ai connu Paulette, Paulette Duval. Une jolie fille, fort peu bavarde, pas très intelligente, tout juste capable d'articuler de timides et banales phrases, quelques réflexions inconsistantes sur le temps qui passe et qu'il fait... Un contrepoi­son efficace, un petit grillon du foyer, lumière du pantin macabre qui s'agitait en moi. Elle est devenue ma femme.

J'aurais très bien pu ne pas la rencontrer, car il y avait deux mondes entre nous, au départ. Tout d'abord, les barrières sociales : je suis un enfant de la bonne bour­geoisie Aixoise, elle appartient à cette classe médiocre des rejetons de petits fonction­naires marseillais. Ensuite, les barrières intellectuelles : je fréquente assidûment l'intelligentsia du moment, elle, s'est fait des relations dans les réunions Tupperware que tenait sa mère...


Mais il a fallu qu'un peintre marseillais (petit faiseur au demeurant) s'amou­rache d'elle pour que je puisse la rencontrer au cours d'un vernissage organisé par celui-ci. Cette créature minuscule et fragile m'est apparue, levant timidement ses yeux de poisson japonais au-dessus du verre à demi plein où elle tenait collées - plutôt qu'elle ne  les trempait  - ses lèvres de petite fille. A l'époque, mon ordinaire se com­posait d'intellectuelles frustrées, aux hanches plates et aux genoux tremblotant de co­caïne, qui ne m'inspiraient qu'un vague désir et surtout l'envie de les broyer entre mes mains. Je crois bien que ce fut la seule fois que j'envisageai un corps de femme sous l'angle de la chair et non sous celui de la charogne...

Je n'eus pas de mal à sortir Paulette des ongles sales de son barbu de barbon, et c'est vierge que je la possédai (ce brave peintre, grâce lui en soit rendue, était exclusivement sodomite), cette même nuit, sur le capot d'une voiture, juste garée devant le lieu où se tenait cette morne soirée.

Si tant est que dans mon esprit fourchu aient subsisté des traces d'amour, c'est à elle que je les donnai ce soir-là.

Elle qui n'aimait pas mes livres... Je me rappelle de ses grimaces de dégoût lorsque je lui faisais lire mes nouvelles histoires, de ses douces supplications pour que je me mette à écrire autre chose que de sempiternelles divagations mortuaires.

Mais elle n'a jamais été autre chose pour moi qu'une gentille femme d'intérieur, bien incapable de s'emparer de mon esprit barbelé, ayant tout juste fait son chemin dans les rares espaces intérieurs qu'avaient laissé libres les passions morbides qui me hantaient. J'ai toujours eu du mal à lui faire l'amour, parce que j'avais peur d'en venir un jour à la brutaliser. Souvent, excédé par ma propre retenue et mon manque d'ardeur, je laissais de côté mes bas instincts sexuels, et la prenais plutôt dans mes bras, pour la bercer et lui parler de choses tendres (étranges et sporadiques distorsions de mon âme torturée...) dans les quelques moments d'accalmie de ma tempête crâ­nienne.

Grâce à elle, j'ai sorti quelque peu la tête des eaux boueuses dans lesquelles je m'étais enfoncé. Mes romans mêmes, à cette époque-là, furent moins passionnés, plus sereins.


Et puis...Antonio di Costanza est arrivé... tel un Zorro qui aurait mal tourné...

...

Cela faisait cinq ans que Paulette et moi étions mariés et installés dans une an­cienne ferme du XVIIIème siècle, aux environs de Saint-Rémy, et notre vie se déroulait de la façon la plus plate. J'essayais d'exister selon les standards en vigueur dans la classe sociale de ceux à qui ni l'argent, ni la culture, ni la mondanité ne font défaut, et Paulette suivait, comme elle le pouvait.

J'avais bien entendu, de temps en temps, ce genre de relations que l'on nomme de façon sordide "aventures extra-conjugales", mais c'était plus par conformisme so­cial que par réel besoin : j'étais relativement heureux avec Paulette... heureux :  un mot qui s'apparente plutôt chez moi à une absence quasi-totale de déplaisir qu'à une réelle béatitude...

Quant à Paulette, c'était une véritable Sainte Thérèse d'Avila du foyer : entre ses fleurs, ses chats, ses broderies et ses livres de cuisine, elle ne semblait rien demander de plus à la vie.


Tout aurait été pour le mieux si...


