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10/02/2010

PHILIPPE, TOMBE DES NUES

CHAPITRE TROISIEME


L'été est presque arrivé, et Philippe ne s'ennuie pas plus que d'habitude. Il est même plutôt bien disposé à l'égard des femmes. D'ailleurs, pour une fois, c'est lui qui va aller au devant d'elles. Comme il n'a rien de particulier à faire cet après-midi, il va aller faire un tour du côté de la Plage du Prado, voir ce qu'il s'y passe...

...

Michelle est une femme de quarante ans. "Déjà !" se dit-elle tous les matins devant sa glace, en souhaitant le bonjour à chaque nouvelle ride. Elle a un corps hésitant entre le flasque et le décharné.
Il arrive qu'en se voyant tous les jours, on finisse par ne pas se trouver changé ; c'est en observant bien les autres, plus jeunes, qu'on se  demande où est l'erreur.
Mais Michelle ricane quand, par hasard, elle se retrouve sur la Plage du Prado. Autour d'elles, les filles, qui doivent au Sud ce secret de vulgarité permanente, pavanent leurs seins énormes, souvent plus dus à la pilule qu'à une quelconque hérédité, qu'une majorité obtuse s'obstine à trouver désirables. Du moins Michelle, qui appartient à cette catégorie dépréciée des femmes plates, s'acharne à ne pas comprendre pourquoi.
Elle ricane...ce qu'elle voit, ce ne sont pas des corps musclés et dodus, mais des fesses ravagées de cellulite, des seins qui coulent comme du fromage trop fait, des yeux bouffis de nuits trop longues...et ça la fait rire. Elle se trouve finalement pas trop mal conservée pour son âge, ce qui est une absurdité : un corps ne se conserve pas, il s'entretient, d'accord, mais se dégrade, de toute manière ; même les surgelés finissent par être périmés.
Elle s'est allongée sur la plage (elle habite à Cassis, mais vient plus volontiers sur le Prado, car à cette époque de l'année, les plages sont encore désertes dans la semaine, ou alors on n'y trouve que des vieux) avec à la main la tarte à la crème de la littérature d'épouvante pour femmes en mal de ménopause...un quelconque Stephen King sans doute...
Elle attend qu'un mâle gérontophile vienne rendre hommage à la femme expérimentée qu'elle est, en toute simplicité.
Une ombre sur son ambre solaire lui fait lever les yeux...
Philippe adore aller à la plage.D'abord parce que son corps s'y épanouit comme un champignon lyophilisé se dilate dans l'eau.Ensuite parce qu'il y a toujours des femmes en quarantaine hors d'âge qui n'attendent que lui pour croire à leurs vingt ans bien passés.
Il a tout de suite repéré le spécimen quasi-idéal.Blondie, plutôt que blonde, un peu bouffie par le temps, érodée par les usages successifs, petite et nerveuse. Qu'est-ce qu'elle peut bien être ?Attachée de presse ? Secrétaire de Direction ? Public relations ? Elle a tout à fait l'allure qui convient aux métiers des fesses et de l'esprit.
En fait, Michelle est directrice d'une galerie d'art à Marseille.Elle le lui avoue en allumant fébrilement une cigarette.
Elle a tout de suite envie de se rouler voluptueusement avec lui sur le sable. Une douleur délicieuse la saisit entre les cuisses. C'est le meilleur moment de la vie, cette chaleur intime qui monte et torture les entrailles.
Elle sait bien qu'elle est ridicule jusqu'au bout, qu'elle devrait avoir un mari ventru et des enfants arrogants (un peu comme celui qui se penche vers elle). Elle devrait, à l'heure qu'il est, être une parfaite épouse trompée, mais elle a toujours préféré faire la gourde avec des hommes de plus en plus jeunes. Et elle se retrouve aujourd'hui, de plus en plus célibataire et de plus en plus ridicule.
Philippe aime beaucoup ce genre de rencontres, facile et évidente.Le sexe de cette femme doit ressembler à une auberge espagnole, et il a envie d'y faire le ménage, et de laisser, en se retirant, un intérieur vide et dévasté.
Michelle engage une conversation plutôt vaine sur le Tach'Art-qui fait fureur actuellement dans tous les milieux branchés.Philippe déteste toutes ces formes d'art contemporaine, il est assez réactionnaire en ce qui concerne la culture, et tous ces artistes prétendument fous, et en fait complètement névrosés, lui donnent envie de pisser.
-J'ai rencontré Benne Ahordür, il y a quelques années.Il était complètement fou de moi...
-Et alors ? Il t'a baisée ?
-Bien sûr ! Mais il est meilleur comme peintre que comme amant...Il m'a offert quelques unes de ces plus belles sculptures, à base d'objets métalliques recyclés.Ca m'a fait pas mal d'argent quand je les ai revendus.J'ai acheté une belle villa à Cassis...
