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09/03/2010

EVERJUGEND

1

A part une certaine façon de se frotter le nez et de rejeter ses cheveux en arrière, Amélie était une jeune fille sans signe particulier. Elle avait le visage normalement modelé, des yeux d'une couleur standard, une taille moyenne et une intelligence qui lui avait permis d'arriver au lycée avec difficulté mais sans beaucoup de bonne volonté. Amélie se moquait bien, au fond d'elle, de n'être qu'une de ces créatures insipides qui n'attirent jamais le regard des plus beaux de la classe ; son père était l'un des plus grands avocats d'Aix-en-Provence, elle habitait la plus belle villa de Puyricard et passait tous ses hivers à Megève. Cela suffisait à la rendre intéressante et l'on oubliait vite son manque de beauté. Surtout que, elle l'avait remarqué l'expérience venant, les jolis garçons étaient de plus en plus indolents et enclins à se reposer sur les filles pour assurer leur avenir. Il y avait celles qu'on baisait et celles qu'on rêvait d'épouser. Elle avait choisi de boxer dans les deux catégories. Elle aguichait et laissait croire, elle faisait miroiter sa marchandise patrimoniale comme une prostituée ses résilles et son cuir, sans jamais s'abaisser à conclure. Au final, elle choisirait qui elle voudrait et ne se donnerait qu'à son élu, celui qu'elle aurait acheté. Quoiqu'il arrive, quelles que soient ses relations avec son paternel, elle disposait déjà d'un héritage n'attendant que sa majorité pour être dépensé. D'ici la fin du mois d'août, époque à laquelle elle fêterait son dix-huitième été, elle avait encore trois mois pour se décider. Elle avait déjà une vague idée de ce qu'elle ferait : ce ne serait pas quelqu'un de son clan. Amélie, depuis plus d'une année, adhérait secrètement à un parti confidentiel d'extrême gauche. Voilà plus d'une année qu'elle s'était disputée avec son père sur la question des sorties, qu'il défendait formellement après dix heures, sur la question des Scouts, qu'il lui enjoignait de continuer à fréquenter assidûment, sur la question de la religion, qu'il voulait chrétienne et traditionaliste, quant à la politique... Le lendemain même, elle s'incrustait dans une discussion entre jeunes de la Fac de Lettres, ayant séché les cours du vendredi, se faisait accepter parmi eux avec d'autant plus de facilité qu'elle venait d'un monde bourgeois ultra-libéral et catholique qui n'attendait plus qu'eux pour disparaître à jamais. Voilà une année qu'elle collait des affiches, participait à des manifestations anti-mondialisation, à des colloques sur l'aide raisonnée au Tiers-Monde et jamais son père ne s'en était aperçu. Elle continuait à fréquenter les Scouts et pouvait par ce magnifique parallélisme des activités militantes des deux bords, constater avec beaucoup de surprise que les plus enclins au seul vice qui la préoccupait se recrutaient plus parmi les maigrelets porteurs de foulard bleu que chez les non moins maigrelets étudiants en sociologie. Mais son choix ne se porterait ni sur les uns ni sur les autres. Amélie ne rêvait que d'un seul genre de garçons : ceux qui ne vont ni à Saint Cyr ni à Normale Sup, ceux qui s'arrêtent avant, n'ont pas grand chose à dire, des mains d'homme et portent des regards de feu, surtout sur les filles bien élevées comme elle. Elle entretenait donc une triple vie : sage dans son monde, docile dans sa tribu politique et totalement irraisonnée par ailleurs lorsqu'elle réussissait à s'échapper dans ces boîtes de nuit d'un autre âge que vomissent les jeunes gens bien nés ou du genre intello, où l'on écoute à peu près la même musique mais pas de la même façon. Là, on se précipite sur la donzelle esseulée, on l'invite de façon balourde, on en vient vite aux mains et plus si affinités, même les plus ténues, on consomme et l'on passe à autre chose. On repart, version tuning et crissements de freins, boum boum boum de musique pour radio FM, avec à son bras la fille qui fera passer la nuit... Inutile de dire ce qu'elle pouvait provoquer dans ce monde de maquereaux en herbe, plus préoccupé du physique de leur dernière Turbo que de celui de la généreuse donatrice, pourvu qu'elle
