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10/02/2010

PHILIPPE, TOMBE DES NUES

CHAPITRE TROISIEME


L'été est presque arrivé, et Philippe ne s'ennuie pas plus que d'habitude. Il est même plutôt bien disposé à l'égard des femmes. D'ailleurs, pour une fois, c'est lui qui va aller au devant d'elles. Comme il n'a rien de particulier à faire cet après-midi, il va aller faire un tour du côté de la Plage du Prado, voir ce qu'il s'y passe...

...

Michelle est une femme de quarante ans. "Déjà !" se dit-elle tous les matins devant sa glace, en souhaitant le bonjour à chaque nouvelle ride. Elle a un corps hésitant entre le flasque et le décharné.
Il arrive qu'en se voyant tous les jours, on finisse par ne pas se trouver changé ; c'est en observant bien les autres, plus jeunes, qu'on se  demande où est l'erreur.
Mais Michelle ricane quand, par hasard, elle se retrouve sur la Plage du Prado. Autour d'elles, les filles, qui doivent au Sud ce secret de vulgarité permanente, pavanent leurs seins énormes, souvent plus dus à la pilule qu'à une quelconque hérédité, qu'une majorité obtuse s'obstine à trouver désirables. Du moins Michelle, qui appartient à cette catégorie dépréciée des femmes plates, s'acharne à ne pas comprendre pourquoi.
Elle ricane...ce qu'elle voit, ce ne sont pas des corps musclés et dodus, mais des fesses ravagées de cellulite, des seins qui coulent comme du fromage trop fait, des yeux bouffis de nuits trop longues...et ça la fait rire. Elle se trouve finalement pas trop mal conservée pour son âge, ce qui est une absurdité : un corps ne se conserve pas, il s'entretient, d'accord, mais se dégrade, de toute manière ; même les surgelés finissent par être périmés.
Elle s'est allongée sur la plage (elle habite à Cassis, mais vient plus volontiers sur le Prado, car à cette époque de l'année, les plages sont encore désertes dans la semaine, ou alors on n'y trouve que des vieux) avec à la main la tarte à la crème de la littérature d'épouvante pour femmes en mal de ménopause...un quelconque Stephen King sans doute...
Elle attend qu'un mâle gérontophile vienne rendre hommage à la femme expérimentée qu'elle est, en toute simplicité.
Une ombre sur son ambre solaire lui fait lever les yeux...
Philippe adore aller à la plage.D'abord parce que son corps s'y épanouit comme un champignon lyophilisé se dilate dans l'eau.Ensuite parce qu'il y a toujours des femmes en quarantaine hors d'âge qui n'attendent que lui pour croire à leurs vingt ans bien passés.
Il a tout de suite repéré le spécimen quasi-idéal.Blondie, plutôt que blonde, un peu bouffie par le temps, érodée par les usages successifs, petite et nerveuse. Qu'est-ce qu'elle peut bien être ?Attachée de presse ? Secrétaire de Direction ? Public relations ? Elle a tout à fait l'allure qui convient aux métiers des fesses et de l'esprit.
En fait, Michelle est directrice d'une galerie d'art à Marseille.Elle le lui avoue en allumant fébrilement une cigarette.
Elle a tout de suite envie de se rouler voluptueusement avec lui sur le sable. Une douleur délicieuse la saisit entre les cuisses. C'est le meilleur moment de la vie, cette chaleur intime qui monte et torture les entrailles.
Elle sait bien qu'elle est ridicule jusqu'au bout, qu'elle devrait avoir un mari ventru et des enfants arrogants (un peu comme celui qui se penche vers elle). Elle devrait, à l'heure qu'il est, être une parfaite épouse trompée, mais elle a toujours préféré faire la gourde avec des hommes de plus en plus jeunes. Et elle se retrouve aujourd'hui, de plus en plus célibataire et de plus en plus ridicule.
Philippe aime beaucoup ce genre de rencontres, facile et évidente.Le sexe de cette femme doit ressembler à une auberge espagnole, et il a envie d'y faire le ménage, et de laisser, en se retirant, un intérieur vide et dévasté.
