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22/03/2010

SIXIEME PARTIE


Le mercredi soir, Brainstorm - et il le fit à contrecoeur - m'annonça que nous al­lions recevoir des invités, venus pour assister à une projection privée. Il me tendit un autre message de Costanza.


"Cher ami,

Je compte sur vous pour recevoir dignement mes invités.

Soyez particulièrement attentif à l'une d'entre eux, une dame mûre, mais en­core fort agréable. Restez en sa compagnie si elle le désire, et sachez la contenter du mieux que vous pourrez.

Comme de bien entendu, je vous fais une entière confiance.

A bientôt.

COSTANZA R."

L'un des domestiques, un blond aux allures scandinaves, vint nous annoncer que "ces messieurs-dames" nous attendaient dans le grand salon.

J'allai à leur rencontre, un peu agacé par ce contretemps qui perturbait ma tran­quillité.

Et je trouvai sous mes yeux la quasi-totalité du gratin local, comme en état de manque, agité par une incoercible nervosité.

Le plus notable d'entre eux se leva pour me serrer la main et faire les présenta­tions. J'avais déjà eu l'occasion de le rencontrer au cours d'une soirée organisée en mon honneur en un autre lieu, à Marseille. Mais si j'avais su...

"Ainsi, mon cher Dessany, vous êtes l'un des membres de...de..."

-Je suis ici pour remplacer du mieux que je peux notre estimé bienfaiteur...J'ai reçu aujourd'hui quelques copies assez réussies..."

"Si vous voulez bien me suivre..."

Tous les invités se précipitèrent à ma suite, tandis que Brainstorm m'emboîtait le pas. Il s'empara littéralement de la poignée de la porte, m'écrasant contre le mur par la même occasion. Je dus faire un sacré effort pour ne pas hurler et lui renvoyer l'impolitesse. Il avait l'air visiblement enchanté de son petit tour.

Me remettant du mieux que je pouvais, j'installai mes hôtes le plus confortablement possible.

L'une des dames étaient visiblement venue seule. Je la connaissais. Un profes­seur d'Université assez renommé. Une belle femme, un peu inquiète et agitée, embar­rassée dans un accoutrement cuiresque qui lui convenait certainement moins que les confortables tailleurs qu'elle portait habituellement.

"Madame Ballardy. Me ferez-vous l'honneur de vous asseoir près de moi ?"

Elle acquiesça d'une voix rauque. Elle paraissait intimidée, et je compris que c'était peut-être la première fois qu'elle venait ici.

La projection commença, dans un silence religieux. Je sombrai dès les premiers instants, collé à l'écran, sans plus me rendre compte de ce qui se passait autour de moi. Je fus notamment amusé par un petit film sans prétention, mais d'un humour raffiné, une sorte de "Petit traité de cuisine anthropophage". La jeune femme, la "cuisinière" qui se tenait derrière ses fourneaux était masquée, mais il me sembla que j'étais sur le point de la reconnaître. Pourtant, il me fut impossible d'éclaircir ce dé­tail. De plus, elle se lança dans une savante élaboration de pieds et paquets à l'an­cienne, recette qui est, et de loin, ma préférée, un sommet de la gastronomie mon­diale... Était-ce un pur hasard ou une attention charmante de Costanza ? Je ne pou­vais le savoir.


Lorsque l'écran fut redevenu blanc, je me rendis compte que la veuve Ballardy me fixait béatement du coin de l'oeil. Un peu agacé, je me relevai, et conduisis les hôtes dans une autre pièce, où leur furent servis des rafraîchissements, et où je tentai de secouer quelque peu la gêne qui s'était installée dans leurs esprits. Ils tentèrent de me poser quelques questions sur Costanza, que j'éludai habilement. Je me renseignai sur leurs habitudes dans la maison, pris les rendez-vous pour le mois suivant, et après quelques palabres, les reconduisis vers la porte d'entrée, côté sortie.

"Un instant, Madame Ballardy. Me ferez-vous l'honneur de rester un peu plus longtemps en ma compagnie ?"

Elle accepta avec un empressement un peu poussé.

-C'était la première fois, hein ? lui dis-je.