ne soit pas trop moche. C'est dans cet univers surchauffé, puant la bière et le cambouis mal lavé, qu'elle avait rencontré celui qu'elle avait appelé le Jeune Dieu. Il était à peu près aussi jeune qu'elle, plutôt du genre schizoïde, du moins un dyslexique pas mal agité, il ne pensait qu'aux filles et à son physique, ou l'inverse selon la période, il était beau à en crever de jalousie, à en faire mal au cœur des plus endurcies, il n'avait pas grand chose dans la cervelle, mais il était profondément malheureux et c'est peut-être cela qui avait fait pencher le cœur d'Amélie. Elle ne pouvait éradiquer comme ça, d'un rien, des années de scoutisme et de principes d'amour de son prochain. Elle avait vu la beauté menacée de désastre et voulait s'employer à la préserver. Cela faisait donc deux mois pleins qu'elle sortait, entre autres, avec lui. Entre autres, car il ne se privait pas d'aller voir ailleurs et elle faisait parfois des écarts elle aussi. Mais, en gros, on pouvait dire qu'ils formaient une sorte de couple à peu près uni. Uni comme on peut l'être à l'âge des virées en boîte, du caractère mal tempéré et des incertitudes quant à l'avenir. Elle ne parlait bien sûr jamais de lui à personne, ni ses meilleures amies ni ses relations politiques ne savaient rien de ce lien qui avec le rejeton d'un vulgaire prolétariat qui l'enfant des classes laborieuses ému des signes de richesse affichés. Elle se voyait bien prenant l'avion pour la première destination venue, farnientant à jamais sur une plage à la Paris Match et se gorgeant de son Jeune Dieu parfaitement intégré à la Jet Set locale. Elle se voyait si bien qu'elle ne vit pas son père arriver sur elle avec le regard d'une objection rejetée voire d'un acquittement raté de peu. Il la sonda vaguement l'air de rien mais elle se fixait à ses yeux, comprenant qu'il y avait quelque chose derrière. Un soupçon, une dénonciation, une certitude ? Elle évita les pièges du mieux qu'elle le put mais ça ne passait pas, il insistait.
- Sais-tu qui s'est adressé à moi pour le défendre, aujourd'hui ?
- Sais pas papa. Je suis pas ta secrétaire.
- Je ne te conseille pas de faire de l'humour, cela n'est pas le moment. Je défends un petit con de trotskiste à la noix qui ne doit connaître la lutte ouvrière que dans des ouvrages poussiéreux et indigestes. Je défends un petit imbécile qui s'est laissé aller jusqu'à braquer le PDG d'une fabrique de farines animales sous prétexte que, je cite, «celui-ci empoisonne les malheureux obligés de se fournir dans les grandes surfaces », je défends un petit débile qui s'est traîné en suppliant alors qu'il méprise ce que j'incarne, habituellement. Je défends Maxime Deschamps, étudiant en DEUG d'Histoire à la Fac de Lettres d'Aix-en-Provence qui m'a dit te connaître très bien et te fréquenter assidûment. Il n'est d'ailleurs pas si bête, disons rusé puisqu'il a fait miroiter cet argument pour m'obliger à l'aider... Qu'est-ce cette Ligue Rouge ?
- Ben, je les connais vaguement. C'est Maxime...
- Il paraît que tu participes activement aux réunions au lieu d'aller en classe. Je ne m'explique pas autrement les notes déplorables du dernier trimestre ! Tu nous as trompés. Tu retournes chez les sœurs à Avignon.
- Je ne retourne nulle part Papa.
- Plaît-il ?
- Eh oui, dans trois mois, à moi les dix-huit ans et l'héritage de Tante Agathe dont je suis l'unique héritière puisque maman est morte...