-Oui. L'auberge espagnole...
-Quoi ?
-On dit comment quand on est poli...Tu connais la Locandiera ? J'aurais bien aimé la rencontrer...
-Qu'est-ce que c'est que ce truc-là ? C'est de qui ?
-Carlo Goldoni...
-Je ne connais pas. Un designer néo-passéiste italien ?
-Pas du tout idiote ! C'était un italien qui vivait au XVIIIème.IL ECRIVAIT DES PIECES DE THEATRE !
-Ah ! Je me rappelle maintenant ! j'ai vu une pièce de lui il y a deux ou trois ans. C'est Albert qui l'avait monté...il a fait mieux : c'était un peu ringard comme truc !
-Albert ?
-Oui ! Albert Des Logis...
-Ah ! Le saltimbanque fou !! Effectivement, ses mises en scène sont souvent ringardes...
La conversation change de direction.Re-art novomodminimorodéo, re-peintres mégalonevrosopsychocacao...
Philippe se lève et va se jeter à l'eau.Il a très envie de pisser tout d'un coup.
Pendant qu'il fait une trempette qui l'emmène à cinq cents mètres au large, Michelle se cale dans une position avantageuse et triomphante.Elle est persuadée de l'avoir impressionnée par sa culture et sa vie trépidante. Le pauvre garçon à le cerveau quelque peu empoussiéré et les idées retardataires : il est temps de faire son éducation culturelle. Heureusement qu'il est beau comme une statue grecque, et sexy comme une statue hollywoodienne...elle va avoir une allure folle pendue à son bras...toutes les vieilles pédales de l'Opéra et d'ailleurs vont en crever de jalousie...
Philippe est revenu s'allonger, son torse olympien se bombe de satisfaction : toutes les femmes de la plage ont les yeux braqués sur lui. Il en profite pour s'ébrouer sur l'ambre solaire et les fesses à l'air de Michelle. Prenant ça pour un hommage, elle en profite pour mouiller le bas de son maillot de bain.
Ce n'est plus une douleur agréable, c'est un véritable ballet d'ovaires qui se joue dans l'auberge espagnole.Elle en a la vue qui se brouille et la gorge qui se noue à l'étouffer.
Philippe n'a pas encore décidé ce qu'il allait faire d'elle. Il peut encore la planter là, et ça sera jouissif.Mais pour une fois qu'il s'amuse un peu, il va bien falloir aller jusqu'au bout.
-Ca doit être beau Cassis en ce moment, dit-il, l'air de rien.
En fait, il vient d'y passer le week-end, chez l'ami Bastien.
Elle lui répond en bafouillant : "Euh ! je t'emmène y faire un tour si tu veux..."
-Le problème, c'est que je ne sais pas encore si je veux.Tu vois, j'hésite...tu es beaucoup plus vieille que moi.C'est immoral, c'est presque un inceste...
-J'aimerais te peindre...tu vois, je n'ai pas de mauvaises intentions, et puis tout de même, tu n'es pas un gamin...
-Ouais, mais je n'ai pas envie de me retrouver barbouillé de violet à pois orange des pieds à la tête, ou servi en sandwich dans une de tes parties tropéziennes !
-Mais mon chéri ! Ca fait longtemps qu'on ne fait plus ce genre de choses...de nos jours, on est beaucoup plus sain, plus ascète...Ce sont les nouvelles tendances...
-J'ai pas envie non plus de jouer les pères abbés dans un couvent à vingt mille balles le mètre carré !
-Le juste milieu mon chéri...le juste milieu...
-Mon juste milieu se porte bien merci.
-Tu es encore un peu puéril...je me trompe ?
Il prend son air le plus bête.
-Ca veut dire quoi : "puéril"...
-Enfant, ça veut dire infantile...
-Alors je veux bien que tu sois ma "puéril-cultrice"...
Elle se tord de rire sur le sable de la façon la plus grotesque. Pendant qu'elle plante son silicone dans le silice, Philippe en profite pour lever les yeux au ciel et faire une remarque à voix basse sur la relation proportionnelle qu'il existe entre la coquetterie ridicule des femmes et l'avancement de leur âge.
En se relevant, Michelle fait claquer sa langue contre son palais et esquisse une pose qu'elle voudrait lascive.Philippe se mord la lèvre inférieure pour ne pas éclater de rire.A ce moment-là, elle a les yeux aussi humides que le fond de son maillot de bain, son rimmel a un peu débordé, et elle a un reste de rouge à lèvres sur les dents de devant. "Beau tableau, se dit-il, pompier, non ?"Et il refoule à grand-peine, le ricanement qui monte du fond de sa gorge.
