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28/02/2010

QUATRIEME PARTIE

-Vous ne devriez pas être aussi cavalier avec votre femme, me dit Costanza, une moue ironique sur les lèvres.
-Vous avez raison ! Mais la situation d'homme marié est si difficile à supporter par moments !
-C'est bien pourquoi je suis encore un célibataire endurci... Cependant, j'ai parfois certaines affections pour les créatures féminines. Il y a en elles plus de cruauté et de raffinement qu'en bien des hommes, plus de courage et de volonté aussi. Chez elles, les larmes sont un moyen de reprendre des forces, alors que chez nous, c'est souvent un signe d'abattement. Méfiez-vous, vous êtes loin d'avoir gagné la partie !
-Oh ! Il existe peut-être des femmes d'une autre trempe que la mienne, mais je n'en ai, jusqu'ici, jamais rencontré.
-En êtes-vous bien sûr ?
Cette fois-ci, je me sentais l'esprit libre, la petite phrase insinueuse de Costanza se heurta au mur de mes certitudes.
Celui-ci se sentit-il vexé de mon attitude résistante ? En tout cas, je le sentis dériver dans ses pensées. Après un long silence, il me demanda de le laisser seul jusqu'à l'heure du dîner.
Bien plus tard, il vint frapper à la porte de la bibliothèque, où je m'étais installé triomphalement.
-Un petit verre de Cognac avant de passer à table, cela vous tente ?
-Voilà une excellente initiative, dis-je en me levant.


Quatre verres plus tard, nous passions à table...

Le repas fut vraiment excellent.
Venant de la part de Costanza, je m'attendais à être servi de la façon la plus cérémonieuse, assis au bout d'une immense table, avec mon nouvel ami en vis-à-vis, quelques mètres plus loin, sous la lumière fantomatique d'un chandelier à six branches.
Mais je devais avoir un certain penchant pour le mélodrame, car nous nous sommes retrouvés, Costanza et moi, dans une petite salle à manger, très douillette et meublée sommairement, de part et d'autre d'une table en acajou minuscule, de sorte que le bout de mon nez touchait presque le sien. Le décor, sorte d'harmonie entre le style anglais et les bibelots chinois, était sobre et sans affectation, ce qui tranchait de façon évidente avec le reste de la maison, sorte de fatras organisé et foisonnant de tentures, tapisseries, meubles ouvragés à l'extrême, objets divers s'entassant dans des vitrines.
Le menu se composait exclusivement de plats asiatiques, Japonais, me précisa Costanza. Il ajouta que c'était d'ailleurs le fleuron de la gastronomie extrême-orientale.

