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24/05/2011

"L'art de la philosophie ne vaut que s'il est un art de la guerre"

Petites remarques à l'attention de l'élève BHL.
1) La philosophie (qui ne s'érige en aucun cas en art) est un concept post-présocratique (j'adore ce genre de salmigondis... désolée) destiné à désigner de manière élégante la prise de tête introspective dont sont coutumiers les êtres au cerveau trop fait (c'est à dire ceux qui font tout un fromage de la condition humaine et de sa garniture décorative). Il n'est que la prérogative d'une poignée d'occidentaux en mal de compréhension du monde et n'a en aucun cas prétention à l'universalisme.
2) Attribuer une quelconque vocation utilitariste à la Chose Philosophique est en soi une hérésie. Je me souviens de mon éminent prof de philo en Prépa et de son air furieux alors qu'un des plus ignares de mes camarades de classe venait ainsi l'apostropher : "Monsieur, au fond, ça sert à quoi la philo ?". Philosopher ne sert à rien et c'est bien ce qui en fait toute la grandeur et la vanité. Car vanité et grandeur vont souvent de pair, ce qui n'est pas votre cas, élève BHL, à ce que je peux comprendre de votre aphorisme.
3) "ne vaut" : voilà bien où le bât blesse, dans le sens où attribuer une quelconque valeur à ce qui doit en être dépourvu pour y puiser sa véritable force, inscrit une pratique vaine, un cheminement personnel, en tant que partie prenante d'un système de prise de paroles dont le fonctionnement serait purement économique.
4) Art de la guerre : vous convoquez le spectre "tartalacrèmiste" (ne voyez, dans l'utilisation de la tarte à la crème, aucune allusion à vos déboires avec un célèbre anarchiste belge) de Sun Tzu sur l'autel de vos prétentions hystérico-matérialistes. Sachez que l'ouvrage éponyme du sino-stratège n'est en rien l'oracle absolu éclairant chacun de nos velléitaires aspirations. Il n'est que ce qu'il est : un traité de stratégie militaire, élaboré dans un contexte de technologie archaïque, de référents spécifiques à son époque, tant moraux qu'historiques... Il faut cesser de faire de cet ouvrage, certes divertissant, le parangon de toutes nos projections humanitaro-industrielles.
5) Elève BHL : l'aphorisme est un art, en quelque sorte, si vous voulez, pratiqué à travers les âges et les civilisations. En quelques mots parfaitement équilibrés et remplis de sens, la pensée se déploie et se dévoile. Mais sa portée est avant tout émotionnelle et esthétique. C'est un rudiment de pensée, un fast food philosophique et... plus que tout, une ouverture à la véritable quête de sens, une échancrure sur une magnifique paire de nibards métaphysiques ou phénoménologiques, dans laquelle il convient de se pencher.
Conclusion : hélas, votre échancrure cache une splendide paire de prothèses mammaires siliconées. C'est de la posture, du fake, de la pose et de la Correct Attitude. Vous me permettrez de préférer la compagnie de Spinoza ou Nietszche, en ce qui concerne les penseurs lumineux et minimalistes.
Vous serez donc prié de revoir votre copie, d'ici la prochaine interro écrite...

17:38 Publié dans Polemos | Lien permanent | Commentaires (0)

17/05/2011

EKKYKLÊMA (bis)


Nous sommes tour à tour les animaux du cirque, les foules éructantes, les yeux indélicats, les scrutateurs en fond de salle et les hurleurs du premier rang...

Parce qu'elle nous sera à jamais inconnaissable, partielle et indicible, la Vérité nous filera entre les doigts, recomposée et remâchée, afin que nous puissions la digérer.

Il est de ces effondrements Macbethiens qui déboulent en plein coeur et galvanisent le corps social.

La Tragédie en direct est notre pitance. Elle est multiforme et infiniment renouvelable : qu'il s'agisse d'une gamine s'enfonçant inexorablement dans la boue, d'un gamin jeté dans un sac à la rivière, de bombardements incessants sur d'exotiques destinations, de tours dézinguées de leur piédestal hiératique, de maléfices radioactifs à n'en plus finir, d'un Puissant cloué au pilori, toujours le même scénario. La contemplation, béatifique moelle de boeufs spectateurs puis la philosophie au boutoir puis la logorrhée vermifuge puis l'oubli à géométrie variable...

