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22/01/2010

LA LOI NORMALE

L’endroit était une sorte de sanctuaire de la classe et de la décontraction de parvenus ou bien nés qui affichent leur aisance et leur réussite tout en promenant leur nouvelle acquisition charnelle. On y croisait le gratin local, les fils de bonne famille et des filles en quête de quelques heures de drague tout en n’en ayant pas l’air. A l’entrée, des portiers filtraient les arrivées, tels d’efficaces machines à calibrer les grosses légumes et jeter au rebut le menu fretin.
Je passai sans encombre tous les barrages et m’engouffrai dans la fournaise qui puait la sueur, l’alcool fort et l’herbe fraîche. Je repérai tout de suite la fille. Elle était à une table de jeunes avachis, les poches débordant de billets de banque, la cigarette vissée aux lèvres, vite finie, vite remplacée par une autre. Ils ne riaient pas, ils ricanaient. Ils ne parlaient pas, ils grommelaient. Les filles rivalisaient de tenues courtes et volontairement mal ajustées. Elles rejetaient leurs longs cheveux —volontairement mal coupés par des coiffeurs branchés— d’un air indolent. De temps en temps, l’une ou l’autre allait se trémousser sur la piste puis revenait s’écrouler et poursuivait une conversation redondante.
Je la regardai. Elle semblait la plus fraîche, la plus éveillée de toutes. Deux ou trois grands niais avaient l’air de se la disputer mollement. Elle faisait semblant d’osciller de l’un à l’autre, les excitant à mordre sans esquisser un sourire d’invite. Au bout d’un moment, elle parut en avoir assez et se leva brusquement. Elle se dirigea à travers la foule des danseurs. Elle forçait l’admiration par son aisance à se glisser entre les corps suants sans se faire bousculer, à embrasser des joues tendues sans se faire peloter, à ne jamais avoir l’air ridicule ni esseulée. Elle disparut à l’intérieur des toilettes. Je savais ce qu’elle faisait mais je voulais en avoir le cœur net. Discrètement, je me glissai moi aussi dans l’aire de repos et de repoudrage. Deux adolescentes anorexiques vomissaient dans les lavabos. On aurait dit qu’elles s’étaient donné le mot pour agir simultanément. Une femme un peu grosse, trop maquillée, et qui avait tout de l’épouse de commerçant abandonnée, fumait nerveusement, tout en contemplant avec envie une silhouette nerveuse qui ajustait son corsage devant la glace tout en fredonnant une rengaine. La fille que je suivais avait dû disparaître dans une des cabines. Tant pis, j’attendrai. Je ressortis dans la fournaise et le bruit. Sur la piste, je me fis aussi anonyme que possible. Elle ne sortait toujours pas. Je vis arriver l’avocat, accompagné d’une petite troupe déjà éméchée. Il balaya la salle, étonné que la fille ne soit pas déjà là, collée à lui. Il prit l’air aussi dégagé que possible, enlaça une espèce de blonde assez opulente, et lui fit faire un collé collé sans entrain sur une espèce de rythme techno qui n’en finissait pas.
L’autre fille, la mienne, la nôtre, la sienne, ne sortait toujours pas. Je commençai à m’inquiéter. L’avocat, lui aussi, semblait impatient. Il repoussa la blonde qui commençait à l’embrasser dans le cou et alla se jeter un whisky à travers la figure et le gosier, tout en poursuivant son balayage oculaire à travers la boîte. Rien toujours rien. La fille nous aurait-elle échappé ? Pour moi, je n’avais aucune inquiétude. Je savais où elle habitait. Je savais tout d’elle. Pour lui, tant pis, il se ferait une raison.