Il ne peut s'empêcher d'imaginer, à l'intérieur de ce corps maigrichon et légèrement défraîchi, les intestins putrides qui broient une quelconque salade diététique, l'oesophage encombré de glaires et de tabac, les poumons charbonneux, l'estomac qui se tord et gargouille.Tout cela le met en appétit et le cuirasse encore un peu plus contre les femmes.Il se sent dans une forme éblouissante.
Michelle s'imagine qu'il est en train de lorgner ses seins, et son slip de bain devient caoutchouteux.
D'une voix pâteuse feuilletée, elle précise sa pensée : "On y va tout de suite, je me sens assez inspirée...qu'en pense-tu ?"
Philippe n'en pense rien du tout, mais l'automate sexuel, qui se sentirait plutôt aspiré, assure l'intérim et répond : "Si tu veux...on prend ta voiture ?"
Michelle commence à se rhabiller religieusement, comme si elle obéissait à un commandement du Très-Haut.Evidemment, elle achète ses fringues chez les stylistes branchés du Cours Julien.Mais le résultat n'est pas à la hauteur de ses riches espérances.Pour tout dire, elle pue le show-biz et les paillettes.
Naturellement, comme il fallait s'y attendre, elle roule en Golf décapotable, tarte à la crème des "pétasses" déréglées.Elle a l'air satisfaite et lance les clefs à Philippe : "Tiens, conduis."
Il s'installe au volant et démarre en faisant jurer l'embrayage. Il commence à siffler la mélodie d'"American Gigolo" pour se mettre en train. L'autre n'y comprend rien et pense surtout qu'elle l'a mis de bonne humeur. "C'est un bon début" se dit-elle.
La route de la Gineste, entre Marseille et Cassis, c'est le paradis des Vaatanen du dimanche.Philippe en profite pour jouer un remake du Beauf au Volant.La Pandorade de service a à peine le temps de devenir vitreuse de peur.
Philippe est d'humeur joyeuse.Il adore conduire, pas trop vite, mais décontracté, et surtout ce genre de bonne mécanique allemande. Mais il fait exprès d'être maladroit, et plus d'une fois, il fait grincer la boîte de vitesses. Michelle est attendrie devant ce manque d'assurance.Elle n'a rien compris, la pauvre, et rien ne dit que par la suite, son esprit va s'éclairer beaucoup plus.
De temps en temps, Philippe fait des appels de phares et lance de grands coups de klaxon lorsqu'il croise une jolie fille arrivant en sens inverse.Il en perdrait presque le contrôle de son véhicule, et Michelle commence à perdre la belle teinte chocolat que lui confèrent ses couches successives d'ultra-violets et d'ambre solaire.
Les hauteurs de Cassis sont enfin visibles, et la route prend un aspect de plus en plus alambiqué : "4O à l'heure, vitesse maximum", ainsi parlent le panneau routier. Philippe en profite pour planter une accélération du feu de Dieu.
"Tourne à gauche", dit Michelle d'une voix blanchâtre.
Effectivement, la villa est plutôt belle.Elle est parfumée "Nouveau Riche" mais tout à fait acceptable.
Philippe freine brutalement sur le gravier de l'allée. Il pouffe intérieurement : "J'espère que j'ai bien bousillé ses pneus !"
Michelle essaye désespérément de masquer ses tremblements.Son maillot de bain est définitivement mouillé : elle s'est pissé dessus.

...
Dans le salon, ce n'est plus une exposition de peinture, c'est du remplissage de murs. Le mobilier, comme par hasard, mais malheureusement, c'est désespérant d'évidence, prend des allures vaguement design, mâtinées de folklore revisité. Philippe vient de pénétrer dans l'antre de la Tropezomania aigüe. Il n'ose pas contrarier la maîtresse des lieux et lui dire que les temps ont changé, depuis que Bardot est devenue zoophile. Michelle, décidément de très bon goût, a suspendu quelques gravures érotiques, et disposé ça et là (négligemment, mon oeil !) des sculptures vaguement pornographiques.Souvenirs des anciens affamés de l'auberge espagnole...sans doute.
Michelle s'est précipitée dans la salle de bains, mue par un réflexe skinnerien conditionné.
Philippe s'affale dans un canapé triangulaire, et rassemble ses forces mentales, dont il aura bien besoin pour supporter le choc à venir.
Michelle revient dans la pièce et aperçoit Philippe, qui bâille et paraît indifférent à tout ce qui se passe autour de lui. Elle est allée dans la salle de bains pour se changer et se pomponner, mais apparemment en pure perte.
Elle vient s'asseoir sur le canapé et prend un air détaché, mais son regard s'attache au beau profil romain tout près d'elle.
-Tu ne te mets pas à l'aise ?
-Eh bien ! il y en a qui vont droit au but, dit-il en regardant la tenue déshabillée et suggestive de Michelle. C'est ton habit de peintre ?