Ce soir-là, je m'apprêtais à sortir, seul. Paulette a toujours eu horreur des soi­rées mondaines. Elle s'y sentait mal, isolée, car elle n'intéressait personne - mis à part les sempiternels dragueurs qui n'ont que l'épaisseur de leur portefeuille comme ar­gument de choc - un peu honteuse d'être la femme commune d'un être hors du com­mun, fermant les yeux sur les avances que me faisaient les intellectuelles à la page. Une fois, un éditeur passablement éméché lui a passé la main sur les fesses en lui soufflant ses vapeurs d'alcool dans les oreilles. Elle est devenue aussi rouge que le verre de liqueur de cerise qu'elle tenait à la main, et, tandis que j'éclatai de rire, ex­pulsant du champagne sur sa petite robe de satin noir, elle me promit rageusement que c'était la dernière fois qu'elle m'accompagnait dans ce genre d'endroit.


Tandis que je me préparais en chantonnant devant la glace, elle a du s'installer devant la télévision, un canevas ou un tricot quelconque à la main. Prenant son mal en patience, sachant que je finirais certainement ma soirée ivre mort, dans les bras d'une femme plus roborative, elle savait toujours s'occuper à sa manière, histoire de passer le temps sans trop s'ennuyer... alors que moi j'allais de soirée ennuyeuse en cocktail insipide, trop lâche pour refuser de me conformer aux exigences de mon statut d'écrivain célèbre.

Elle m'a à peine dit bonsoir au moment où je franchissais la porte d'entrée ; elle paraissait tendue, comme si elle avait le pressentiment de ce qui allait m'arriver cette nuit-là... Quant à moi, je n'avais aucune idée particulière dans la tête, si ce n'est que j'allais certainement m'ennuyer à mourir.


Sur la route qui menait à La Coste, petit village du Luberon, et, ironie du sort, terre ancestrale de la famille Sade, j'étais bien loin de me douter des événements qui allaient me précipiter dans une dimension extravagante et accélérer le délabre­ment de mon esprit. J'ai roulé paisiblement, comme à mon habitude, en cogitant l'intrigue de ma prochaine horreur littéraire.


La maison de Lydia Carnavali, blottie sur les contreforts des sinistres ruines du château sadien, me parut plus artificielle que jamais. C'était la pleine saison, où les intellectuels Parisiens, londoniens et new-yorkais se regroupaient en cercle fermé dans l'une des plus belles régions du monde. Le nouveau Saint-Tropez à vrai dire...

Les soirées y sont rarement intéressantes, mais je m'y mêle volontiers, car dans ces moments-là, je me sens délivré de mes appétits morbides, recentré dans une rela­tive normalité.

Dès mon arrivée, la belle Lydia, à qui j'avais accordé quelques nuits, plutôt par sociabilité que par désir véritable, me sauta dans les bras, avec cet enthousiasme feint qui est la règle commune dans le milieu que je fréquente.

Elle me présenta à une vingtaine de personnes, aussi inintéres­santes et américaines que possible, auxquelles je fis semblant d'accorder mon inté­rêt.

La soirée se déroula de façon habituelle : je bus plus que la moyenne, monopoli­sai l'attention générale, pour finir, à moitié effondré sur le comptoir, à boire des quantités industrielles de Bloody Mary, mon cocktail préféré.

J'ai du apercevoir Costanza dans le lot, mais je ne l'ai pas vraiment remarqué, pensant sans doute qu'il s'agissait d'un de ces mécènes aussi peu doués pour les choses de l'art qu'ils sont experts à manier leur fortune, acquise on ne sait comment, car ils n'ont aucun talent particulier.

Quant à lui, il dut m'épier pendant toute la soirée, guettant le moment propice pour m'aborder.


Ce qu'il fit, avec la souplesse et le tact subtil d'un professionnel de la séduc­tion...


-Une bien belle littérature que la vôtre... mais... j'ai décelé dans votre oeuvre quelques faiblesses. Bien sûr, le commun des mortels n'y voit que du feu, mais pour un connaisseur, un expert en la matière, il y a des lacunes qui sont quasiment inaccep­tables...

Dans la brume alcoolisée qui m'enveloppait, j'ai distingué une silhouette maigre et racée, une peau blanche, presque translucide, des cheveux noirs et huileux, un visage parfait et impassible... et des yeux, des yeux sombres et vides... deux abîmes glacés qui m'aspirèrent instantanément.

Je bredouillai quelques mots, du genre : "Qu'est-ce que vous en savez... z'êtes écrivain ou quoi ?"

-Oh non ! je n'aurais pas cette prétention ! J'écris rarement...j'ai quelques gens qui font très bien cela à ma place...non...je suis simplement un amateur éclairé, un guide peut-être, un navigateur étranger...

