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10/02/2010

CE QU'ON PEUT FAIRE QUAND ON S'ENNUIE...LA NUIT

(Extrait de souvenirs de mes vingt ans à Marseille)    En général, dans la journée, on se sent de mauvaise humeur, accablé, étouffé, électrique...Le moindre geste est difficile, on a l'impression de respirer des millions d'atmosphères, entassées jusqu'à l'écoeurement. Les gens sont agités de tics nerveux, la moindre pensée devient insoutenable. Un seul mot pour résumer ces journées-là : lourdeur...
C'est toujours ainsi avant l'orage. L'orage qui couve comme un orgasme, lentement et sûrement préparé...qui parfois ne parvient pas à terme, et alors l'accablement et la frustration s'emparent de vous...l'orage qui éclate parfois au moment où vous vous y attendez le moins, et alors, c'est une surprise mêlée de panique qui vous étreint.
...
Toute la journée, les nuages s'étaient amoncelés au-dessus de Marseille, et l'air était devenu proprement irrespirable. Nous étions tous passés de bain de sueur en bain de sueur.    
Et comme plus qu'une autre, je suis sensible aux charges électromagnétiques, mon humeur, qui n'est pas en général des meilleures, étaient des plus massacrées. En moins de cinq heures, j'avais réussi à me disputer une dizaine de fois, sous les prétextes les plus divers, avec mon amour de toujours, qui, dans ces moments-là, réagissait avec la promptitude d'un bernard-l'ermite se réfugiant dans sa coquille.
La dernière fois, ce fut parce qu'ayant éclusé à la vitesse de l'éclair un paquet entier de cigarettes, et trop fatiguée pour descendre en acheter un nouveau, au tabac du coin, à quinze mètres de là, je lui avais demandé d'y aller à ma place.
Le pauvre chéri, enfoncé dans son fauteuil, à moitié ensommeillé, se déclara incapable de mettre un pied dehors, et ajouta qu'il ne voyait pas pourquoi il irait faire les courses à ma place, alors que j'avais deux jambes qui fonctionnaient le plus parfaitement du monde.
Il déclencha un de ces cataclysmes dont je suis coutumière, et les voisins, pour autant qu'ils n'étaient pas en train de faire la sieste, ont pu croire un instant, que la tempête se décidait enfin à arriver. Pourtant aucun éclair ne vrillait le ciel, toute la foudre se concentrant pour l'instant dans mon regard. Quant à ce qu'ils auraient pu prendre pour des coups de tonnerre, n'était en fait que le bruit des pieds et de mes poings martelant le sol et les murs, à en faire trembler sur ses fondations la vieille habitation bicentenaire, située sur le Quai Rive-Neuve.
Cela peut paraître étonnant que, pour un prétexte aussi futile, mon humeur se transforme en cette soupe au lait légendaire. Oui, mais si vous me connaissiez mieux, vous ne seriez plus du tout surpris.
Je fais partie de cette catégorie d'êtres déphasés, dont le métabolisme psychique réagit de façon inversement proportionnelle à l'amplitude des stimuli externes. D'un rien je fais une montagne. Face à une montagne de problèmes, je me comporte de la façon la plus détachée possible.
Si vous ajoutez à cela l'atmosphère irrespirable qui enveloppait Marseille depuis trois jours, vous comprendrez sans peine que mes tendances capricieuses fussent passablement exacerbées.
Un coup de poing donné trop fort dans le mur -ce qui me fit horriblement mal- me rendit à la raison, et c'est en bougonnant que je dégringolai quatre à quatre les marches de l'escalier. Je me retrouvai sur le Quai Rive-Neuve, étouffant, gondolé d'asphalte fondue, pour foncer comme une dératée, au péril de mes glandes sudatoires, jusqu'à ce bar-tabac qui engloutit quotidiennement une partie de mes économies.
Je suis remontée tranquillement, calmée par la fournaise environnante. L'amour de ma vie était un peu plus enfoncé dans son fauteuil, partagé entre l'anéantissement dû à la chaleur et l'accablement dû à mon mauvais caractère.