Effectivement, je dévorai comme un affamé. Mais ce fut Costanza qui m'étonna le plus. Fidèle à mes clichés romanesques, je l'avais imaginé en ascète, vivant exclusivement d'eau et de racines. Tout au contraire, je me trouvai face à un ogre qui se délecta avec un plaisir évident.
-Mon appétit vous étonne ? dit-il, au bout d'un moment, après avoir ingurgité une quantité industrielle de nourriture. Vous pensiez sans doute que j'étais dégagé de toutes les contingences du misérable genre humain ? Mais vous ne tarderez pas à comprendre que, contrairement à tout ce que l'on peut dire et penser sur les êtres de mon espèce, la chair, sous toutes ses formes, reste un plaisir irremplaçable. Voyez-vous, un comportement fréquent en ce bas monde, consiste à se complaire dans la satisfaction d'un seul instinct, d'une seule envie, au détriment des autres. C'est une grave erreur. Un organisme, quel qu'il soit, fonctionne de façon synthétique et en symbiose avec son environnement. Il existe bien sûr un certain nombre de facultés, plus ou moins développées selon les individus. Mais, pour l'ensemble, il serait proprement absurde de croire que l'assouvissement d'une passion peut s'effectuer sans que le corps et l'âme tout entiers ne soient impliqués dans cette action. L'ascétisme... une foutaise de plus pour des esprits mal éclairés.
Après un court silence, plus théâtral que nécessaire à sa réflexion, il reprit.
-L'homme peut se comparer à une machine sophistiquée, jusque-là, vous m'entendez bien ?
J'acquiesçai en silence.
-Bien, reprit-il. Regardez autour de vous. Plus une machine est complexe, et plus son fonctionnement est soumis à un ensemble de règles auxquelles on ne peut déroger. A la rigueur, un être unicellulaire peut se contenter d'être unidimensionnel. Mais un homme... Sa complexité lui interdit de se contenter du strict minimum. Ou alors, ça devient un imbécile, ni plus ni moins qu'un imbécile. Regardez dans l'histoire : petit à petit, dans un grand mouvement d'abrutissement global, on a voulu débarrasser l'homme de ses fonctions mystiques, animales, surnaturelles. Aujourd'hui, on s'attaque à son appétit, sa soif, son psychisme, et que sais-je encore... On comprend vite alors que le but à atteindre est de transformer l'humanité en troupeau de moutons décervelés, incapables de penser globalement, puisqu'on aura réduit ses capacités mentales et physiques dans des proportions effroyables...
Un bien étrange discours, venant de la part d'un tel homme. D'un côté, il paraissait agir comme s'il méprisait l'espèce humaine, profitant de ses faiblesses et de ses vices, de l'autre, il semblait attristé de la voir se désagréger et sombrer dans la nullité. Mais cette attitude n'était peut-être pas si paradoxale que cela.
Je lui fis part de mes réflexions, et je vis à son expression, combien je devais lui paraître naïf.
-Mais, mon cher ami, cela  n'a rien d'incompatible. Je méprise l'espèce humaine, car elle en est arrivée à un stade où les moyens habituels pour la réformer ne sont plus possibles. Par contre, mes méthodes permettront peut-être de restaurer un ordre, une harmonie qui font défaut, et dont je suis profondément, inlassablement nostalgique.
En ce qui me concernait, peu m'importait, finalement, que l'avenir se déroulât d'une façon ou d'une autre. Pour autant que je puisse assouvir mes inavouables fantasmes, le reste m'était égal.
Costanza devait deviner les moindres de mes pensées, et notamment, tout ce qui touchait à ma profonde indifférence envers le reste du monde, et quelque part, cela devait l'attrister et l'irriter, car il se lança à nouveau dans un de ses discours-fleuves.