Nous ne pouvons gloser que des effets, pas des affects.

Tandis qu'on expurge les boîtes noires d'un moultième crash aérien, le mystère, le seul et éternel Mystère reste entier.

Ce qui se loge dans la Boîte Noire d'un être humain.

Et ceux qui se targuent d'avoir des certitudes ne savent rien.

Nous ne savons rien.
Nous sommes ignorants.
Nous ne connaissons plus nous-mêmes.

Fin de l'Acte X

16:45 Publié dans Polemos | Lien permanent | Commentaires (0)

09/05/2011

DU GRAND MONDE ET DE SES PETITESSES

Généralement, il est de bon ton, dans un milieu qui ne s’autorise pas grand-chose, par ailleurs, d’organiser une de ces soirées mortelles où la maîtresse de maison (on utilise encore cette expression désuète, ça fait genre « la femme s’est tellement affranchie de tout qu’elle peut même endurer le poids des traditions ») se livre à des expériences culinaires sur des cobayes qu’il convient d’appeler « des amis très chers ». Il s’agit en général de commensaux nantis d’un style de vie honorable, sur lequel il est particulièrement bien venu d’insister en toute circonstance. On y trouve toujours un toubib, (c’est pratique un toubib, on peut lui refourguer la réserve de gnôle dont personne ne veut ), deux ou trois cadres supérieurement incompétents, qui n’encadrent rien, surtout pas leur boulot, éventuellement un fonctionnaire, de préférence pas assermenté, diverses relations aux professions ésotériques, mais peu importe pourvu que ça leur rapporte des pépettes, et qu’on puisse s’exclamer au beau milieu d’une conversation : « on peut vraiment gagner du pognon avec ça ? ».
Généralement, la Bobonne Bobo a sorti la veille son Collector intégral « Elle Cuisine » pour trouver LA recette chiadée et improbable qui va provoquer la stupeur générale et, parfois même, une épidémie de vidage d’intestins mémorable, que les portions incongrûment réduites dans l’assiette ne laissaient en rien présager. Le Bobon de la Bobonne Bobo s’est, lui, chargé de l’assortiment éthylogène, légitimé en cela par une pseudo science œnologique qu’il a puisée dans le Parker de l’année, autant dire qu’il n’y connaît rien, surtout lorsqu’on sait qu’il a arpenté les mouroirs à bouteilles du Carrouf du coin, se fiant aux estampilles mensongères de ces franches rigolades que sont les proliférants concours viticoles, attrape-nigauds notoires des bouchés du palais.
Généralement, les conversations sont aussi basses du plafond que le Mas restauré dans un quelconque recoin paumé des Alpilles où résident (on ne dit pas « vivre » dans ces milieux-là, ça fait vulgaire) les hôtes « parfaits sous tous rapports, surtout les rapports qui se voient, c’est-à-dire les rapports sociaux ou prétendus tels ».
On commence par le patrimoine génétique, c’est-à-dire les gniards : chacun rivalise de superlatifs pour qualifier leurs (en réalité médiocres) résultats scolaires, leur personnalité forcément hors du commun et leurs capacités sportives étonnantes. Évidemment, personne n’avouera jamais devant ses pairs que ses mioches sont pareils en tout point à ceux des autres, c’est-à-dire tout à fait ordinaires. Si l’un d’entre eux fait preuve d’un tant soit peu d’originalité (il ou elle s’est récemment fait poser un implant sous-cutané ou s’est pris d’une passion dévorante pour les jeux de guerre en réseau néo-nazis), on hochera la tête avec commisération en direction des malheureux parents, lesquels feront semblant de prendre un air K2R en sortant quelques anecdotes sur leur propre jeunesse délurée, ce qui ne trompera personne, bien entendu.