-Presque... répondit-elle d'une voix étranglée. L'autre fois, je me suis... éva­nouie pendant la projection.

Une vague de mépris me souleva intérieurement. Cette femme m'agaçait, mais comme Costanza tenait à ce que je m'occupe d'elle, je fis contre mauvaise fortune bon coeur.

-Avez-vous sommeil ?

-Oh ! non ! me répondit-elle en jouant les midinettes, ce qui lui allait fort mal. Antonio m'a dit que vous étiez un séducteur hors pair...

Mais de quoi se mêlait-il ? Je n'avais pas besoin de publicité. Je pense l'avoir déjà dit, mais, en ce qui concerne les femmes, je me contente de les satisfaire par pur esprit de sociabilité. Je n'ai pas besoin qu'on me force la main. J'estime être assez grand pour me débrouiller tout seul.

Et c'est ainsi que je me suis retrouvé dans mon lit avec cette femme que je ne dé­sirais point. Sa placidité et sa timidité n'étaient qu'une apparence. Une fois déshabil­lée, cette gourde avait changé de peau. Je commençai à m'affairer sur elle, dégoûté par sa chair molle de femme entre deux âges.

Elle commença à pousser des cris d'hystérique...

Je m'obligeai à fixer le mur...

La sérénade continua, cette femme était complètement folle, folle à lier...

Une étrange réaction se produisit en moi. Jusqu'à présent, j'avais réussi à sup­porter stoïquement les excentricités des créatures que j'honorais de ma présence, mais, là, il m'était impossible de faire preuve de la même patience.

Je ne répondais plus de mes actes : comme guidé par une voix intérieure, qui me soufflait d'en finir avec cette mascarade, je fixai froidement la femme qui se trouvait sous moi.

Elle était réellement répugnante, rouge et essoufflée.

Elle esquissa un sourire, qui m'apparut comme une invite à figer cet instant pour l'éternité.

J'enserrai son cou entre mes mains, comme détachées de mon corps et agissant de façon autonome...

Une minute plus tard, les cris avaient cessé... définitivement...

Complètement épuisé, je m'endormis sur le champ, et je pense que j'ai du ron­fler bruyamment...


Je me réveillai, complètement hagard. La maison était silencieuse, comme morte elle aussi. Je regardai ma montre : trois heures du matin.

La femme était étendue, crispée définitivement par un dernier sursaut d'agonie. De la bave avait filtré entre ses lèvres pâles.

Et soudain, je me rendis compte de l'horreur de la chose : je venais, pour la première fois de ma vie, de tuer un être humain.

Pire même, je me rendis compte que cette situation n'était en rien désagréable.

Mais quelque chose de plus terrible me vint à l'esprit : qu'allait penser Costanza de ce que je venais de faire ? Comment les autres invités, ceux qui savaient que j'étais resté seul avec cette femme, allaient-ils réagir, en s'apercevant qu'une cliente avait pu trouver la mort, au même titre que les êtres sans intérêt dont ils contemplaient les souffrances sur la pellicule ?

J'en étais à ces réflexions lorsque j'entendis un grand coup frappé sur la porte de ma chambre.

-Dessany ! ouvrez, imbécile !

Je restai pétrifié, tandis que l'on continuait à tambouriner de l'autre côté.

-Mais ouvrez donc ! Vous êtes sourd ou quoi ?

Je finis par me traîner du mieux que je pus.

La tête courroucée de Brainstorm m'apparut en pleine lumière.

-Un beau gâchis ! dit-il en apercevant le corps de Madame Ballardy. Voilà qui va déplaire à Monsieur Costanza...

Je ne savais quoi dire, honteux comme un écolier pris en faute... et quelle faute !

-Co... comment avez-vous deviné ? bredouillai-je.

Il me regarda avec mépris.

-Mon Maître a tort de vous accorder sa confiance. Quant à moi, j'ai tout de suite vu ce que vous valiez. Vous vous croyez plus malin que les autres, mais vous n'êtes, au plus, qu'un sinistre crétin !

-Comment osez-vous ?

-Et vous, comment osez-vous assassiner ici les clientes de mon Maître ?

-Ce... c'était un accident, je vous le jure !