-Mon cher Jean, vous vous complaisez dans une attitude qui n'est pas digne de vous. Depuis que j'ai la chance de connaître votre oeuvre, je me suis fait une idée précise de votre personne, alors même que je ne vous avais jamais rencontré. j'ai pensé à vous, à tout ce que vous pourriez faire pour servir ma cause. Maintenant, je suis satisfait dans une certaine mesure, mais vous me surprenez beaucoup par moments. Voyez-vous, le fait d'être infiniment supérieur au reste des hommes, d'avoir passé un cap, d'être débarrassé d'un certain nombre de barrières inutiles, n'autorise pas cependant que l'on se détourne d'un certain nombre de principes, sinon, on retombe finalement au niveau de la plus abrutie des créatures. Bah ! il est peut-être un peu tôt pour tirer des conclusions hâtives, et je sais que notre rencontre a été si brutale, que vous découvrez à peine cet univers dans lequel je vous entraîne... vous n'avez pas encore entièrement pris conscience de vous-même, de ce que vous êtes réellement. Plus tard, nous en reparlerons...
Il se leva brusquement.
-Venez, il n'est que temps d'aller s'offrir un petit divertissement, tout en bas, dit-il en indiquant la direction de la salle de projection.
Il était temps, effectivement, je bouillais d'impatience depuis la tombée de la nuit.
Pendant qu'il installait la pièce pour que nous puissions regarder quelques films dans les meilleures conditions, je me faisais quelques petites réflexions.
En fait, je ne savais presque rien de Costanza. Je l'avais suivi la veille, comme envoûté par ses belles paroles. Je m'étais à peine interrogé sur l'origine de sa puissance, sur l'impunité dont il semblait jouir, sur sa personne même. Je m'étais à peine aperçu du changement qui s'était opéré en moi, de façon très subtile, alors qu'il aurait du m'apparaître comme une éruption volcanique, comme un bouleversement qui couvait depuis de nombreuses années. Je me rendais compte que cet homme avait un réel pouvoir hypnotique : tout paraissait si naturel en sa présence. Naturel ? C'était à voir...
Costanza interrompit le cours de mes pensées.
-Je vais vous présenter quelques oeuvres dont je suis plutôt satisfait. Comme pour vous, Sade est un de mes auteurs préférés. Je me rappelle de vous avoir entendu parler de lui, dans une émission, il y a quatre ou cinq ans. Il y avait une telle admiration dans votre regard !.. Aujourd'hui, pour votre plus grand bonheur, voici "Sodome et Gomorrhe" reconstitué...
Le film que je vis était un véritable chef-d'oeuvre. Oh, bien sûr, il aurait horrifié le cinéphile le plus averti comme le plus vulgaire consommateur de séries T.V. Sa qualité artistique se situait ailleurs : il n'y avait aucun pouvoir d'évocation, aucune ellipse, tout était montré de la façon la plus crue et la plus franche. L'image était glacée et quasiment immobile : tout cela me faisait penser à ces vieux films de Méliès, sauf que là, il n'y avait aucun trucage. Ce qui faisait la différence, c'était le montage. Costanza ne s'était pas contenté d'aligner, un à un, tous les plans, au contraire, il avait construit ce que les spécialistes appellent : "un véritable langage cinématographique". Au rapport de ce qui constituait l'intention du film, l'association n'en était que plus cynique et plus terrible. Pourquoi se donner tant de peine pour des gens qui, finalement, ne recherchaient que le spectacle de la mort dans toute sa nudité ? N'y avait-il pas quelque chose dans cette construction-même de plus fort que la catharsis, quelque chose qui aurait provoqué un état supérieur à la simple contemplation apaisante, quelque chose de proprement surnaturel ?
Comment concevoir aussi, que les acteurs, puisqu'il faut les appeler ainsi, tous d'une beauté à couper le souffle, se violaient et s'étripaient en bon ordre, sans une seule lueur d'inquiétude ou de dégoût apparent ? Je repensai soudain à cette phrase d'Amélie, glanée dans la monumentale oeuvre sadienne : "...mais je ne veux mourir que de cette manière : devenir en expirant l'occasion d'un crime est une idée qui me fait tourner la tête." Peut-être y avait-il là un élément de réponse ?
Petit à petit, je passais du stade de la simple délectation vers celui de la réflexion. Ainsi que je le comprendrais plus tard, je venais de franchir un palier, un palier que nous étions peu à pouvoir franchir.
C'est dans cet état mental agité que j'allai me coucher, et cette nuit-là, déjà, j'eus beaucoup de mal à dormir.