-Peindre, dit-elle en effleurant la joue de Philippe, n'exclue pas que l'on prenne du bon temps...
-Mer agitée, temps pluvieux, dit-il, résigné à accomplir la basse besogne.
Et son esprit vient se nicher entre les sculptures tarabiscotées, de l'autre côté de la pièce.
Le silence s'installe.Un silence tout relatif, entrecoupé des gémissements de Michelle, de gargouillements et bruits de succion hâtifs et burlesques.
"On dirait une pantomime", se dit philippe, et il se cale encore plus confortablement sur le canapé.
Michelle est installée sur lui, de dos. Philippe lui a laissé entendre que c'était plus érotique comme ça, en fait, il n'aurait pas supporté de l'avoir face à lui. Il déteste le regard des femmes au moment de l'orgasme. Et puis comme ça, il peut lui tirer la langue et faire des grimaces sans qu'elle le voit.
"Tu es vieille, tu es vieille, et tu ne peux rien y faire" siffle-t-il entre ses dents.
Comme d'habitude, il s'endort et rate la fin de l'épisode.


CE QU'ON PEUT FAIRE QUAND ON S'ENNUIE...LA NUIT

(Extrait de souvenirs de mes vingt ans à Marseille)    En général, dans la journée, on se sent de mauvaise humeur, accablé, étouffé, électrique...Le moindre geste est difficile, on a l'impression de respirer des millions d'atmosphères, entassées jusqu'à l'écoeurement. Les gens sont agités de tics nerveux, la moindre pensée devient insoutenable. Un seul mot pour résumer ces journées-là : lourdeur...
C'est toujours ainsi avant l'orage. L'orage qui couve comme un orgasme, lentement et sûrement préparé...qui parfois ne parvient pas à terme, et alors l'accablement et la frustration s'emparent de vous...l'orage qui éclate parfois au moment où vous vous y attendez le moins, et alors, c'est une surprise mêlée de panique qui vous étreint.
...
Toute la journée, les nuages s'étaient amoncelés au-dessus de Marseille, et l'air était devenu proprement irrespirable. Nous étions tous passés de bain de sueur en bain de sueur.    
Et comme plus qu'une autre, je suis sensible aux charges électromagnétiques, mon humeur, qui n'est pas en général des meilleures, étaient des plus massacrées. En moins de cinq heures, j'avais réussi à me disputer une dizaine de fois, sous les prétextes les plus divers, avec mon amour de toujours, qui, dans ces moments-là, réagissait avec la promptitude d'un bernard-l'ermite se réfugiant dans sa coquille.
La dernière fois, ce fut parce qu'ayant éclusé à la vitesse de l'éclair un paquet entier de cigarettes, et trop fatiguée pour descendre en acheter un nouveau, au tabac du coin, à quinze mètres de là, je lui avais demandé d'y aller à ma place.
Le pauvre chéri, enfoncé dans son fauteuil, à moitié ensommeillé, se déclara incapable de mettre un pied dehors, et ajouta qu'il ne voyait pas pourquoi il irait faire les courses à ma place, alors que j'avais deux jambes qui fonctionnaient le plus parfaitement du monde.
Il déclencha un de ces cataclysmes dont je suis coutumière, et les voisins, pour autant qu'ils n'étaient pas en train de faire la sieste, ont pu croire un instant, que la tempête se décidait enfin à arriver. Pourtant aucun éclair ne vrillait le ciel, toute la foudre se concentrant pour l'instant dans mon regard. Quant à ce qu'ils auraient pu prendre pour des coups de tonnerre, n'était en fait que le bruit des pieds et de mes poings martelant le sol et les murs, à en faire trembler sur ses fondations la vieille habitation bicentenaire, située sur le Quai Rive-Neuve.
Cela peut paraître étonnant que, pour un prétexte aussi futile, mon humeur se transforme en cette soupe au lait légendaire. Oui, mais si vous me connaissiez mieux, vous ne seriez plus du tout surpris.
Je fais partie de cette catégorie d'êtres déphasés, dont le métabolisme psychique réagit de façon inversement proportionnelle à l'amplitude des stimuli externes. D'un rien je fais une montagne. Face à une montagne de problèmes, je me comporte de la façon la plus détachée possible.
Si vous ajoutez à cela l'atmosphère irrespirable qui enveloppait Marseille depuis trois jours, vous comprendrez sans peine que mes tendances capricieuses fussent passablement exacerbées.
Un coup de poing donné trop fort dans le mur -ce qui me fit horriblement mal- me rendit à la raison, et c'est en bougonnant que je dégringolai quatre à quatre les marches de l'escalier. Je me retrouvai sur le Quai Rive-Neuve, étouffant, gondolé d'asphalte fondue, pour foncer comme une dératée, au péril de mes glandes sudatoires, jusqu'à ce bar-tabac qui engloutit quotidiennement une partie de mes économies.