-Je ne suis pas un boucher. Je ne suis pas juif. Je ne suis pas encore un naviga­teur étranger... Jack l'Éventreur...!

-Vous voyez ! nous nous comprenons... je suis certain que nous avons de nom­breux points en commun.

-Vous m'intéressez, dis-je en finissant mon verre, gêné par son regard, qui, il m'a semblé, détaillait le moindre recoin de mon âme. Vous êtes...

-Ce que vous voudrez bien que je sois. Je rends service à des tas de gens, selon leurs besoins, leurs désirs...


Un véritable iceberg qui engloutissait peu à peu ma titanique personne.


-Je vends du rêve à ceux qui n'ont plus assez de cervelle pour le faire par eux-mêmes... je fournis l'argent du rêve, les rêves d'argent, l'aube dorée... J'assouvis les désirs, tous les désirs, les plus fous comme les plus... spécifiques... Je suis une sorte d'ange gardien.

-Mais je n'ai besoin de rien moi !

Je suis persuadé que si le Diable a une technique particulière pour refourguer ses tentations aux pauvres d'esprits, c'est celle, irremplaçable des représentants en aspirateurs.

Je l'imagine très bien, frappant aux portes des ménagères frustrées entre deux âges, étalant ses catalogues, faisant ses démonstrations in vivo, développant ses argu­ments commerciaux...

Mais Costanza me fit l'effet d'un V.R.P. d'une engeance supérieure. Je ne l'au­rais pas comparé à cette marionnette chrétienne, créée afin de cacher des réalités plus odieuses... Il appartenait à cette catégorie d'êtres que le judéo-christianisme a tenu à balayer, cette race qui, presque éteinte, s'est dissimulée sous des atours juste véné­neux, mais dont les manifestations sporadiques rappellent que l'Ordre Ancien se rit de la mascarade monothéiste, de ce voile pudique jeté sur la réalité antique... l'âge d'or du Grand Pan...

-Qui me dit que j'ai besoin de vous ? Que vous pouvez m'être utile ?

-Vous-même, entre les lignes, au coeur de vos phrases ampoulées et ambiguës ! Tout le monde pourrait avoir besoin de moi... mais je ne viens qu'à ceux qui en valent la peine...

-J'ai toutes les satisfactions possibles de l'existence...

-Peuh ! L'existence... mais je vous parle d'autre chose... au-delà des contin­gences habituelles...Vous n'êtes pas heureux, mais le matériel ne peut venir combler vos aspirations secrètes... et d'ailleurs, dans ce domaine, je ne suis pas d'une grande utilité... NON. Je vous parle, non pas de ces futilités, de ces maigres substituts, tout juste bons pour les cerveaux inférieurs, mais d'une autre dimension, où ne peuvent pénétrer que les esprits suffisamment trempés dans le plomb pour goûter l'or sublime de la sur-humanité...

J'étais déjà conquis. Mais j'affectai l'incrédulité, par orgueil, enragé de m'être fait si rapidement séduire, moi qui jusque-là, considérait le monde extérieur avec le plus froid détachement...

Et Costanza poursuivait son boniment funeste :

-La fiction est un gentil dérivatif, mais les vrais sages ne sauraient s'en conten­ter... tous les grands esprits de l'Histoire ne se sont pas voilé la face... tout ce qu'ils ont pu conter par la suite, ils l'ont puisé dans la seule source possible... l'expérience... Vous écrivez correctement, mais vos mots boitent, votre style traîne la patte, vos idées rampent. Je vais vous mettre debout, vous faire décoller du sol commun où s'empê­trent vos inégaux congénères. Laissez l'imagination aux âmes simples... vous allez plonger dans la vérité, hors du monde des représentations humaines...

-Vous parlez bien, mais cela ne me concerne pas. Je ne vois pas, dans mon cas, ce qu'il est possible de faire pour me satisfaire... Et puis, ce que je veux, il y a bien longtemps que j'y renonce, après de longues hésitations, un cheminement obscur que j'ai bien du mal à comprendre... vous est-il déjà arrivé de considérer les vertus su­prêmes de l'abnégation ?

-Tttt ! Laissez tomber ces barrières inutiles qui encombrent votre esprit... ces mains, dit-il en m'enserrant les poignets dans ses doigts crochus, blanches et pures, sont faites pour manier une plume, bien mieux que ne le font beaucoup d'autres... ces yeux, dit-il en m'effleurant les paupières, méritent de contempler autre chose...

-Quand ? dis-je dans un souffle.

-Mais tout de suite, si vous le voulez ! Allons ! prenons congé de notre charmante hôtesse...

(A SUIVRE...)