Je forçai la dose question enthousiasme, histoire de faire oublier la séance hystérique qui avait précédé.
-Tu ne m'en veux pas au moins ? dis-je, d'une voix qui n'enjoignait pas de réponse négative.
-Non, grommela-t-il, et son non sonnait comme un oui.
Entendant me faire pardonner coûte que coûte, je lui servis un pastis glacé, noyé dans un grand verre où flottait une invicible armada de glaçons.
"Ce putain d'orage, il va se décider à crever", pensai-je, en tentant des incantations shamaniques, me balançant d'un pied sur l'autre, esquissant des gestes rappelant vaguement la danse de la pluie pratiquées chez les Sioux.
Le pauvre chéri en eut le tournis.
-Tu ne peux pas te calmer ? Tu me fatigues...
-J'essaie de faire pleuvoir...tu vois pas ?
-Il viendra pas cet orage.Ca fait dix ans qu'il n'y en a pas eu un vrai à Marseille.
Nous étions à la veille du 15 septembre, et cela faisait exactement deux mois et demi qu'il n'était pas tombé une goutte d'eau sur toute la région.
-Je te dis qu'il viendra...je le sens...
-Bah ! Pour ce qui est des orages, tu t'y connais !
-Ca veut dire quoi ?
-Stop ! ne recommence pas. J'ai eu ma dose.
-Je me demande comment tu fais pour me supporter...parfois.
-Moi aussi...par moments.
-Peut-être à cause de ça, dis-je en commençant à retirer mon tee-shirt.
-Ah non ! pas maintenant ! je suis trop crevé.
-De toute façon, j'ai trop chaud moi aussi.
Il était huit heures du soir, et le soleil n'était toujours pas apparu de la journée. Au contraire, les nuages, de plus en plus nombreux, continuaient leur réunion au sommet. Un véritable symposium de cumulus accumulés, boursouflés, noirs comme la peste...Je n'en avais jamais vu de si charbonneux...comme des morceaux de nuit qui se chevauchaient, se bousculaient, s'alourdissaient dans une sorte de bacchanale céleste et infernale. Une véritable vision d'apocalypse. Ca me rappelait une nouvelle de Stephen King : "Brume", où l'on voit une petite ville américaine se faire engloutir par un brouillard maléfique...
-Ca me fait peur ce ciel noir, et en même temps, ça me plaît...
-Don't worry, be happy, me répondit-il avec ce sens de la répartie cloche en stock qui finit toujours par m'agacer.
-Mais je ne m'en fais pas du tout.Au contraire, plus il y aura d'éclairs, mieux je me porterai.
J'ai une véritable passion pour les orages, il m'arrive même de les observer au téléscope. Toute petite,  je passais toujours mes vacances dans le Sud-Ouest, chez mes grands-parents, une région fertile en foudres et tonnerres de toutes sortes. Les nuits où le ciel se zébrait, en proie à une séance de flagellation cosmique, je réussissais toujours à tromper la vigilance de mes parents inquiets, pour me glisser à l'extérieur de la maison, pour courir tête nue m'offrir en pâture aux Dieux de la tempête. J'ai toujours réussi à passer au travers des cataclysmes naturels, mais jamais aux gifles en retour, administrées par la main de mon ombrageux paternel, de qui au passage, j'ai hérité le caractère apocalyptique.
On rebat tellement les oreilles des gens avec les dangers des phénomènes atmosphériques ou telluriques...peut-être pour qu'ils ne pensent pas qu'il en existe d'autres, moins naturels et plus sinistres à mon avis.
...
Neuf heures du soir. Nous étions en train d'essayer de déglutir quelques biscuits apéritifs (qui constituent notre ordinaire, vu que la majorité de notre budget alimentation passe en pastis et alcools variés, dégustés nonchalamment au Bar de la Marine) lorsque le vent se leva.
En un instant, il se mit à faire presque froid.
-Ca y est, dis-je, il arrive.
-Attends un peu, si ça se trouve le vent va chasser les nuages...
Comme pour le contredire, un coup de tonnerre, digne du grand Stentor lui-même, lui coupa la parole et tous ses effets.