Je suis remontée tranquillement, calmée par la fournaise environnante. L'amour de ma vie était un peu plus enfoncé dans son fauteuil, partagé entre l'anéantissement dû à la chaleur et l'accablement dû à mon mauvais caractère.
Je forçai la dose question enthousiasme, histoire de faire oublier la séance hystérique qui avait précédé.
-Tu ne m'en veux pas au moins ? dis-je, d'une voix qui n'enjoignait pas de réponse négative.
-Non, grommela-t-il, et son non sonnait comme un oui.
Entendant me faire pardonner coûte que coûte, je lui servis un pastis glacé, noyé dans un grand verre où flottait une invicible armada de glaçons.
"Ce putain d'orage, il va se décider à crever", pensai-je, en tentant des incantations shamaniques, me balançant d'un pied sur l'autre, esquissant des gestes rappelant vaguement la danse de la pluie pratiquées chez les Sioux.
Le pauvre chéri en eut le tournis.
-Tu ne peux pas te calmer ? Tu me fatigues...
-J'essaie de faire pleuvoir...tu vois pas ?
-Il viendra pas cet orage.Ca fait dix ans qu'il n'y en a pas eu un vrai à Marseille.
Nous étions à la veille du 15 septembre, et cela faisait exactement deux mois et demi qu'il n'était pas tombé une goutte d'eau sur toute la région.
-Je te dis qu'il viendra...je le sens...
-Bah ! Pour ce qui est des orages, tu t'y connais !
-Ca veut dire quoi ?
-Stop ! ne recommence pas. J'ai eu ma dose.
-Je me demande comment tu fais pour me supporter...parfois.
-Moi aussi...par moments.
-Peut-être à cause de ça, dis-je en commençant à retirer mon tee-shirt.
-Ah non ! pas maintenant ! je suis trop crevé.
-De toute façon, j'ai trop chaud moi aussi.
Il était huit heures du soir, et le soleil n'était toujours pas apparu de la journée. Au contraire, les nuages, de plus en plus nombreux, continuaient leur réunion au sommet. Un véritable symposium de cumulus accumulés, boursouflés, noirs comme la peste...Je n'en avais jamais vu de si charbonneux...comme des morceaux de nuit qui se chevauchaient, se bousculaient, s'alourdissaient dans une sorte de bacchanale céleste et infernale. Une véritable vision d'apocalypse. Ca me rappelait une nouvelle de Stephen King : "Brume", où l'on voit une petite ville américaine se faire engloutir par un brouillard maléfique...
-Ca me fait peur ce ciel noir, et en même temps, ça me plaît...
-Don't worry, be happy, me répondit-il avec ce sens de la répartie cloche en stock qui finit toujours par m'agacer.
-Mais je ne m'en fais pas du tout.Au contraire, plus il y aura d'éclairs, mieux je me porterai.
J'ai une véritable passion pour les orages, il m'arrive même de les observer au téléscope. Toute petite,  je passais toujours mes vacances dans le Sud-Ouest, chez mes grands-parents, une région fertile en foudres et tonnerres de toutes sortes. Les nuits où le ciel se zébrait, en proie à une séance de flagellation cosmique, je réussissais toujours à tromper la vigilance de mes parents inquiets, pour me glisser à l'extérieur de la maison, pour courir tête nue m'offrir en pâture aux Dieux de la tempête. J'ai toujours réussi à passer au travers des cataclysmes naturels, mais jamais aux gifles en retour, administrées par la main de mon ombrageux paternel, de qui au passage, j'ai hérité le caractère apocalyptique.
On rebat tellement les oreilles des gens avec les dangers des phénomènes atmosphériques ou telluriques...peut-être pour qu'ils ne pensent pas qu'il en existe d'autres, moins naturels et plus sinistres à mon avis.
...
Neuf heures du soir. Nous étions en train d'essayer de déglutir quelques biscuits apéritifs (qui constituent notre ordinaire, vu que la majorité de notre budget alimentation passe en pastis et alcools variés, dégustés nonchalamment au Bar de la Marine) lorsque le vent se leva.
En un instant, il se mit à faire presque froid.
-Ca y est, dis-je, il arrive.
-Attends un peu, si ça se trouve le vent va chasser les nuages...
Comme pour le contredire, un coup de tonnerre, digne du grand Stentor lui-même, lui coupa la parole et tous ses effets.
Presque simultanément, une main non identifiée donna trois coups de sonnette à la porte d'entrée.
J'appuyai sur l'interrupteur et laissai la porte entrebaillée. On entendit des pas précipités dans l'escalier.