-Et vos cris de bête féroce, tout à l'heure, c'était un accident ? Un peu alarmé, je lui demandai :

-Vous semblez avoir mis beaucoup de temps à intervenir...

-Il a fallu que je joigne mon Maître, cela m'a pris un bon moment. Oh ! rassu­rez-vous, il vous fera bonne figure. Mais, moi qui le connais bien, je sais que sous son apparente bonhomie, il sera fou de rage. D'autant plus courroucé qu'il vous estimait énormément, on se demande pourquoi !

-Il n'y a pas de quoi faire tant de grabuge. Après tout, avec tout le monde qu'il a fait assassiner...

Le secrétaire me regarda avec mépris. Il enveloppa le corps dans une housse blanche qu'il avait amenée avec lui, et tandis qu'il chargeait l'encombrant paquet sur ses épaules, s'apprêtant à l'emmener je ne sais où, il ajouta à mon intention :

-Vous n'avez décidément rien compris. Et si je vous disais que feue Madame Ballardy était une amie de longue date ?

Il n'y avait rien à rajouter. Pour la première fois, je sentis que j'avais mis les pieds dans un terrible engrenage... Pour la première fois, j'eus envie de fuir cette mai­son...

La fin de la semaine fut une occasion de grands changements extérieurs. Je m'étais remis à penser, alors que depuis quelques temps, annihilé par ma rencontre avec Costanza, je m'étais contenté d'être un suiveur.

Je commençais à me poser des questions. Qui sait si celui qui se prétendait mon ami n'agissait pas de la même façon avec tout le monde ?

D'abord, il attirait certains esprits supérieurs chez lui, les rendait esclaves d'une façon ou d'une autre, les compromettaient pour qu'ils ne puissent plus lui échapper, et  ensuite, les faisait agir pour son propre compte.

Oui, c'était peut-être ainsi que procédait Antonio di Costanza.

Qui sait si je ne m'étais pas tout bonnement fourré dans un guêpier ?

Je réfléchissais... avais-je eu une seule fois envie de sortir de cette maudite maison ? Avais-je eu une seule fois envie de faire autre chose que de regarder ces satanés films ?

NON.

J'étais prisonnier, physiquement et psychiquement. J'avais remarqué que certains domestiques surveillaient mes allées et venues. Que Brainstorm, qui pourtant ne m'aimait pas, m'avait conseillé de rester là en permanence car son Maître pouvait revenir d'un instant à l'autre.

Mes pensées se précisaient, ma confiance et mon admiration pour Costanza se dégradaient.

Je vivais dans l'angoisse de son retour...

Pour occuper mes journées, je m'étais remis à l'écriture, et je dois dire que mon inspiration se trouvait renforcée, mon imagination décuplée par les derniers événe­ments. Je me consacrais en grande partie à la relation de ma rencontre avec Costanza, narration que j'achève en ce moment-même...

Je flânais souvent dans la bibliothèque, abondamment fournie en ouvrages de toutes sortes. Mais je m'étais un peu désintéressé de la lecture, plus attiré par la fré­quentation de la salle de projection.

Je vivais un peu comme un solitaire, ne goûtant point les rapports informels avec la valetaille. D'autre part, Brainstorm me battait froid, aussi communicatif qu'une carpe sur un étal de poissonnier.

Le vendredi soir, alors que je venais d'achever, seul, un dîner frugal, (j'avais complètement perdu l'appétit), j'entendis un ronflement de limousine, événement somme toute sans intérêt dans l'absolu, mais qui, pour moi, signifiait presque une sentence de mort : Costanza était de retour.

J'attendis son arrivée sur la terrasse, le nez plongé dans mon assiette à moitié pleine, des gouttes de sueur dévalant mes joues en feu.

Qu'allait-il se pa...?