Michelle engage une conversation plutôt vaine sur le Tach'Art-qui fait fureur actuellement dans tous les milieux branchés.Philippe déteste toutes ces formes d'art contemporaine, il est assez réactionnaire en ce qui concerne la culture, et tous ces artistes prétendument fous, et en fait complètement névrosés, lui donnent envie de pisser.
-J'ai rencontré Benne Ahordür, il y a quelques années.Il était complètement fou de moi...
-Et alors ? Il t'a baisée ?
-Bien sûr ! Mais il est meilleur comme peintre que comme amant...Il m'a offert quelques unes de ces plus belles sculptures, à base d'objets métalliques recyclés.Ca m'a fait pas mal d'argent quand je les ai revendus.J'ai acheté une belle villa à Cassis...
-Oui. L'auberge espagnole...
-Quoi ?
-On dit comment quand on est poli...Tu connais la Locandiera ? J'aurais bien aimé la rencontrer...
-Qu'est-ce que c'est que ce truc-là ? C'est de qui ?
-Carlo Goldoni...
-Je ne connais pas. Un designer néo-passéiste italien ?
-Pas du tout idiote ! C'était un italien qui vivait au XVIIIème.IL ECRIVAIT DES PIECES DE THEATRE !
-Ah ! Je me rappelle maintenant ! j'ai vu une pièce de lui il y a deux ou trois ans. C'est Albert qui l'avait monté...il a fait mieux : c'était un peu ringard comme truc !
-Albert ?
-Oui ! Albert Des Logis...
-Ah ! Le saltimbanque fou !! Effectivement, ses mises en scène sont souvent ringardes...
La conversation change de direction.Re-art novomodminimorodéo, re-peintres mégalonevrosopsychocacao...
Philippe se lève et va se jeter à l'eau.Il a très envie de pisser tout d'un coup.
Pendant qu'il fait une trempette qui l'emmène à cinq cents mètres au large, Michelle se cale dans une position avantageuse et triomphante.Elle est persuadée de l'avoir impressionnée par sa culture et sa vie trépidante. Le pauvre garçon à le cerveau quelque peu empoussiéré et les idées retardataires : il est temps de faire son éducation culturelle. Heureusement qu'il est beau comme une statue grecque, et sexy comme une statue hollywoodienne...elle va avoir une allure folle pendue à son bras...toutes les vieilles pédales de l'Opéra et d'ailleurs vont en crever de jalousie...
Philippe est revenu s'allonger, son torse olympien se bombe de satisfaction : toutes les femmes de la plage ont les yeux braqués sur lui. Il en profite pour s'ébrouer sur l'ambre solaire et les fesses à l'air de Michelle. Prenant ça pour un hommage, elle en profite pour mouiller le bas de son maillot de bain.
Ce n'est plus une douleur agréable, c'est un véritable ballet d'ovaires qui se joue dans l'auberge espagnole.Elle en a la vue qui se brouille et la gorge qui se noue à l'étouffer.
Philippe n'a pas encore décidé ce qu'il allait faire d'elle. Il peut encore la planter là, et ça sera jouissif.Mais pour une fois qu'il s'amuse un peu, il va bien falloir aller jusqu'au bout.
-Ca doit être beau Cassis en ce moment, dit-il, l'air de rien.
En fait, il vient d'y passer le week-end, chez l'ami Bastien.
Elle lui répond en bafouillant : "Euh ! je t'emmène y faire un tour si tu veux..."
-Le problème, c'est que je ne sais pas encore si je veux.Tu vois, j'hésite...tu es beaucoup plus vieille que moi.C'est immoral, c'est presque un inceste...
-J'aimerais te peindre...tu vois, je n'ai pas de mauvaises intentions, et puis tout de même, tu n'es pas un gamin...
-Ouais, mais je n'ai pas envie de me retrouver barbouillé de violet à pois orange des pieds à la tête, ou servi en sandwich dans une de tes parties tropéziennes !
-Mais mon chéri ! Ca fait longtemps qu'on ne fait plus ce genre de choses...de nos jours, on est beaucoup plus sain, plus ascète...Ce sont les nouvelles tendances...
-J'ai pas envie non plus de jouer les pères abbés dans un couvent à vingt mille balles le mètre carré !
-Le juste milieu mon chéri...le juste milieu...
-Mon juste milieu se porte bien merci.
-Tu es encore un peu puéril...je me trompe ?
Il prend son air le plus bête.
-Ca veut dire quoi : "puéril"...
-Enfant, ça veut dire infantile...
-Alors je veux bien que tu sois ma "puéril-cultrice"...