-C'est nous, dit une voix, facilement identifiable, caverneuse en diable, comme calquée sur le coup de tonnerre précédent.
Un couple de délurés exubérants, l'un aussi grand, fort et blond que l'autre était petite, fine et brune nous fondit littéralement dans les bras, pas plus épuisé que ça après les terribles épreuves climatiques de ces derniers jours.
Sébastien et Gaëlle...je les aime bien ces deux-là. Ils ont ce comportement d'enfants irresponsables et un peu fous qui en agace plus d'un. Quant à moi, j'ai d'une part un caractère tellement infantile que je serais mal placée pour trouver à redire, et d'autre part, je trouve qu'ils détonnent tellement sur la morosité rituelle qu'affecte presque systématiquement la soi-disant jeunesse, qu'ils en deviennent plus qu'agréables à fréquenter.
Instantanément, la maison se mit à ressembler à une ménagerie, entre les couinements de l'une et les grondements de l'autre.
-Oh les amorphes ! faut vous secouer, on ne va pas rester là toute la soirée ! s'exclama Gaëlle.
Sébastien se mit à tambouriner comme un sourd sur ce tam-tam minuscule auquel l'amour de ma vie tient comme à la prunelle de ses yeux.
Une bonne demi-heure se passa, entrecoupée de ragots et racontars en tout genre (produits par la partie féminine de la population) et tentatives musicales plus ou moins réussies (productions exclusivement masculines) sur fond de coups de tonnerres de plus en plus puissants.
-Celui-là, je te jure, il est culotté ! s'il m'avait dit ça à moi...
PLOING ! PLOING !
-Ben ! tu sais ce qu'il a dit sur toi ?
BOUM ! BOUM !
-...que tu...
BROOOM !
-Quoi ?
PLOING ! PLOING !
-Que tu étais complètement folle et marginale !
BOUM ! BOUM !
-J'hallucine ! mais je vais le tuer celui-là !
PLING ! PLING ! PLING !
-Mais tu t'en fous ! De toute manière, il dit ça de tout le monde...
BROOOMMMM !
-Avec sa pétasse...il peut parler !
-Non mais t'as vu comment elle était habillée l'autre fois ? Un monstre, un vrai boudin !
BOUM ! BOUM !
-Une dorade !...oh ! regarde les éclairs ! c'est vraiment hallucinant !
-Oh ! ils commencent à m'agacer ceux-là avec leur musique !
Je me jetai sur l'ampli pour guitare et l'éteignit.
-Non mais t'es pas un peu fou ? Avec l'orage qu'il fait, tu vas t'électrocuter !
Ce cher amour me jeta un regard désespéré version "génie incompris de tous" et continua à gratter sa guitare, dans un silence relatif cette fois-ci.
Histoire de nous changer les esprits, Sébastien fit une proposition, pas vraiment originale, mais de toute façon, qu'est-ce qu'on pouvait faire d'autre...?
-On descend boire un coup à la Marine ?
...
Deux heures plus tard, nous étions toujours calés bien au chaud dans le fond du bar, abrutis par les demis et pastis successifs, plus ou moins prolixes question conversation, secoués par les coups de tonnerre qui n'en finissaient pas.
-Moi, j'ai bien envie d'aller voir l'orage au bord de la mer...
C'était Sébastien qui venait de parler. Sébastien, l'homme des propositions en tous genres...
De toute façon, c'était toujours mieux que de s'enterrer comme des ivrognes jusqu'à très tard dans la nuit. Ca nous sortirait un peu des mauvaises habitudes, qui consistent à s'enfermer au milieu de gens tout aussi désoeuvrés que nous, faisant semblant de s'amuser, en déplorant qu'il n'y ait jamais rien à faire à Marseille.(...)

29/01/2010

Cosmétologie

C'était le contretype parfait de la multinationale à l'américaine. Ca sentait la patine, l'ancien, le secret jaloux et inutile. A quelques pas de l'Ile de la Cité, dans une rue feutrée, qui fleurait bon sa banque, sa société d'assurances suisse, ses ambassades et ses hôtels plus très particuliers, une simple plaque soigneusement entretenue, mais qui brillait d'un éclat terni par les âges :
la Française de Cosmétiques
- Laboratoires Archambault -
Maison fondée en 1881
Il fallait sonner, s'annoncer distinctement, monter ensuite quelques marches jusqu'à un ascenseur délicieusement Art Déco qui ne comportait aucune touche d'étage. Il vous déposait là où vous étiez attendu, tout simplement. Un clavier à touches permettait sans doute aux employés d'accéder aux étages grâce à un code secret. (Le High Tech va parfois se loger dans des lieux si surannés qu'il prend là tout son sens...). A la réception, une jeune femme d'environ trente ans, réplique presque conforme de la toute dernière campagne d'Ange Rose, aux ongles d'une couleur invraisemblable, vous accueillait, toute d'or et d'émail, la peau tellement lisse qu'on l'aurait crue image retouchée sur papier glacé.