09/03/2010

CINQUIEME PARTIE

Les premiers jours passèrent comme un charme. À vrai dire, je restai plutôt seul, Costanza étant souvent absent pour ses affaires, et s'occupant moins de moi que je ne l'aurais voulu. J'en venais à me demander s'il en se désintéressait pas un peu de ma personne. Mais le soir, lorsque nous prenions nos repas tous les deux, son regard suffisait à faire lever tous mes doutes. Il avait un certain nombre d'affaires à régler, et ne désirait pas que j'y sois mêlé, ce qui était bien naturel.
Cependant, j'eus avec lui une conversation qui apporta quelques éléments de réponse  à mes interrogations.
Ce soir-là, c'était un samedi, exactement une semaine après notre rencontre, Costanza et moi étions attablés dans la petite salle à manger, nous régalant d'un succulent plateau de fromages arrosé d'un excellent Moulin-à-Vent. Lorsque nous fûmes rassasiés, les claquements de langue et de mâchoires furent progressivement remplacés par une conversation des plus passionnante.
C'est moi qui engageai la partie de paroles en l'air.
-Mon cher Costanza, il est naturel, je crois, que je me pose des questions sur votre personne et sur votre entreprise, quoique vous soyez indissociables l'un de l'autre. Je suis quand même en droit d'en savoir un peu plus !
Costanza n'eut pas l'air surpris, il s'attendait certainement à une question assez abrupte. Il ferma les yeux, dodelina de la tête un grand moment. Il ne semblait pourtant pas chercher son inspiration, étant d'un naturel plutôt prompt à la répartie. Non, il faisait sans doute traîner la réponse, s'installer un silence solennel, par amour des situations théâtrales.
Je commençai à me sentir mal à l'aise. Peut-être ne voulait-il pas me répondre, peut-être estimait-il que je m'étais conduit avec insolence ? Quoiqu'il en soit, je compris à cet instant-là qu'il était plutôt difficile à manier, que c'était lui qui menait le jeu, et qu'il ne servait à rien de jouer au plus fin avec lui.
Enfin, il rouvrit les yeux et rompit le silence.
-Je vais tenter de vous répondre. Il est bien sûr temps que vous en sachiez un peu plus...
"Voyez-vous, reprit-il posément, je ne peux quand même pas trop en dire. Non ! ne haussez pas les épaules ! Si vous saviez... un empire tel que le mien ne s'est pas construit en un jour. Alors, pour vous répondre, je vous dirai d'abord ceci : il est un grand nombre de points sur lesquels je ne peux absolument rien vous dire. D'autres, sur lesquels je peux vous éclairer.
"Ceci dit, il faut d'abord savoir que je ne suis pas si puissant que vous semblez l'imaginer. Hélas oui ! La démocratisation grandissante du monde, tous ces concepts à la mode sur les droits de l'homme et je ne sais quels autres respect de l'identité et de la différence, toutes ces bondieuseries de bas-étage, sont des obstacles étrangement efficaces à mon expansion. On ne peut tout acheter, surtout l'obstination et la foi sans limite de tous ces boy-scouts internationalistes qui sont les vrais puissants à l'heure actuelle.
"Alors j'utilise des armes subtiles : je m'intègre, je m'immisce, je me faufile... là où je repère une faiblesse, je m'installe en douceur, un seul regard, une seule émotion, imperceptibles à l'oeil nu, sont suffisants pour que je puisse crier victoire...
"Je ne peux vous cacher que mon objectif primordial est la conquête du pouvoir. Cependant, si un jour j'y parviens, sachez que jamais mon nom ne sera prononcé, que jamais je ne serai reconnu comme l'instigateur de cette victoire. Je n'aime pas les honneurs et la consécration. Il me suffit de me prouver à moi-même que je suis capable de parvenir au Zénith pour être heureux... Mais qui peut comprendre ça...?
"Enfin, j'ai affaire à très forte partie. Toutes les organisations para-gouvernementales : C.I.A., KGB, franc-maçonnerie et autres, tous les mouvements religieux, tout ce qui a une prétention à une part du gâteau de la conscience universelle se dresse devant moi, car je représente tout ce qu'ils haïssent.
-Tout ce qu'ils haïssent ? C'est-à-dire ?
-Vous l'apprendrez bien par vous-même, mais à mon avis, ce n'est pas difficile à comprendre...
"Sachez que mon activité ne se résume pas à ces films que je vous ai montrés... j'ai bien d'autres cartes dans ma manche...
-Lesquelles ?
Costanza se leva brusquement.
-Suffit ! J'ai assez parlé ce soir. J'ai beaucoup de choses à faire. Vous ne m'en voudrez pas si je vous abandonne...
Je compris qu'il ne m'avait répondu que par politesse, qu'il s'était un peu trop avancé et qu'il regrettait ces instants de franchise, que je lui avais extirpé avec fort peu de tact.
Décidément, Costanza réservait bien des surprises...