Elle se tord de rire sur le sable de la façon la plus grotesque. Pendant qu'elle plante son silicone dans le silice, Philippe en profite pour lever les yeux au ciel et faire une remarque à voix basse sur la relation proportionnelle qu'il existe entre la coquetterie ridicule des femmes et l'avancement de leur âge.
En se relevant, Michelle fait claquer sa langue contre son palais et esquisse une pose qu'elle voudrait lascive.Philippe se mord la lèvre inférieure pour ne pas éclater de rire.A ce moment-là, elle a les yeux aussi humides que le fond de son maillot de bain, son rimmel a un peu débordé, et elle a un reste de rouge à lèvres sur les dents de devant. "Beau tableau, se dit-il, pompier, non ?"Et il refoule à grand-peine, le ricanement qui monte du fond de sa gorge.
Il ne peut s'empêcher d'imaginer, à l'intérieur de ce corps maigrichon et légèrement défraîchi, les intestins putrides qui broient une quelconque salade diététique, l'oesophage encombré de glaires et de tabac, les poumons charbonneux, l'estomac qui se tord et gargouille.Tout cela le met en appétit et le cuirasse encore un peu plus contre les femmes.Il se sent dans une forme éblouissante.
Michelle s'imagine qu'il est en train de lorgner ses seins, et son slip de bain devient caoutchouteux.
D'une voix pâteuse feuilletée, elle précise sa pensée : "On y va tout de suite, je me sens assez inspirée...qu'en pense-tu ?"
Philippe n'en pense rien du tout, mais l'automate sexuel, qui se sentirait plutôt aspiré, assure l'intérim et répond : "Si tu veux...on prend ta voiture ?"
Michelle commence à se rhabiller religieusement, comme si elle obéissait à un commandement du Très-Haut.Evidemment, elle achète ses fringues chez les stylistes branchés du Cours Julien.Mais le résultat n'est pas à la hauteur de ses riches espérances.Pour tout dire, elle pue le show-biz et les paillettes.
Naturellement, comme il fallait s'y attendre, elle roule en Golf décapotable, tarte à la crème des "pétasses" déréglées.Elle a l'air satisfaite et lance les clefs à Philippe : "Tiens, conduis."
Il s'installe au volant et démarre en faisant jurer l'embrayage. Il commence à siffler la mélodie d'"American Gigolo" pour se mettre en train. L'autre n'y comprend rien et pense surtout qu'elle l'a mis de bonne humeur. "C'est un bon début" se dit-elle.
La route de la Gineste, entre Marseille et Cassis, c'est le paradis des Vaatanen du dimanche.Philippe en profite pour jouer un remake du Beauf au Volant.La Pandorade de service a à peine le temps de devenir vitreuse de peur.
Philippe est d'humeur joyeuse.Il adore conduire, pas trop vite, mais décontracté, et surtout ce genre de bonne mécanique allemande. Mais il fait exprès d'être maladroit, et plus d'une fois, il fait grincer la boîte de vitesses. Michelle est attendrie devant ce manque d'assurance.Elle n'a rien compris, la pauvre, et rien ne dit que par la suite, son esprit va s'éclairer beaucoup plus.
De temps en temps, Philippe fait des appels de phares et lance de grands coups de klaxon lorsqu'il croise une jolie fille arrivant en sens inverse.Il en perdrait presque le contrôle de son véhicule, et Michelle commence à perdre la belle teinte chocolat que lui confèrent ses couches successives d'ultra-violets et d'ambre solaire.
Les hauteurs de Cassis sont enfin visibles, et la route prend un aspect de plus en plus alambiqué : "4O à l'heure, vitesse maximum", ainsi parlent le panneau routier. Philippe en profite pour planter une accélération du feu de Dieu.
"Tourne à gauche", dit Michelle d'une voix blanchâtre.
Effectivement, la villa est plutôt belle.Elle est parfumée "Nouveau Riche" mais tout à fait acceptable.
Philippe freine brutalement sur le gravier de l'allée. Il pouffe intérieurement : "J'espère que j'ai bien bousillé ses pneus !"
Michelle essaye désespérément de masquer ses tremblements.Son maillot de bain est définitivement mouillé : elle s'est pissé dessus.