Presque simultanément, une main non identifiée donna trois coups de sonnette à la porte d'entrée.
J'appuyai sur l'interrupteur et laissai la porte entrebaillée. On entendit des pas précipités dans l'escalier.
-C'est nous, dit une voix, facilement identifiable, caverneuse en diable, comme calquée sur le coup de tonnerre précédent.
Un couple de délurés exubérants, l'un aussi grand, fort et blond que l'autre était petite, fine et brune nous fondit littéralement dans les bras, pas plus épuisé que ça après les terribles épreuves climatiques de ces derniers jours.
Sébastien et Gaëlle...je les aime bien ces deux-là. Ils ont ce comportement d'enfants irresponsables et un peu fous qui en agace plus d'un. Quant à moi, j'ai d'une part un caractère tellement infantile que je serais mal placée pour trouver à redire, et d'autre part, je trouve qu'ils détonnent tellement sur la morosité rituelle qu'affecte presque systématiquement la soi-disant jeunesse, qu'ils en deviennent plus qu'agréables à fréquenter.
Instantanément, la maison se mit à ressembler à une ménagerie, entre les couinements de l'une et les grondements de l'autre.
-Oh les amorphes ! faut vous secouer, on ne va pas rester là toute la soirée ! s'exclama Gaëlle.
Sébastien se mit à tambouriner comme un sourd sur ce tam-tam minuscule auquel l'amour de ma vie tient comme à la prunelle de ses yeux.
Une bonne demi-heure se passa, entrecoupée de ragots et racontars en tout genre (produits par la partie féminine de la population) et tentatives musicales plus ou moins réussies (productions exclusivement masculines) sur fond de coups de tonnerres de plus en plus puissants.
-Celui-là, je te jure, il est culotté ! s'il m'avait dit ça à moi...
PLOING ! PLOING !
-Ben ! tu sais ce qu'il a dit sur toi ?
BOUM ! BOUM !
-...que tu...
BROOOM !
-Quoi ?
PLOING ! PLOING !
-Que tu étais complètement folle et marginale !
BOUM ! BOUM !
-J'hallucine ! mais je vais le tuer celui-là !
PLING ! PLING ! PLING !
-Mais tu t'en fous ! De toute manière, il dit ça de tout le monde...
BROOOMMMM !
-Avec sa pétasse...il peut parler !
-Non mais t'as vu comment elle était habillée l'autre fois ? Un monstre, un vrai boudin !
BOUM ! BOUM !
-Une dorade !...oh ! regarde les éclairs ! c'est vraiment hallucinant !
-Oh ! ils commencent à m'agacer ceux-là avec leur musique !
Je me jetai sur l'ampli pour guitare et l'éteignit.
-Non mais t'es pas un peu fou ? Avec l'orage qu'il fait, tu vas t'électrocuter !
Ce cher amour me jeta un regard désespéré version "génie incompris de tous" et continua à gratter sa guitare, dans un silence relatif cette fois-ci.
Histoire de nous changer les esprits, Sébastien fit une proposition, pas vraiment originale, mais de toute façon, qu'est-ce qu'on pouvait faire d'autre...?
-On descend boire un coup à la Marine ?
...
Deux heures plus tard, nous étions toujours calés bien au chaud dans le fond du bar, abrutis par les demis et pastis successifs, plus ou moins prolixes question conversation, secoués par les coups de tonnerre qui n'en finissaient pas.
-Moi, j'ai bien envie d'aller voir l'orage au bord de la mer...
C'était Sébastien qui venait de parler. Sébastien, l'homme des propositions en tous genres...
De toute façon, c'était toujours mieux que de s'enterrer comme des ivrognes jusqu'à très tard dans la nuit. Ca nous sortirait un peu des mauvaises habitudes, qui consistent à s'enfermer au milieu de gens tout aussi désoeuvrés que nous, faisant semblant de s'amuser, en déplorant qu'il n'y ait jamais rien à faire à Marseille.(...)

Commentaires

je viens de twitter votre billet. J'ai quand même besoin d'un peu de temps pour réfléchir à tout ça.

Écrit par : Transpiration excessive | 05/04/2010

énorme ta vie !!!!!!!!!!! :O

Écrit par : Chkhakha | 23/07/2012

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