Les choses commencèrent à changer, à la fin de la première semaine.

Le dimanche matin, je fus réveillé par le même valet de chambre asiatique, toujours aussi silencieux, tel un cimetière marin...
Après m'être préparé du mieux que je pus, je descendis rejoindre mon bienfaiteur, impatient de m'entretenir avec lui.
Déception totale, il était déjà parti. Assis à la table où était servi un copieux petit déjeuner, se trouvait un jeune homme à l'allure maussade, habillé comme pour un enterrement. Il se présenta comme Arthur Brainstorm, secrétaire de Costanza. D'une voix sèche et peu agréable, il m'annonça que son patron venait de s'envoler précipitamment pour New-York. Il semblait me considérer avec méfiance. Du bout d'une main manucurée à l'extrême, il me tendit une lettre que j'ouvris avec impatience :

"Cher ami,
Des événements imprévus m'obligent à vous quitter pour quelques temps. Que voulez-vous, j'ai des clients difficiles à satisfaire !
Je devine que vous êtes encore en état de choc, ce qui est bien naturel après tout. Mais je sais aussi que vous êtes un être des plus réceptif, et que, tout naturellement, vous venez d'accéder à une dimension supérieure de la conscience. Vous y habituerez-vous ? Je ne vous le souhaite pas, car au-delà de ce stade, rien sur cette terre ne vient combler nos attentes.
Mais, vous êtes de cette catégorie d'hommes à l'esprit  exhaustif que la contemplation éternelle de la mort suffit à occuper, sans que rien d'autre ne soit nécessaire.    
Voilà pourquoi, après de longues années d'observation, je vous ai choisi.
Depuis longtemps, je cherche une personne suffisamment compréhensive, discrète et enthousiaste pour me seconder. Voyez-vous, Marseille n'est qu'un petit pied à terre, bien commode pour ce qui est de son emplacement, mais trop insignifiant pour que j'y concentre la majeure partie de mon organisation.
Aussi, je souhaiterai que pour un certain temps, vous vous occupiez de recevoir les quelques hôtes qui participent à mes petites séances nocturnes. Je pense que vous serez un compagnon plus agréable pour eux que mon secrétaire, un homme compétent, mais comment dire... peu éclairé.
Après... qui sait... vous montrerais-je d'autres aspects de mon organisation.
Mais, pour l'heure, profitez bien de toutes les commodités de ma modeste demeure. Ordonnez, vous serez servi jusque dans vos moindres désirs.
Je vais essayer d'écourter mon séjour au maximum, de façon à être présent le plus rapidement possible.
Jusque-là, veillez bien sur vous.
COSTANZA R."