Je retournai en direction des toilettes. Les occupantes avaient changé. Il y en avait deux ou trois, ricanantes, qui échangeaient leurs premières impressions sur leurs touches de la soirée. Une serveuse se refaisait le Mascara devant la glace du fond. Une seule cabine était occupée, visiblement. Je m’engouffrai dans celle qui était à sa droite et m’enfermai. Sans faire de bruit, je montai sur la lunette, je me dépliai doucement, et jetai un rapide coup d’œil sur la cabine d’à côté. La fille y était, en train de se défoncer.
Décidément, elle n’arrêtait jamais. Elle avait le don de me surprendre. Pourtant j’en avais vu, dans ma carrière, des filles de ce calibre. Des paumées, des droguées, des camées, des shootées, des beurrées, des bourrées, de véritables dégénérées. Elle, faisait cela de façon répétitive mais gracieuse, pour l’instant graciée par l’overdose, en sursis mais jusqu’à quand ?
Un peu plus tard, elle sortit, fraîche comme une rose, se refit une beauté dans la glace et affronta à nouveau, la piste hoquetante, la buanderie sonore tenant lieu de Mouroir aux Alouettes.
L’avocat fondit sur elle, tel le Faucon Pèlerin sur la Musaraigne. Il l’empoigna genre « j’ai failli attendre » et l’entraîna sur la piste. Je dois dire qu’elle m’épata. Elle lui fit une sorte de danse du ventre et des reins qui éventra et éreinta le pauvre membre du Barreau.
Puis ce fut l’heure du départ. Apparemment, la blonde opulente avait accepté de suivre, chienchiennante, le couple enlacé. J’enfourchai mon bolide et suivit la grosse berline bavaroise de l’avocat. Il emmena les deux filles chez lui. L’épouse devait être en Thalasso ou quelque chose comme ça. J’attendis un moment puis m’employai à escalader le mur. Notre avocaillon prenait ses précautions : deux splendides dobermans gardaient la boutique. Tant mieux, c’était une race qui aboyait rarement. Ils n’auraient pas le temps de donner l’alerte. Une minute plus tard, ils dormaient dans l’herbe, tranquilles, une petite dose de Dors Toutou dans les veines.
J’approchai du repaire de l’avocat. A l’intérieur du salon, le sabbat n’avait pas encore commencé. L’avocat était au téléphone. Il y a des abrutis, comme ça, de par le monde. Vous avez à vos côtés une sorte de Jane Mansfield, juste un peu plus pétasse et la réplique parfaite d’un mannequin Elite. Elles n’attendent que ça, que vous. Et vous, vous êtes au téléphone avec je ne sais qui. Votre épouse ? Un client ? Un ami ? Je me collai contre la fenêtre. Un bruit étouffé de conversation me parvenait mais je ne saisis pas tout. Visiblement, ça parlait finances, mais finances quoi ? Finances occultes ? Incultes ? Finassières ? Phynances ?
Pendant ce temps-là, les filles attendaient en fumant des cigarettes de Hasch. Visiblement la blonde n’en avait pas l’habitude. Je constatai une fois de plus qu’un teint verdâtre sied mal à une chevelure dorée. Malgré tout, la blonde essayait d’entreprendre une conversation. Peine perdue, l’autre fille affichait un sourire et un silence neutres.
Enfin, l’avocat se pointa à nouveau dans la pièce. Le sabbat pouvait commencer. Du classique, sans rien de véritablement folichon. Je vis que dans un coin, notre avocat avait installé un petit système vidéo maison et cela me fit sourire. Vraiment, la situation était cocasse…
La blonde donna vite des signes d’épuisement. Le Hasch sans doute. Petite idiote, elle aurait mieux fait de se marier et avoir des gosses au lieu d’être secrétaire et maîtresse d’un avocat de Province, même s’il s’agit de la Province la plus Chic de France.
L’avocat et la fille finirent leur affaire, de manière plus tranchante et efficace. Très bon ça, très bon. Ce qui avait mal commencé se finissait plutôt bien.
Les filles repartirent dans un taxi, je le suivis, mais sans conviction. La journée avait donné tout ce qu’elle avait à donner.

