Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

09/05/2011

LA FILLE SOUS LA NEIGE

Il avait les yeux poudreux à force les avoir frottés.
Il avait les mains calleuses à force de les avoir fartées.
Il était seul dans le grand silence ouaté et opaque d'une neige à peine tombée la nuit précédente.
Il aimait entendre le chuintement de sa planche dans la descente. Cela lui faisait penser aux battements des ailes d'un Harfang des Neiges se livrant au rapt nocturne de quelque créature à sang chaud, terrorisée par cette mort venue des airs.
Il aimait sentir les picotements glacés sur son visage à peine protégé contre les rayonnements solaires d'altitude. Il le savait, ce soir, il aurait la peau cramée, il aurait du mal à dormir, mais il se serait infligé ce qu'il aimait le plus : la douleur persistante, mêlée au plaisir de l'instant...
Il faillit heurter un rocher qui effleurait la neige et s'en sortit in extremis. Mais cela ne lui fit pas peur, bien au contraire, il redoubla de vitesse, par quelques relances bien ajustées. Il dévalait la pente, il dévalait, il avalait la piste, il avalait, il ravalait ses larmes, il ravalait. Elle le valait bien, au fond, elle le valait...
"Si j'arrive tout en bas, sans tomber, cela voudra dire qu'avec elle, je ne tomberai jamais. Mais... Ce n'est pas pour cela que je vais jouer les prudents. Bien au contraire. Je suis un inconscient, autant l'être jusqu'au bout. Pour moi, pour elle. Prendre les risques les plus inconsidérés, c'est la seule façon de voir jusqu'où vont mes limites. Si tant est que j'aie des limites..."
Alors qu'il était presque arrivé au bout, il l'aperçut dans la neige. Il savait, finalement, qu'il l'y trouverait.
Elle était nue dans la neige, étrange spectre blanc aux bras, aux jambes et aux doigts écartés, le visage enfoui dans la poudre, ses cheveux en bataille formant une tache couleur de sang séché sur le tapis immaculé. Il voyait son dos et ses reins offerts à la caresse du vent glacé qui soufflait entre les ravines et les bosses intactes, à cette altitude où ne venaient que les intrépides, comme lui...
Nul besoin de décrire l'état dans lequel cette vision miragière l'avait mis...
Mais il resta stoïque, extérieurement. Il ne tomba pas. Il descendit de sa planche et s'approcha de la forme allongée.
La fille des neiges... elle était venue, là, on ne sait comment... Par la voie aériennes des rêves, par la voie souterraine des vices cachés ? Peu importe... Elle était là, elle ne bougeait pas, elle attendait qu'il ôte ses gants et pose ses mains gelés là où son corps était le plus chaud, le plus bouillonnant de désir... Il se mit à genoux dans la neige et glissa ses mains entre ses jambes. Elle ne bougeait toujours pas. Alors il les enfonça encore plus profondément en elle, d'un mouvement tout à la fois rageur et éperdu. Il voulait la toucher encore plus au coeur, posséder la moindre de ses entrailles, l'ouvrir, la déchirer pour qu'elle n'ait plus la force de se relever et qu'elle finisse étouffée sous son poids...
Il s'aperçut un peu tard qu'il fourrageait la neige, qu'il entaillait la poudre, qu'il défonçait la croûte gelée et qu'il était seul, ce matin-là, dans le grand silence. C'est le cri strident d'un Aigle Royal, fendant les airs à la recherche d'une maigre proie esseulée, qui le fit revenir à la raison.
Il eut un petit rire crispé et gêné et se dit qu'il avait vraiment l'air d'un grand couillon, à la chercher, comme ça - sa congénère dégénérée -, au fond des congères.
Alors il remonta sur sa planche et finit de dévaler la piste.
Et il ne tomba pas...

18:31 Publié dans Short News | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.