Un cauchemar me hanta, que j'oubliai dès mon réveil...

27/02/2010

BAISE MOI JE SUIS CELEBRE

Tringle moi je suis une star
Ramone moi je suis connu
Défonce moi je suis notoire
Lime moi je suis un monstre sacré
Enfile moi je suis un dieu
Démonte moi je suis people

Post coïtum animal triste
Après la pluie de verges le beau temps virginal
L'orgasme mal monté est une petite mort
Par Sainte Syphilis Sapho est mon sophisme
File au zoo fi !
Animal on naît mal
Et l'on vit par son Vit
Et l'on boute par le train
Train de vie
Vis à Vis
Je te mets au clou Jésus crie
Cru s'y fie par le fiel
De quoi je me miel
Vespa Universelle

Etau nan non ?

26/02/2010

TROISIEME PARTIE

Je passai toute la matinée à tourner en rond. Costanza effectuait des réglages avec son équipe, et je n'avais rien à faire que d'attendre... autant dire que j'étais sur des charbons ardents...
Après un déjeuner vite expédié, j'accompagnai mon hôte dans les studios, situés au sous-sol.

Un petit tournage avait-il dit ! Il est vrai qu'après les péplums sanglants, les fresques grandioses qu'il avait mis en scène, ce "petit film" avait quelque chose d'intimiste.
Dans les caves de sa gigantesque maison, Costanza avait non seulement installé sa salle de projection, mais aussi un vrai plateau de cinéma, bien équipé malgré ses dimensions réduites.
Une équipe de techniciens, aussi cosmopolite que la cohorte de domestiques qui s'agitait dans les étages supérieurs, était déjà en place, prête à répondre aux ordres du Maître.
"Nous allons d'abord passer à côté, mon cher Dessany. Juste une petite vérification de la matière première."
Dans une salle voisine, assises dans des fauteuils placés le long du mur, une dizaine de jeunes filles attendaient, absorbées dans la contemplation de leurs ongles carminés.
-Elles ont toutes été recrutées par mes hommes. Ce sont de pauvres créatures, alléchées par les sommes exorbitantes qu'ils leur ont fait miroiter. Etre aussi naïves à notre époque !...Comment les trouvez-vous ? me chuchota-t-il discrètement.
-Peuh ! Ce sont des femmes, tout simplement.
-Et bien, voilà de gentilles paroles pour ces pauvres actrices débutantes !
-Vous comptez en faire quoi ?
-Soyez patient, vous verrez bien...
"Mesdemoiselles, bonjour, dit-il en s'adressant à la brochette d'abruties sur canapé. Je vous remercie d'avoir bien voulu répondre à mon invitation. Je suppose que c'est la première fois que vous allez vous trouver face à une caméra. Rassurez-vous, ce n'est pas une expérience désagréable. Bien sûr, il s'agit d'une séance d'essai, destinée à juger de vos capacités scéniques et photogéniques. Soyez donc les plus naturelles possible. Sans plus attendre, je vous invite à passer à côté, pour un petit bout d'essai."
Des oies plus très blanches, des étudiantes passant d'une filière à l'autre, sans trouver leur voie, des bonniches de province, loin de leur famille, des caissières peinturlurées, des secrétaires érodées par l'action des mains de leur patron sur leurs parties grasses... toutes plus ou moins esseulées, et plutôt gâtées par la nature, dans le mauvais sens du terme... voilà le troupeau que Costanza parqua sur le plateau, séparé des caméras par une baie vitrée.
"Du naturel, mesdemoiselles, du naturel. Faites abstraction de vos réticences... les plus audacieuses seront récompensées..."
Pendant quelques instants, ce ne fut que déhanchements grotesques, hésitations et tremblements de gêne et de dégoût. Puis, réchauffées par les paroles doucereuses de Costanza, les moutonnesques créatures se trouvèrent plus ou moins délestées de leur laine acrylique.
Alors qu'elles commençaient à se trémousser de plus en plus fort, allant même jusqu'à se caresser mutuellement, spectacle qui m'excita encore moins que je ne l'aurai cru, deux portes, situées de chaque côté de la pièce, s'ouvrirent simultanément...
Une dizaine de Rottweiler affamés, sertis de colliers à pointes, envahirent la scène. Les pauvres filles se mirent à pousser des cris de damnées, tandis que les techniciens se concentraient encore plus sur leurs appareils.
Costanza agitait ses mains, à la manière d'un Karajan vampire...
Ce n'était bien évidemment qu'une bluette, à côté de ce que j'avais déjà pu entrevoir, mais je ressentis bientôt ce qu'aucune femme supérieurement constituée n'avait pu me procurer, en aucune circonstance...
Plus tard, je remontai paisiblement en compagnie de Costanza, tandis que quelques domestiques s'occupaient de nettoyer les restes de la boucherie, et ramenaient les chiens dans leur tanière.
-Je vous ai offert un bien piètre spectacle, mon cher Dessany... ces gourdes n'ont offert aucune résistance... décidément, la chair humaine est faible, très faible. On ne trouve plus de bons produits comme autrefois... Voyez-vous, les Occidentaux sont gavés comme des canards d'élevage. Ils sont repus, obèses. Quand ils se retrouvent confrontés à une situation délicate, ils baissent les bras et se laissent faire, comme des veaux qu'on mène à l'abattoir... Je vous garantis que dans les pays du Tiers-Monde, les pauvres bougres sont plus coriaces...
-Mais ces filles... on va s'inquiéter de leur disparition ?
-On va s'inquiéter de leur disparition ? Mais mon ami, qui s'inquiète du sort de son prochain, à l'époque où nous vivons ?