19/01/2010

UNE HISTOIRE DU ROCK N ROLL

« Le Rock'n Roll est la Musique du Diable....
« Cet anathème est jeté depuis lors sur une forme d'expression terriblement juvénile et commerciale qui a suscité et suscite encore le rire ou l'effroi, selon les genres. On pourrait supposer que pour les tenants des principales religions, il est en quelque sorte une concurrence malsaine et déloyale. Il rassemble les foules, il déploie une mythologie suffisamment étrange et inexplicable pour bouleverser les faibles, il joue sur deux puissants narcotiques esthétiques que sont l'effet visuel et l'effet sonore, il s'appuie sur une symbolique et une rhétorique à la fois simples et terriblement efficaces. Sublimé par les drogues les plus variées, il est, en soi, un véritable objet d'addiction. Ses produits principaux et dérivés, et là, je vais faire taire de rage certains puristes - qui devront bien un jour se rendre à l'évidence que la plupart des classifications en vigueur ne sont que brouillage de codes et de repères afin d'entretenir le mythe d'une musique brute et originelle, qui, hélas, n'a jamais existé -  ses produits principaux et dérivés, tels que le punk, la hip hop ou bien encore le métal, oui, tout cela forme un ensemble parfaitement cohérent d'incohérence, dont le but, unique, limpide, est de canaliser l'énergie de la jeunesse et d'éviter qu'elle ne se préoccupe de questions plus fondamentales. Oui, on peut l'affirmer avec force, le Rock'n Roll est la Musique du Diable car il enferme dans un univers clos de toutes parts, sans échappatoire... Le jeune, livré, en proie à la séduction tragique et métronomique des notes faciles et des rythmes entraînants, délaisse toute forme de réflexion et d'action sur soi. Le Rock'n Roll est la plus belle entreprise de contrôle et d'asservissement de la jeunesse, jamais tentée par les grands Organisateurs de l'Histoire. Et ce ne sont pas les piètres tentatives de certains protestataires appointés par les maisons de disques qui pourront démontrer le contraire...
»
Cela fait plus d'une heure que l'éminent professeur, philosophe archéo-post-situationniste de son état, parfaitement sanglé dans son costume de branchoïde donneur de leçons, nous fait son showcase impeccable et sans bavures. Chacun de ses mots est une merveille de précision, ses paroles sont aussi flatteuses qu'une sucrerie persane, le sujet passionne chacun des étudiants massés dans l'Amphi crasseux de la fac illettrée d'Aix-en-Provence...
Le Rock est à la mode, le Rock est si esthétiquement correct de nos jours : dans le moindre H&M de Province, des T-Shirts de l'Iguane ou du Vicieux, des floraisons de Baby Rock Groups dans chaque quartier, des revivals de vieilles gloires dans la moindre petite salle de concert. La guitare électrique règne de nouveau en grande prêtresse de la nuit. Jamais on n'aura autant pu se repaître d'étincelles sonores, tout est permis, tout est accessible.
Le Rock est devenu un produit de consommation courante, périssable et renouvelable à l'infini.
Le Rock est devenu un sujet de conversations mondaines, de digressions philosophales, de thèses plus ou moins opportunistes, de biopics aromatisés d'Hollywood Blends...
Son mode de propagation est basé essentiellement sur la contamination : graphique, sonore, esthétique, spirituelle, verbale, textuelle, typographique, gestuelle, stylistique, rythmique...
Jusqu'à ce Professeur des Universités, repu de toute sa suffisance, jeuniste jusqu'à la « lie-de-vingt ans », véritable reproduction académique de la posture sacrée...
C'est une vague relation d'amphi qui m'avait branchée là-dessus...
« Tu devrais venir à ce cours, tu vas voir, c'est génial... ça change de Kant et Spino... Son analogie discursive sur le rocher roulant appliqué au Mythe de Sisyphe , c'est scotchant... »
Quel salmigondis... me suis-je dit en moi-même...
J'y suis allée par curiosité et désoeuvrement, par envie de bailler et de lui en bailler une, si je le pouvais... Effectivement, au bout d'un quart d'heure, je baillais ferme.
« La Mythologie Rock'n Roll est basée sur le principe de l'éternel recommencement. On retrouve systématiquement le même schème : débuts saumâtres, décollage flamboyant, chute, rechute, sursauts, délabrements... indissociables de la toxicomanie et de la perte d'inspiration. Le parcours de la rock star type... »
« Gros débile ! me dis-je en moi-même, Maurice Chevalier était l'archétype des camés, doit-on pour autant l'inclure dans le Hall of Fame des rock stars déchues ? »
Il m'a fallu bien une minute pour m'apercevoir que le silence s'était fait tout autour de moi....
Enfer ! J'avais encore pensé à voix haute, et bien haute, apparemment.
« Mademoiselle, pourriez-vous préciser votre pensée ? »
Quelques ricanements, épars, rajoutaient à la veulerie de l'instant. J'avais deux cents étudiants hostiles tout autour de moi, le regard perforateur du Maître qui fouillait à l'intérieur de moi-même, à la recherche d'un quelconque remords.
Le silence et l'œil poinçonnant faisaient des « alors ? », « expliquez-vous ! », « développez ! », « allez jusqu'au bout de vos idées ! », « exprimez-vous »...
S'exprimer c'est se vider. Je ne répondais rien, je ne rougissais même pas. J'offrais mon versant glacé, face Nord bien lisse, en réponse au charabia putassier du Saint-Officiant.
« Walk in silence,
Dont walk away, in silence.
See the danger,
Always danger,
Endless talking,
Life rebuilding,
Dont walk away...
»

Atmosphere, en réponse. Je m'étais mise à chanter. C'était ma réplique. Ma voix ne tremblera pas. Je n'aurais aucune honte. Rien.
Les rires se tairont. Mon contralto les mettra par terre, tous. Je me lèverai, prendrai mes affaires, je ne cesserai de chanter. Je ne m'arrêterai qu'une fois la porte franchie.
Je sors.
Je suis sortie.
...