Elle m'introduisit dans une salle d'attente qui était également une sorte de Musée Archéologique retraçant l'histoire de la firme prestigieuse : de Rêve d'Orient à Pagode, en passant par Satinelle et Peau de Velours, pour finir sur Fleur de Lupin et Ange Rose, ses plus grandes créations étaient présentées ainsi que ses plus célèbres affiches publicitaires. Des brumisateurs diffusaient le parfum Best-Seller d'Archambault : Orange Amère. Difficile de ne pas être dans l'ambiance. Je n'étais pas seul dans cette immense salle ; une dizaine d'autres candidats attendaient également. Il y en avait pour tous les goûts et pas que les meilleurs : jeunes crooners d'HEC ou d'ailleurs, vieux briscards aux canines jaunies et érodées par trop de responsabilités, élégantes sûres de leur fait gainées de soie et de certitude, pubards cocaïnomanes aux costumes taillés dans les années 80, un échantillon de ce qu'on retrouve sur les rangs à chaque fois qu'une firme prestigieuse recrute un nouveau Directeur Marketing.
C'était l'agence Lewitt and Partners qui m'avait contacté il y avait de cela deux mois. J'étais encore en poste chez Grossman Stores, au siège de New York, responsable des Achats Produits de Luxe et je m'étais fait une redoutable réputation chez les fournisseurs, démontrant du même coup que les français ne sont pas toujours des gravures de mode à ventre mou. Enfin, ils se rendaient vite compte qu'il ne fallait pas se fier à ma mise impeccable et mon allure de jouvenceau. On m'avait d'ailleurs surnommé...
«French cleaning ?  C'est comme cela qu'on vous surnomme je crois ?» (Allusion au nettoyage à sec auquel je soumettais plus d'un malheureux fournisseur...)
La femme qui me faisait face paraissait bien renseignée mais c'était la moindre des choses. La femme... je devrais dire la Grande Dame, la Duchesse, qui trônait à son bureau avec cette négligente hauteur qui fait les Altesses Royales. (J'avais une grand-tante qui avait cette allure-là et je dois dire qu'enfant j'ai tremblé plus d'une fois devant elle...) A vrai dire, je tremblais presque, pour la première fois dans ma vie professionnelle. Elle me fit l'effet d'une bombe glacée, d'un miroir sans tain, de quelque chose d'impalpable et violent à la fois. Elle ne souriait pas, ses yeux étaient la seule partie mobile de son visage. Elle avait toutes les caractéristiques d'une fille de vingt ans, y compris la voix, et pourtant quelque chose me disait qu'elle était beaucoup plus vieille que ça... Pour le reste, elle collait à mes critères physiques qui sont plutôt simples : plus d'un mètre soixante-dix, moins de soixante-dix kilos, les cheveux longs et raides et la poitrine altière. Qu'elle ait les cheveux plus noirs que le Noir, la peau plus blanche que le Blanc et les yeux plus verts que le Vert ne faisait qu'ajouter à la perfection de l'ensemble.
- Liliana Salviati...
Elle me tendit une main aux ongles longs et impeccables, qui n'étaient pas vernis... d'ailleurs elle ne semblait ni maquillée ni parfumée... curieux.
- Cela semble vous étonner, que je ne serve pas d'enseigne vivante aux produits de la Française des Cosmétiques...
Elle se recula d'un pas comme pour juger de l'effet de son entrée en matière.
-  Vous avez une hôtesse d'accueil qui s'en charge très bien, à ce que je vois.
- Samantha ? Elle se débrouille bien en effet.
Elle me fit asseoir dans un immense canapé de cuir, véritable piège dont on ne se relevait qu'avec peine. Elle même prit place dans un fauteuil plus austère qui lui permettait de dominer la situation.
- Vous ne semblez pas étonné d'être reçu dans de telles conditions. Avoir attendu toute l'après-midi, être le dernier des candidats, tout cela ne semble pas avoir de prise sur votre humeur ni votre attitude.
- Madame, j'ai été élevé dans une vieille famille française, vaguement aristocratique, où l'on apprenait que la patience et le contrôle de ses émotions sont les vertus suprêmes de l'homme bien né. Et puis, c'est un juste retour des choses, j'ai pour habitude d'imposer ce genre de guerre des nerfs à mes fournisseurs.
Elle goûta mes paroles comme du petit lait. Je lui plaisais, c'est sûr.
- Vous ne vous étonnez pas non plus de l'entretien peu orthodoxe auquel vous êtes soumis. Une seule personne, une femme de surcroît.