Ensuite, on passe aux sujets d’actualité. On évite soigneusement de parler politique, quoique, de toute manière, tout le monde autour de la table ait sensiblement la même opinion : on est centre mou et ventre à terre. Comme personne n’est capable de faire une différence significative entre toutes ces jolies étiquettes colorées et totalement interchangeables, on achève là bien vite les petits chevaux du PMU démocratique truqué, par un : « de toute façon, ce qui est inquiétant, c’est le retour du Fascisme généralisé ». (C’est pratique, le Fascisme, c’est un peu le Croquemitaine des grandes personnes, comme l’a été un temps le Communisme, pour la bourgeoisie d’avant la bourgeoisie d’aujourd’hui, qui, elle, préférait le Fascisme, alors que celle d’aujourd’hui juge de bon ton de se dire un tantinet Communiste… Vous suivez ?)
Puis, passage par la case distributeur de cacahouètes, c’est-à-dire le boulot, le turbin, le taf, l’indispensable « Sésame ouvre-moi en deux et mets-le moi bien profond ». Naturellement, de ce côté, tout va trrrrrrrès bien, tout le monde est trrrrrrrès heureux de son facteur accomplissement. Une fois débitée la cohorte de mensonges nécessaires à la cohésion sociale, quelques illuminés se sacrifient pour le groupe et entonnent un Tartuffesque : « N’empêche, des fois, je préférerais être caissière à Casino… Plus de souci, plus de responsabilité, le rêêêêêve !! » (Il y a aussi la version chevrier à Antraygues ou encore bénévole à Médecins Sans Figure, selon les humeurs du moment).
Enfin, le véritable sujet pour lequel « tout le monde il est réuni autour de cette table pour célébrer l’œcuménique connerie mondiale » : y’a-t-il des malheureux dans la salle ? À ce moment-là, bien entendu, tout le monde se campe sur ses positions. Chaque Bobon empoigne sa Bobonne par le bout le plus charnu : qui un genou, qui une épaule, qui une cuisse, qui un téton (« merde, fallait pas ? désolé chérie, je sais pas ce qui m’a pris ! »). Peu importe s’il y a encore quelques heures, l’eau domestique s’était légèrement gazéifiée, peu importe si tout le monde a exploré les moindres recoins blêmes de sa couche conjugale à la recherche du panneau Exit, peu importe si l’on s’est encore demandé au réveil ce qu’on avait bien pu trouver à cette rombière fatigante, à cette tête de lard si peu ragoûtante, personne n’en conviendra devant les autres. Ça ne se fait pas, ou alors, à la surprise générale, histoire de provoquer un unanime : « Ils allaient si bien ensemble !», qui relève encore une fois de la Tartufferie ci-dessus évoquée.
Bref, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et chacun se bise à la fin de la Farce Pateline en se promettant de remettre ça le plus vite possible.
Ça sert à ça, les soirées entre amis, entre couples du même monde : ça entretient, comme on dit, la convivialité et l’humanité, le fameux Lien Social, que chacun s’échine à préserver comme une pucelle son pucelage.

Et moi, j’ai quinze ans et je veux mourir. Parce que mes parents ont décidé que j’avais l’âge requis pour les accompagner et découvrir le monde des adultes, me familiariser quoi ! Et j’en ai marre qu’on lorgne mon implant sous-cutané en forme de pentagramme, qu’on me pose des questions sur mon avenir et comment je l’envisage, et si j’ai un petit ami, et si j’ai des rêves…

Quand je serai plus grande et que j’aurai un prétendu chez-moi, j’inviterai : des artistes ratés, des dépressifs déclarés, des alcoolos, des filles-mères, des réfugiés roumains et toute une clique de déclassés sociaux. On boira du gros rouge et on bouffera des chips Eco+ en pissant à la raie des amis de mes parents.

Tout en rêvant secrètement d’une cahute secondaire à l’Île de Ré des Fesses, d’un appart sous les toits Rue de Sèvres « Hé mens phénoménal », d’un boulot à la Défense « de péter les plombs entre les étages » et d’une Xsara Picasso Domite…

Étonnant non ?

18:35 Publié dans Short News | Lien permanent | Commentaires (0)