12/01/2010

NOUS SOMMES LES ENFANTS D'UN QUELCONQUE FUTUR

Le ciel crachait la pluie avec parcimonie. Le flot automobile s’écoulait en goutte-à-goutte dans le jour qui se levait, déjà sombre. A travers les vitres, des visages fatigués avant même d’avoir entamé leur triste labeur. A quoi pensaient-ils tous ? Quels rêves pouvaient encore les habiter ? Des rêves ? J’en doutais. J’en doutais de plus en plus. Je voyais se déverser le long de l’autoroute qui plongeait vers la ville le chaos apparemment organisé, la maussade urbanité, la « gerboyante » humanité, et tout cela ne me disait rien de bon. Une aube rose et grise nappait la scène. Morne temps. Nature Morte. Nature Morte. Pour me flageller, je me disais que je n’étais qu’un ingrédient de cette soupe amère. Pour me consoler, je me disais que j’étais le seul à en avoir conscience. Cette femme, là, de l’autre côté des pointillés, à ma gauche, pensait-elle la même chose que moi, en cet instant ? Cet homme, là, devant moi, en était-il réduit aux mêmes constatations désabusées ? Qui, à cette minute précise, pouvait penser pareillement ? Qui, à part moi…
Je me demandais.
Je n’en étais pas sûr.
Soudain, l’idée me vint que j’étais peut-être le seul, en ce monde, à avoir pris conscience de la vanité de notre futur, de son inanité, de son inexistence. Le futur ne s’écrivait pas, il était déjà derrière nous. Nous n’étions que des souvenirs déjà effacés, flous et délavés par la pluie acide du temps dépassé. Il n’y avait pas de futur. Il n’y en aurait jamais. Nous étions une survivance de ce qui n’avait peut-être jamais été. Nous n’avions pas d’avenir parce que nous n’étions qu’une projection du passé. Une projection ? Un postillon, un crachat, une éjaculation, une… Le projet n’était qu’un reflet dans un miroir sans tain. Nous étions du mauvais côté, du côté qui ne voit pas, du côté qui ne se voit que lui-même, image inversée, sans fond, sans rien. J’eus l’idée que nous n’étions rien et que nous ne serions pas plus ni demain ni jamais. J’eus l’idée qu’il me fallait décrocher, prendre la bande d’arrêt d’urgence, ne plus faire marche arrière, refuser le point mort, couper le moteur et m’enfuir… M’enfuir vers où ? Vers nulle part. Mais fuir hors des sentiers battus, fuir par les chemins de traverse. Me consumer avant l’explosion finale.
J’eus le pressentiment du Bang Big à venir, le reflet de ce qui fut à l’origine. La parenthèse qui se referme. Pas d’Âge d’Or. L’Âge de Plomb. Celui qui vous entraîne au plus bas. Mais d’où l’on ne remonte pas. J’eus la vision d’une Apocalypse qui ne laisserait rien derrière elle. Pas d’ange, pas de trompettes, pas de cheval pâle. Rien. Une Apocalypse glacée qui figerait le vide, qui prendrait les os jusqu’à les faire éclater en limaille de givre. Clac, cela ferait un bruit sec, qui ne se prolongerait pas au-delà de la rupture. Cela ne ferait même pas mal, pas même la douleur d’une piqûre, rien. Cela passerait sur nous et nous ne nous en apercevrions même pas.
Il n’y aurait pas de symbolique, pas de signe annonciateur, pas de symptômes dont pourraient se repaître les amateurs d’ésotérisme. Cela viendrait. N’en cherchez pas l’origine. Elle nous échappe. Elle nous échappe comme nous échapperont toujours les lois de la génétique ou la cosmogonie. Vaniteux ceux qui se targuent d’avoir compris. Personne n’a compris. Il y a les humains qui feignent et ceux qui ouvrent des yeux ronds d’innocence. Il y a les humains qui ratiocinent et ceux qui hallucinent. Les savants fous ne sont que des allumés pentecôtistes. Ce n’est pas leur parole qui s’écoule sur les pages de leurs livres de prières rationnelles. Ce sont des mots jetés sur le papier, des formules algébriques aléatoires. Ce sont des pantins à qui l’on révèle le juste savoir, un peu trop juste pour que cela puisse nous élever, afin de le diffuser de manière à embrouiller encore plus les esprits. Ce sont les égouts d’une pensée plus élevée, insondable et irracontable.
Ce n’est pas parce qu’une chose marche qu’elle est vraie. Ce qui fonctionne n’est au fond qu’une illusion. Ce qui est n’est pas forcément. Ce que nous sommes…
NOUS SOMMES LES ENFANTS D’UN QUELCONQUE FUTUR