-Alors, il n'y a plus rien à dire...
Nous sommes allés nous asseoir dans ce qu'il appelait son jardin botanique... une immense serre, composée exclusivement des espèces les plus vénéneuses du globe...
Confortablement installés sur des sièges d'acajou, reproductions parfaites de Cortinarius Orellanus  (les plus redoutables champignons connus) nous avons poursuivi notre conversation.
-Vous m'étonnez Dessany... Vous m'étonnez beaucoup. Vous ne semblez pas du tout surpris de ce qui vous arrive...
-Pourquoi serais-je surpris ? Puisque ce qui m'arrive correspond exactement à ce que j'ai toujours souhaité...
-Et vous ne posez aucune question ? Qui je suis ? D'où je viens ?
-A quoi bon ? Celui qui a faim ne regarde pas la main qui lui tend de quoi manger...
-Vous êtes un sage, et je vous apprécie de plus en plus. Peut-être un jour aurez-vous le droit de savoir...
Après un instant de réflexion, il reprit :
-Mais dites-moi, ne m'avez-vous pas dit avoir une femme ?
D'un air maussade, j'articulai :
-C'est vrai, je suis marié, mais je ne crois pas vous l'avoir déjà dit. Vous devinez tout, décidément. En fait, elle n'a rien de bien extraordinaire. Je ne pense pas qu'elle vous plairait.
-Je n'avais aucune arrière-pensée à ce sujet. Non, je pensais juste qu'il serait bien de la prévenir. À l'heure qu'il est, elle doit sûrement s'inquiéter.
-Elle a l'habitude. Souvent, je disparais sans rien lui dire...
-Écoutez, il est inutile de gâcher une si belle journée...et puis, il est de votre devoir d'époux d'être respectueux. Téléphonez-lui donc...
Il héla un domestique, qui s'occupait d'arranger quelques plants de pavots des plus flamboyants.
-Klaus, allez me chercher un téléphone... vite !
Quelques instants plus tard, le géant blond revint, un combiné portable à la main.
Costanza me le tendit, et se leva. Il s'inclina à sa façon cérémonieuse.
-Souhaitez-vous que je me retire ?
-Non, je vous en prie, restez. Je n'ai rien à vous cacher.
En fait, je ressentais le besoin de lui montrer que, moi aussi, j'étais un homme fort, que je pouvais exercer du pouvoir sur d'autres êtres humains, que je savais m'imposer. J'avais envie de l'impressionner, de me montrer digne de son affection.
Je composai le numéro, prêt à jouer de ma virilité incandescente.
A l'autre bout du fil, Paulette décrocha, après seulement une sonnerie. Elle devait être aux aguets, se rongeant les sangs et les ongles.
Allô ? Jean ? Enfin ! Mais où es-tu ? J'ai téléphoné chez les Carnavali, et on m'a dit que tu étais parti sur les coups de trois heures... Tu aurais pu m'avertir.
-Rassure-toi, je suis vivant et en bonne santé. Mais j'ai retrouvé une vieille connaissance, un ancien ami de collège. (Je jetai un regard entendu à Costanza). Je suis chez lui, à Marseille. Je... ne rentrerai pas tout de suite... Je vais rester chez lui quelques temps... Voyons ! Ça ne t'ennuie pas ?
Je la sentis un peu choquée, vexée par mon attitude peu galante.
-Mais non ! J'ai tellement l'habitude de rester seule... Combien de temps dis-tu ?
-Oh ! juste une semaine ou deux... pas plus...
-Pardon ? me jeta-t-elle violemment... non mais tu te fous de moi ?
-Écoute, tu ne vas pas me faire une scène pour ça...puisque je te dis que c'est un vieil ami... et je suis tellement content de le revoir...
-Il aurait pu m'inviter moi aussi...
-Hem ! tu sais, c'est un célibataire endurci, j'ai bien peur que ça ne bouleverse ses petites habitudes. (Mais pour qui se prenait-elle ?)
-Vraiment trop sympathique... Non seulement tu me laisses seule pour aller dans tes maudites soirées, mais en plus, tu n'en reviens pas... Je suis sûre que c'est une femme !!!! hurla-t-elle.
-Idiote ! si c'était une femme, je te l'aurais dit... tu sais très bien que je ne te mens jamais.
Elle se calma instantanément, adoptant une nouvelle stratégie.
-Mais tu vas avoir besoin de vêtements de rechange. Tu n'as rien emporté...
-Je suis débarrassé des contingences matérielles. Si tu crois que je vais me laisser prendre à ce vulgaire discours de ménagère, tu te trompes ! Il y a des choses plus importantes qu'une paire de chaussettes ou de calecons !
-Jean... que se passe-t-il ? Tu ne m'as jamais parlé comme ça !
Un éclair de triomphe me traversa l'esprit. Jamais je n'avais été si heureux d'être si désagréable. Enhardi, je poursuivis :
-Désormais, c'est comme cela que je te parlerai. Grâce à moi, tu es sortie de ta condition médiocre, tu as tout ce qu'une femme peut désirer, tu devrais t'estimer heureuse. Mais cela ne te donne pas le droit de me retenir comme un prisonnier, ni de m'empêcher de vivre comme je l'entends.
Seuls quelques sanglots me répondirent, des hoquets de femmelette, qui vinrent renforcer mon sentiment de supériorité.
-Eh bien, pleure, si ça peut te soulager. Mais sache bien que nous n'avons que faire, ici, des émotions médiocres.
A ce moment-là, je tournai la tête vers Costanza, cherchant dans son regard une lueur d'admiration. Mais son visage était impassible. A moins que... Avait-il eu une expression de mépris fugitive ? Non, c'était impossible, j'avais du rêver.
Je repris contact avec la pleureuse professionnelle.
-Bien, puisque je vois que tu n'es pas en état de tenir une conversation, je te rappellerai plus tard.
Et je raccrochai d'un coup sec.