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10/01/2010

OUR DARKNESS

"Every-body has a weapon to fight you with
To beat you with when you are down"
(Anne Clark)

Tout d’abord, un battement sourd, comme un préliminaire d’éruption volcanique ; mais ce n’était rien encore. Plus loin, j’entendais un début de foule, quelques rires de rares filles égarées. Ensuite, la nuit, la nuit la plus noire de l’année — des années — une nuit sans lune de 20 décembre... Plus loin, je voyais la foule, comme soulevée de terre par le battement des entrailles de l’Enfer. Une sorte de porte s’ouvrait sur l’orgie sonore. Un souffle qui broyait les tympans se ravivait, à chaque fois qu’un d’entre eux entrait. Vite refermée, il ne restait plus que le boumboum lancinant, qui ne s’arrêtait jamais. Je n’étais plus qu’à cent mètres. Ca me paraissait si long si loin trop près. J’avais peur et envie de la voir de l’avoir à moi tout seul, au milieu de cette foule. Elle ne me verrait pas. Elle ne me verrait jamais. Je passerais la nuit à la regarder.
J’étais très près de la porte maintenant et le battement sourd s’amplifiait encore. J’entendais des cris. J’avais peur. Allait-on me laisser entrer ? Le portier était un noir cerbère au crâne rasé, caricature des caricatures mais tellement belle, alors... Je ne lui souris pas. Il ne fallait pas. Ici, les fautes de goût étaient encore moins tolérées que dans les soirées les plus mondaines de la plus haute des Hautes. Je lui fis une sorte de hochement de tête négligent qui pouvait passer pour celui d’un habitué. C’est ça, avoir l’air le plus habitué possible, pour ne pas se faire remarquer et rembarquer dans la rue, loin d’elle. Cerbère me fit un signe de connivence même si un reste de doute glaçait encore son regard. Je jetai un oeil à mes pieds : mes baskets japonaises étaient juste avachies comme il faut, mon Jean italien tombait bien, c’est à dire mal, le revers négligé, quelques fils tirés.Ca va, je n’avais pas trop l’air d’un plouc.
Avant d’entrer, je regardai une dernière fois derrière moi : l’Enfer était au milieu d’un champ d’herbes sèches, sans rien aux alentours que la désertitude. Voilà, j’y étais. Il m’avait fallu une demi-heure pour partir d’Aix et venir jusqu’ici. Plus personne ne sortait à Aix paraît-il. Ils venaient tous à l’Enfer. Combien de temps cela durerait-il, jusqu’à la prochaine mode, jusqu’au prochain échauffement de la horde, qui transhumerait ailleurs...
La porte bâilla devant moi : je m’y engouffrai peut-être un peu trop vite, un peu trop tôt. Mais c’était trop tard pour les regrets, j’étais entré. Le souffle de la musique trop bien trop beaucoup trop vraiment trop forte faillit m’arracher de terre, je manquai l’arrêt cardiaque de peu. Comment allais-je faire pour survivre pendant près de huit heures dans cette fournaise, cette avalanche de décibels incessamment renouvelés ? Et dire que c’est elle qui était aux commandes...
«You were working as a waitress in a cocktail bar
When I’m with you...
Don’t don’t you want me...»
Le tonnerre Disco de la Ligue Humaine pour m’accueillir, la supplique Pop ultime qui revenait dans l’air du temps. Et dire que malgré tout, malgré les orchestrations faciles, le rythme robotisé à l’outrance, c’était presque beau. Et elle...
Elle trônait dans sa bulle de verre, rattachée au Monde Réel par un câble de téléphérique, flottant au-dessus des corps agités, dominant ses ouailles telle une prêtresse malsaine et maléfique. C’était elle... tout le monde l’adorait. Elle faisait danser qui elle voulait sur ce qu’elle voulait. Du moment qu’on entrait on ne sortait plus de la piste de danse. Elle avait le Don. Carte blanche. Elle surprenait son monde, cassant les codes de la nuit, et tous l’adoraient, la vénéraient. Elle avait surgi de nulle part un beau jour, tout comme l’Enfer qui l’hébergeait. En quelques nuits, elle était devenue la coqueluche de la Région. Il paraît qu’ils venaient même de Paris et de Londres pour la voir. Sa recette était simple : elle arrivait avec son portable et le programme qu’elle concoctait pendant la journée. Elle faisait le pari qu’elle n’avait pas besoin d’adapter ses choix à l’humeur des danseurs. C’est elle qui dictait le rythme et le son, sans jamais se tromper. Elle se branchait sur la sono millionnaire en watts et voilà tout. Elle ne touchait plus à rien. Et tous partaient dans l’inconnu le connu le facile le difficile le lent le rapide le doux le fort. Tout dans son rituel contribuait à sa légende : l’arrivée dans une AC Cobra noire aux verres fumés, une course de sprinteuse jusqu’à sa bulle de verre qu’elle verrouillait et qu’on hissait ensuite jusqu’au-dessus de la piste, l’attente silencieuse pendant quelques instants puis on ouvrait les portes de l’Enfer et la horde des Premiers Venus se ruait de l’avant et le tonnerre pouvait s’abattre sur la piste. Elle commençait toujours de la même manière, sur Blue Monday. Il paraît que c’était son morceau fétiche, qu’elle en connaissait le moindre souffle et toutes les versions, qu’elle l’avait écouté plus d’un million de fois, qu’elle avait passé une semaine entière à l’écouter en boucle sans se lasser une seconde. Bref, chaque soir, elle le passait trois fois, au début, au milieu, à la fin. Et quand on l’entendait pour la dernière fois, c’était le signe du départ car la musique s’arrêtait, les lumières s’éteignaient, il fallait partir au plus vite. Après, j’imagine que la bulle de verre redescendait et qu’elle repartait au plus vite, comme elle était venue, pour nulle part.
Là, c’était ma première fois. J’attendais ce moment depuis si longtemps. Il m’avait fallu m’y préparer, accepter de venir voir, de changer toutes mes habitudes, toutes mes conceptions de la vie. Là je voyais enfin ce dont j’avais tant rêvé : une sorte d’Idéal raté, de ce qui aurait pu être, une facile incarnation de la déchéance, mais en même temps une forme de saut vers l’Autre-là, une façon de nier ce qu’on a peut-être été.
Elle trônait là-haut, dans sa bulle. Est-il facile de la décrire ? Non, la description est un exercice difficile, voire impossible. On n’évite que rarement la pompe ou la fadeur, la platitude ou l’emphase. Il faut que je la décrive, tant pis. Elle était bien faite quoique la silhouette un peu trop fine à mon goût. La couleur de ses cheveux m’échappait car l’éclairage était trompeur ; je ne pouvais rien dire de ses yeux, elle portait des lunettes noires. Que pourrais-je dire d’autre ? Elle aurait pu mille fois être ridicule, avec ses poses excentriques, ses attitudes mode et convenues ; elle ne l’était pas. C’est comme ça, ça ne s’explique pas, c’est une forme de naturel sophistiqué, certains l’ont, beaucoup non.
(à suivre)

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