...
Dans le salon, ce n'est plus une exposition de peinture, c'est du remplissage de murs. Le mobilier, comme par hasard, mais malheureusement, c'est désespérant d'évidence, prend des allures vaguement design, mâtinées de folklore revisité. Philippe vient de pénétrer dans l'antre de la Tropezomania aigüe. Il n'ose pas contrarier la maîtresse des lieux et lui dire que les temps ont changé, depuis que Bardot est devenue zoophile. Michelle, décidément de très bon goût, a suspendu quelques gravures érotiques, et disposé ça et là (négligemment, mon oeil !) des sculptures vaguement pornographiques.Souvenirs des anciens affamés de l'auberge espagnole...sans doute.
Michelle s'est précipitée dans la salle de bains, mue par un réflexe skinnerien conditionné.
Philippe s'affale dans un canapé triangulaire, et rassemble ses forces mentales, dont il aura bien besoin pour supporter le choc à venir.
Michelle revient dans la pièce et aperçoit Philippe, qui bâille et paraît indifférent à tout ce qui se passe autour de lui. Elle est allée dans la salle de bains pour se changer et se pomponner, mais apparemment en pure perte.
Elle vient s'asseoir sur le canapé et prend un air détaché, mais son regard s'attache au beau profil romain tout près d'elle.
-Tu ne te mets pas à l'aise ?
-Eh bien ! il y en a qui vont droit au but, dit-il en regardant la tenue déshabillée et suggestive de Michelle. C'est ton habit de peintre ?
-Peindre, dit-elle en effleurant la joue de Philippe, n'exclue pas que l'on prenne du bon temps...
-Mer agitée, temps pluvieux, dit-il, résigné à accomplir la basse besogne.
Et son esprit vient se nicher entre les sculptures tarabiscotées, de l'autre côté de la pièce.
Le silence s'installe.Un silence tout relatif, entrecoupé des gémissements de Michelle, de gargouillements et bruits de succion hâtifs et burlesques.
"On dirait une pantomime", se dit philippe, et il se cale encore plus confortablement sur le canapé.
Michelle est installée sur lui, de dos. Philippe lui a laissé entendre que c'était plus érotique comme ça, en fait, il n'aurait pas supporté de l'avoir face à lui. Il déteste le regard des femmes au moment de l'orgasme. Et puis comme ça, il peut lui tirer la langue et faire des grimaces sans qu'elle le voit.
"Tu es vieille, tu es vieille, et tu ne peux rien y faire" siffle-t-il entre ses dents.
Comme d'habitude, il s'endort et rate la fin de l'épisode.


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