Je laissai retomber la lettre sur la table. Ainsi, Costanza m'abandonnait, alors que j'avais tant besoin de lui, tant de choses à lui demander ! D'un autre côté, je me consolai, à l'idée qu'une gigantesque cinémathèque m'attendait, moi, qui m'étais stupidement sevré de ces sublimes impressions depuis tant d'années...
Je passai deux jours à me repaître des oeuvres du Maître, dans une douce béatitude, sans presque manger ni dormir. Avec une ardeur que je n'avais jamais connue auparavant, je commençai à écrire le récit de ma rencontre avec Costanza.
Cette fameuse cinémathèque recelait des trésors inestimables. Je suis persuadé que l'Enfer lui-même ne saurait être comparé à ce catalogue de morts, d'horreurs et de souffrances.
Je faisais notamment mes délices d'un exposé minutieux des tortures de l'Inquisition. Je ne fis plus qu'un avec l'écran. J'avais même l'impression de sentir l'odeur du sang et de la sueur. Chaque cri, chaque craquement d'os déclenchait en moi des frémissements de plaisir. Je me mis à gémir comme sous les caresses d'une prostituée des plus expérimentée.
Je pense que chez d'autres, ce genre de spectacle procure une jouissance des plus intellectuelle. Chez moi, cela prenait des formes plus viscérales, tous mes organes internes et externes participaient à la grande fête des sens.
Au plus fort des réjouissances, je fus interrompu par l'irruption de Brainstorm. Cet imbécile s'était glissé dans la salle de projection, et m'apostropha avec mépris.
Je passai en un instant de mon univers de délices à la plus triste des confrontations. Un peu comme si je m'étais retrouvé projeté contre un mur à deux cents kilomètres heure.
-Vous comptez passer toutes vos soirées de la même façon ? me demanda ce mauvais coucheur.
Il cracha ses mots plus qu'il ne les prononça.
-Ça vous regarde ? lui répondis-je avec mauvaise humeur.
-Mon Maître ne vous a pas fait venir ici pour que vous passiez votre temps à vous exciter comme un adolescent sur un magazine pornographique. Vous gémissez comme une bête, vous vous pâmez, vous ne prenez aucun recul. Vous n'avez aucun sens de l'esthétique. Je vous trouve vulgaire et prétentieux, je ne vois vraiment pas ce que mon Maître peut vous trouver.
-Vous passez votre temps à insulter les hôtes de cette maison ou quoi ?
-Seulement ceux qui le méritent...
-En quoi êtes-vous habilité à juger ainsi les gens qui sont les invités de Costanza ? Vous n'êtes que son secrétaire après tout !
L'intéressé me jeta un regard de vipère et s'en retourna non sans avoir craché un chapelet d'injures.
Je compris que j'avais un ennemi mortel dans la place. Pourquoi, je ne le savais pas encore. Mais je me promis d'en parler à Costanza dès son retour.

28/02/2010

QUATRIEME PARTIE

-Vous ne devriez pas être aussi cavalier avec votre femme, me dit Costanza, une moue ironique sur les lèvres.
-Vous avez raison ! Mais la situation d'homme marié est si difficile à supporter par moments !
-C'est bien pourquoi je suis encore un célibataire endurci... Cependant, j'ai parfois certaines affections pour les créatures féminines. Il y a en elles plus de cruauté et de raffinement qu'en bien des hommes, plus de courage et de volonté aussi. Chez elles, les larmes sont un moyen de reprendre des forces, alors que chez nous, c'est souvent un signe d'abattement. Méfiez-vous, vous êtes loin d'avoir gagné la partie !
-Oh ! Il existe peut-être des femmes d'une autre trempe que la mienne, mais je n'en ai, jusqu'ici, jamais rencontré.
-En êtes-vous bien sûr ?
Cette fois-ci, je me sentais l'esprit libre, la petite phrase insinueuse de Costanza se heurta au mur de mes certitudes.
Celui-ci se sentit-il vexé de mon attitude résistante ? En tout cas, je le sentis dériver dans ses pensées. Après un long silence, il me demanda de le laisser seul jusqu'à l'heure du dîner.
Bien plus tard, il vint frapper à la porte de la bibliothèque, où je m'étais installé triomphalement.
-Un petit verre de Cognac avant de passer à table, cela vous tente ?
-Voilà une excellente initiative, dis-je en me levant.


Quatre verres plus tard, nous passions à table...

Le repas fut vraiment excellent.
Venant de la part de Costanza, je m'attendais à être servi de la façon la plus cérémonieuse, assis au bout d'une immense table, avec mon nouvel ami en vis-à-vis, quelques mètres plus loin, sous la lumière fantomatique d'un chandelier à six branches.
Mais je devais avoir un certain penchant pour le mélodrame, car nous nous sommes retrouvés, Costanza et moi, dans une petite salle à manger, très douillette et meublée sommairement, de part et d'autre d'une table en acajou minuscule, de sorte que le bout de mon nez touchait presque le sien. Le décor, sorte d'harmonie entre le style anglais et les bibelots chinois, était sobre et sans affectation, ce qui tranchait de façon évidente avec le reste de la maison, sorte de fatras organisé et foisonnant de tentures, tapisseries, meubles ouvragés à l'extrême, objets divers s'entassant dans des vitrines.
Le menu se composait exclusivement de plats asiatiques, Japonais, me précisa Costanza. Il ajouta que c'était d'ailleurs le fleuron de la gastronomie extrême-orientale.