- Vous savez, je suis un peu lassé de ces pompes inutiles, de ce cirque sans joie auxquels les grandes firmes ont coutume de se livrer. Il faut savoir s'adapter, accueillir chaque circonstance avec un oeil neuf, curieux de vivre et d'apprendre.
- Bien, vous savez répondre, vous avez de la classe, vous êtes intelligent. Pour le reste, je connais vos états de service. Aucun doute, vous êtes l'homme qu'il me faut. Un verre de Tokay ?
Je lui répondis, bien sûr, sans que ma voix ne tremble, sans manifester le moindre enthousiasme, fidèle à ma ligne de conduite... Et pourtant, je bouillais intérieurement, j'avais envie de sauter jusqu'au plafond richement lambrissé. La Française des Cosmétiques, le rêve absolu pour un homme de ma trempe !
Elle plongea ses lèvres dans un magnifique verre à vin du Rhin, or et anis, s'attardant longuement sur la première gorgée, avec une sensualité presque choquante. Pour me donner une contenance et éviter de trop la regarder, je fis deux pas jusqu'au mur où s'étalait une toile de Lucian Freud, particulièrement rose et violine.
- Un très grand peintre... serait-ce une version publicitairement incorrecte d'Ange Rose ?
- Merveilleuse idée... quoiqu'un peu élitiste, n'est-ce pas ?
Elle réfléchit un instant ; elle me prit presque au dépourvu avec une question qu'elle aurait dû poser plus tôt.
- Que savez-vous au juste de la Française de Cosmétiques ?
Trois secondes pour mobiliser mes batteries et je répondis.
- Une vénérable institution qui règne aujourd'hui sur un véritable empire du luxe, un peu vieille garde dans ses choix stratégiques, ignorant ostensiblement les supermarchés de tout poil, refusant de sacrifier au culte du marché de masse, fournisseur exclusif des dernières têtes couronnées et plus nombreuses têtes urnisées, reprise récemment par un mystérieux investisseur. Ceci laisse à penser que les choses vont bientôt changer. Ce qui ne laisse pas de poser certaines difficultés puisque je crois savoir que le dernier rejeton Archambault conserve un poste au sein de la société malgré le rachat de toutes ses actions.
- Vous êtes divinement renseigné, Monsieur Thibaut de la Renardière, à une exception près... le mystérieux investisseur n'est autre que... moi-même.
- Peut-on savoir...
- Pas pour l'instant, taisez-vous. J'ai de grands projets pour l'avenir. J'ai toujours rêvé, en fait, de diriger une entreprise de cosmétiques. Pour moi, il n'y a rien au-dessus de la beauté d'un être humain parfaitement entretenu. Mais, ce que je ne supporte pas !...
Malgré le changement de ton, son teint ne s'altéra pas, ne vira pas au rouge, manifestation exemplaire de colère froide...
- ... c'est que la plupart des gens soient privés du plaisir d'utiliser de bons produits !
Elle se radoucit avec violence.
- Vous, qui êtes un as du marketing, qui êtes l'héritier du bon goût et de l'élégance française, vous allez m'aider à relever ce défi !
Elle ne doutait de rien, tout à son petit spectacle, un peu loufoque et excessif. Aurait-elle été un peu moins belle, il en devenait ridicule. Mais là, c'était touchant. J'ai souvent vu de grands patrons se comporter comme des gamins, en public et en privé ; c'est un phénomène classique, il faut être puéril pour se prendre autant au sérieux. Liliana Salviati battait tous les records mais je n'en avais que plus envie d'être à ses côtés dans le combat. Avec une telle égérie à la barre, ou le bateau coulait ou nous allions au bout du voyage...
J'en avais un peu assez des WASP et de leur monde terne. Je voulais revenir dans la vieille Europe, seule véritable Babylone de tous les excès. Là-bas, que ce soit à Los Angeles ou New York, à Chicago ou Boston, je n'avais rien vu qu'un univers de besogneux, d'ouvriers du portefeuille, de gagneurs aseptisés, incapables de perdre, si faciles à berner pourtant...
Il n'y avait plus à hésiter. Je fis cependant comme si... au bout de quelques minutes de silence :
- Mystérieuse Liliana Salviati, je serai au travail dès que vous le souhaiterez.
- Réfléchissez donc un peu avant de vous engager !
- De telles propositions ne se refusent pas. Mais parlons donc un peu des termes du contrat...
- Voilà qui est bien amené ; vous êtes un enthousiaste modéré. J'aime ça, je suis moi même trop excessive. Disons, cinq millions sur la première année, plus intéressement de 1 % aux bénéfices. Je vous fais mettre tout cela noir sur blanc par mes conseillers juridiques et nous signons votre contrat au plus vite, qu'en pensez-vous ?
Que pouvais-je en penser ?
- Du bien, rien que du bien.