Et c'est là que son père lui annonça que si elle voulait l'héritage, il faudrait d'abord qu'elle endosse le passif, Tante Agathe ayant plutôt mal géré ses affaires les dernières années de sa vie, notamment à cause de quelques jeunesses un peu empressées à la délester de la plupart de ses biens.
- Tu n'es pas trop déçue ma chérie ?
Elle fut particulièrement désagréable avec le Jeune Dieu ce soir-là. Ce n'est pas lui qui allait retourner passer son bac chez les sœurs dès le mois de septembre ! A moins bien sûr qu'elle ne le réussisse du premier coup. Et les rêves ? Ils ne sont pas un peu trop forts tes rêves ? Réussir le bac, à quinze jours sans avoir rien fait ? Autant se laisser aller dans les bras du Jeune Dieu qui ne comprit pas pourquoi elle céda ce qu'elle lui avait toujours refusé jusque-là et un soir où elle était mal lunée de surcroît.
Le Jeune Dieu rentra chez lui. Il s'appelait en fait Sébastien Louveau. Il n'avait jamais trop fait grand chose dans la vie mais il ne désespérait pas de devenir un aimable rentier. Son but, son rêve, c'était d'avoir assez de fric pour ouvrir un commerce, du style bar-tabac-PMU ou bien Snack à la sortie d'un lycée ou d'une Fac, trimer pendant quinze à vingt, se les faire en or et puis revendre, partir pour quelque vague tropique et terminer sa vie dans une orgie de filles et de fumette à n'en plus finir. Ou bien, si la chance lui souriait et en ce moment elle s'appelait Amélie, ne pas passer par la case bar-tabac-PMU et aller directement au Paradis, charge à lui de se débarrasser d'une Amélie trop encombrante ou bien de lui faire comprendre qu'elle devait s'accommoder de sa façon de vivre. Sébastien monta sans joie les dix marches qui séparaient l'entrée de l'immeuble de l'appartement puant l'ail de ses parents. Belle Cité que ce Jas de Bouffan où l'on était les uns sur les autres, les uns chez les autres, les uns contre les autres comme dans cette chanson qu'il aimait bien et qu'il mettait à fond dans sa voiture. Il regarda pour la nième fois ses parents, son père ouvrier et alcoolique, sa mère ménagère et femme de ménage au noir, la télé bloquée sur le bouton TF1 et qui hurlait quelque jeu pour foule immense et désœuvrée. Il les regarda et les méprisa sans pouvoir dire pourquoi. Qu'avait-il de plus lui qui traînait dans les Rave et se défonçait à coup d'acide et de Hasch ? Qu'avait-il de plus lui qui ne rêvait que de gagner au loto et de se la couler douce de préférence dans un pays où il faisait toujours beau ? Qu'avait-il de plus ? Une seule chose : il n'était pas marqué par la vie, il avait un corps capable d'endurer les martyres de la nuit, les échauffourées du sexe et de la bière, les séquelles de la blancheur du jour qui se lève. Il était jeune, toujours jeune, désespérément jeune. Il entra dans sa chambre en désordre et mit en marche un morceau bien violent, du genre qui décollait les oreilles en chiffons de son cinglé de père, du genre qui recollait la peau flasque de sa givrée de mère. Bien sûr, il savait qu'il allait se prendre la raclée du jour, bien sûr, il savait qu'il finirait par ressortir aussi vite qu'il était entré, bien sûr, il savait que ça paraissait inutile de revenir dans un lieu où l'on ne vous aimait pas. Bien sûr... mais il aurait tellement aimé que sa mère l'aime, qu'elle ait un mot tendre de temps en temps... Bon sang ! il était beau comme un ange, les femmes, les mères sont fières en général dans ce cas-là ! Mais sa mère s'était contentée de l'élever plutôt mal, de le nourrir plus ou moins bien, de se réfugier derrière les décisions de son mari et d'attendre qu'il quitte le foyer pour aller où il voulait pourvu que ce soit le plus loin possible.


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