Effectivement, je dévorai comme un affamé. Mais ce fut Costanza qui m'étonna le plus. Fidèle à mes clichés romanesques, je l'avais imaginé en ascète, vivant exclusivement d'eau et de racines. Tout au contraire, je me trouvai face à un ogre qui se délecta avec un plaisir évident.
-Mon appétit vous étonne ? dit-il, au bout d'un moment, après avoir ingurgité une quantité industrielle de nourriture. Vous pensiez sans doute que j'étais dégagé de toutes les contingences du misérable genre humain ? Mais vous ne tarderez pas à comprendre que, contrairement à tout ce que l'on peut dire et penser sur les êtres de mon espèce, la chair, sous toutes ses formes, reste un plaisir irremplaçable. Voyez-vous, un comportement fréquent en ce bas monde, consiste à se complaire dans la satisfaction d'un seul instinct, d'une seule envie, au détriment des autres. C'est une grave erreur. Un organisme, quel qu'il soit, fonctionne de façon synthétique et en symbiose avec son environnement. Il existe bien sûr un certain nombre de facultés, plus ou moins développées selon les individus. Mais, pour l'ensemble, il serait proprement absurde de croire que l'assouvissement d'une passion peut s'effectuer sans que le corps et l'âme tout entiers ne soient impliqués dans cette action. L'ascétisme... une foutaise de plus pour des esprits mal éclairés.
Après un court silence, plus théâtral que nécessaire à sa réflexion, il reprit.
-L'homme peut se comparer à une machine sophistiquée, jusque-là, vous m'entendez bien ?
J'acquiesçai en silence.
-Bien, reprit-il. Regardez autour de vous. Plus une machine est complexe, et plus son fonctionnement est soumis à un ensemble de règles auxquelles on ne peut déroger. A la rigueur, un être unicellulaire peut se contenter d'être unidimensionnel. Mais un homme... Sa complexité lui interdit de se contenter du strict minimum. Ou alors, ça devient un imbécile, ni plus ni moins qu'un imbécile. Regardez dans l'histoire : petit à petit, dans un grand mouvement d'abrutissement global, on a voulu débarrasser l'homme de ses fonctions mystiques, animales, surnaturelles. Aujourd'hui, on s'attaque à son appétit, sa soif, son psychisme, et que sais-je encore... On comprend vite alors que le but à atteindre est de transformer l'humanité en troupeau de moutons décervelés, incapables de penser globalement, puisqu'on aura réduit ses capacités mentales et physiques dans des proportions effroyables...
Un bien étrange discours, venant de la part d'un tel homme. D'un côté, il paraissait agir comme s'il méprisait l'espèce humaine, profitant de ses faiblesses et de ses vices, de l'autre, il semblait attristé de la voir se désagréger et sombrer dans la nullité. Mais cette attitude n'était peut-être pas si paradoxale que cela.
Je lui fis part de mes réflexions, et je vis à son expression, combien je devais lui paraître naïf.
-Mais, mon cher ami, cela  n'a rien d'incompatible. Je méprise l'espèce humaine, car elle en est arrivée à un stade où les moyens habituels pour la réformer ne sont plus possibles. Par contre, mes méthodes permettront peut-être de restaurer un ordre, une harmonie qui font défaut, et dont je suis profondément, inlassablement nostalgique.
En ce qui me concernait, peu m'importait, finalement, que l'avenir se déroulât d'une façon ou d'une autre. Pour autant que je puisse assouvir mes inavouables fantasmes, le reste m'était égal.
Costanza devait deviner les moindres de mes pensées, et notamment, tout ce qui touchait à ma profonde indifférence envers le reste du monde, et quelque part, cela devait l'attrister et l'irriter, car il se lança à nouveau dans un de ses discours-fleuves.
-Mon cher Jean, vous vous complaisez dans une attitude qui n'est pas digne de vous. Depuis que j'ai la chance de connaître votre oeuvre, je me suis fait une idée précise de votre personne, alors même que je ne vous avais jamais rencontré. j'ai pensé à vous, à tout ce que vous pourriez faire pour servir ma cause. Maintenant, je suis satisfait dans une certaine mesure, mais vous me surprenez beaucoup par moments. Voyez-vous, le fait d'être infiniment supérieur au reste des hommes, d'avoir passé un cap, d'être débarrassé d'un certain nombre de barrières inutiles, n'autorise pas cependant que l'on se détourne d'un certain nombre de principes, sinon, on retombe finalement au niveau de la plus abrutie des créatures. Bah ! il est peut-être un peu tôt pour tirer des conclusions hâtives, et je sais que notre rencontre a été si brutale, que vous découvrez à peine cet univers dans lequel je vous entraîne... vous n'avez pas encore entièrement pris conscience de vous-même, de ce que vous êtes réellement. Plus tard, nous en reparlerons...
Il se leva brusquement.
-Venez, il n'est que temps d'aller s'offrir un petit divertissement, tout en bas, dit-il en indiquant la direction de la salle de projection.
Il était temps, effectivement, je bouillais d'impatience depuis la tombée de la nuit.
Pendant qu'il installait la pièce pour que nous puissions regarder quelques films dans les meilleures conditions, je me faisais quelques petites réflexions.
En fait, je ne savais presque rien de Costanza. Je l'avais suivi la veille, comme envoûté par ses belles paroles. Je m'étais à peine interrogé sur l'origine de sa puissance, sur l'impunité dont il semblait jouir, sur sa personne même. Je m'étais à peine aperçu du changement qui s'était opéré en moi, de façon très subtile, alors qu'il aurait du m'apparaître comme une éruption volcanique, comme un bouleversement qui couvait depuis de nombreuses années. Je me rendais compte que cet homme avait un réel pouvoir hypnotique : tout paraissait si naturel en sa présence. Naturel ? C'était à voir...
Costanza interrompit le cours de mes pensées.
-Je vais vous présenter quelques oeuvres dont je suis plutôt satisfait. Comme pour vous, Sade est un de mes auteurs préférés. Je me rappelle de vous avoir entendu parler de lui, dans une émission, il y a quatre ou cinq ans. Il y avait une telle admiration dans votre regard !.. Aujourd'hui, pour votre plus grand bonheur, voici "Sodome et Gomorrhe" reconstitué...
Le film que je vis était un véritable chef-d'oeuvre. Oh, bien sûr, il aurait horrifié le cinéphile le plus averti comme le plus vulgaire consommateur de séries T.V. Sa qualité artistique se situait ailleurs : il n'y avait aucun pouvoir d'évocation, aucune ellipse, tout était montré de la façon la plus crue et la plus franche. L'image était glacée et quasiment immobile : tout cela me faisait penser à ces vieux films de Méliès, sauf que là, il n'y avait aucun trucage. Ce qui faisait la différence, c'était le montage. Costanza ne s'était pas contenté d'aligner, un à un, tous les plans, au contraire, il avait construit ce que les spécialistes appellent : "un véritable langage cinématographique". Au rapport de ce qui constituait l'intention du film, l'association n'en était que plus cynique et plus terrible. Pourquoi se donner tant de peine pour des gens qui, finalement, ne recherchaient que le spectacle de la mort dans toute sa nudité ? N'y avait-il pas quelque chose dans cette construction-même de plus fort que la catharsis, quelque chose qui aurait provoqué un état supérieur à la simple contemplation apaisante, quelque chose de proprement surnaturel ?
Comment concevoir aussi, que les acteurs, puisqu'il faut les appeler ainsi, tous d'une beauté à couper le souffle, se violaient et s'étripaient en bon ordre, sans une seule lueur d'inquiétude ou de dégoût apparent ? Je repensai soudain à cette phrase d'Amélie, glanée dans la monumentale oeuvre sadienne : "...mais je ne veux mourir que de cette manière : devenir en expirant l'occasion d'un crime est une idée qui me fait tourner la tête." Peut-être y avait-il là un élément de réponse ?
Petit à petit, je passais du stade de la simple délectation vers celui de la réflexion. Ainsi que je le comprendrais plus tard, je venais de franchir un palier, un palier que nous étions peu à pouvoir franchir.
C'est dans cet état mental agité que j'allai me coucher, et cette nuit-là, déjà, j'eus beaucoup de mal à dormir.

Un cauchemar me hanta, que j'oubliai dès mon réveil...